Culture

«L'Ecume des jours» de Michel Gondry: soyons curieux, rembobinons!

Ursula Michel, mis à jour le 24.04.2013 à 7 h 06

Fascination pour le jazz, bricolage assumé, interdépendance musique-image, espaces et temps mélangés, légers décalages... Les éléments de l'univers gondryesque que l'on retrouve dans son nouveau film et dans ses longs-métrages précédents étaient déjà en germe dans son oeuvre de réalisateur de courts-métrages, clippeur ou pubeur.

Audrey Tautou et Romain Duris dans «L'Ecume des jours» de Michel Gondry (Studio Canal).

Audrey Tautou et Romain Duris dans «L'Ecume des jours» de Michel Gondry (Studio Canal).

On ne présente plus Michel Gondry. Clips, publicités, films, son univers loufoque et naïf a irrigué, ces vingt-cinq dernières années, la pop culture des deux côtés de l’Atlantique, un exploit. L'Écume des jours, qui sort sur les écrans ce mercredi 24 avril, constitue d'ailleurs une sorte de synthèse de ses divers travaux.

Expérimentations visuelles (une course-poursuite de petites voitures dans une église), machineries loufoques (un Rubik's Cube agenda), poésie et surréalisme (le cuisinier dans le réfrigérateur), son nouveau film se veut un concentré de ses travaux précédents (peut-être trop marqué pour ceux qui ne sont pas sensibles à sa naïveté formelle). Pour démêler le Gondry du Vian, il est temps de dresser un premier bilan de la masse faramineuse d’images que le Français a produits depuis ses débuts en 1988. Soyons curieux, rembobinons!

Depuis 2001, Gondry a réalisé sept longs métrages, sans compter ses incursions dans le documentaire. Pas encore au niveau de la livraison annuelle d’un Woody Allen, le bonhomme tient tout de même une bonne moyenne d’un film tous les deux ans.

Human Nature, sorte de conte rousseauiste déjanté, ouvre la marche. Et le Frenchie commence fort, directement à Hollywood. Il récidive trois ans plus tard avec Eternal Sunshine of a Spotless Mind, un conte amoureux sur le destin. Petite parenthèse française (La Science des rêves) et retour chez l’oncle Sam pour Soyez sympa, rembobinez, Green Hornet (son plus gros budget jusqu’à aujourd’hui, mais aussi son film le moins personnel) et The We and the I.

Pour un type qui parle anglais avec un accent qui ferait passer Antoine de Caunes pour un redneck, Mister Gondry aligne une filmographie impressionnante. Avec ses idées farfelues, son artisanat de bric et de broc qui rappelle celui d’un certain Méliès, un humour entre absurde et blague de gosse, le cinéma gondriesque construit doucement mais sûrement sa cohérence, tant visuelle que scénaristique.

Du court au long

Mais ceux qui penseraient que le réalisateur a fait migrer ses obsessions plastiques des écrans de MTV vers les salles obscures ont redoutablement tort, car les origines du fantasque Gondry sont à chercher du côté de ses premiers travaux.

En 1987, il travaille avec Jean-Louis Bompoint sur une série d’animation, Jazzmosphère, visant à faire découvrir l'histoire du jazz —le projet ne verra pas le jour, seul subsiste le pilote. L’amour de Gondry pour la musique ne date pas d’hier et coïncidence amusante, ce court s’intéresse à Chloé, titre de Duke Ellington, éminemment important pour Vian et L’Écume des jours.

Il y propose une animation onirique où des bestioles fantastiques se déplacent au gré de la musique. Tout ce qu’on retrouvera plus tard dans son travail de clippeur est déjà là: le bricolage qui s’assume (pour Gondry, l’effet spécial est visible, à la différence de nombre de cinéastes qui cherchent à effacer les mécanismes de l’illusion), le décorum enfantin et rêveur, l’expérimentation et l’interdépendance entre image et musique permanentes.

Si on trouve dans sa filmographie de courts métrages des tentatives fictionnelles en images réelles (La Lettre, Pecan Pie ou Interior Design, son segment dans le film à sketches Tokyo!), sa passion pour l’animation demeure intacte au fil des ans, comme on peut le voir dans Tiny (l’histoire d’un garçon trop petit) ou Three Dead People.

La musique est l’autre terrain de prédilection de Gondry. Batteur pour le groupe Oui Oui (pour qui il a évidemment réalisé des clips, nous le verrons), il aime le rock et la pop, mais surtout la batterie. D’où cette étrange vidéo, Drumb and Drumber, de lui jouant de cet instrument dans des lieux incongrus (dans un parc, sous un pont d’autoroute, sur un trottoir), idée qui servira de base à un fameux clip pour les White Stripes. Car l’autre carrière que Gondry mène en parallèle va faire de lui le clippeur le plus en vue des deux dernières décennies.

Le sens du rythme

Si Gondry rime souvent avec Björk (avec qui il compte huit collaborations à ce jour), il serait réducteur de ne voir en lui que le faiseur d’images de l’Islandaise.

Instrumentiste avant tout, le réalisateur a le sens du rythme. Pour lui, le clip ne raconte pas une histoire mais une musique.

Cet affranchissement des règles narratives (loin des clips pseudo courts-métrages inintéressants) au profit d’une cinégénie musicale et d’une réflexion sur le mouvement donne naissance à des clips formidables où la partition devient visible. C’est le cas pour The Hardest Button to Button des Whites Stripes, Walkie Talkie Man de Steriogram, Around the World de Daft Punk ou encore Ride de The Vines (rappelant la mode actuelle du Harlem Shake).

Parce qu’il a une conscience aigue de la nécessité du mouvement quand on doit «illustrer» un titre, il imagine des configurations répétitives, des poupées gigogne visuelles qui s’emboîtent comme les couplets et les refrains. Les nombreuses Kylie Minogue qui déambulent en boucle dans une rue parisienne (Come into my World) ou Björk qui se met en scène dans un spectacle qui raconte Björk se mettant en scène… (Bachelorette) sont autant d’exemples de cette mise en abyme très Gondry.

Mais le mouvement ne se crée pas à l’écran uniquement en faisant bouger les éléments qui composent le décor, mais aussi et surtout en ajustant intelligemment les images. Les expérimentations de Gondry font ainsi la part belle au montage, sorte de colonne vertébrale de ses clips.

Dans La Tour de Pise de Jean-François Coen, il juxtapose des syllabes tirées du milieu urbain (le mon de Monoprix et le Amour d’une devanture de brasserie, par exemple) pour reconstituer les paroles de la chanson, le montage suivant à la lettre la prosodie du morceau. Idem de son travail sur Je danse le Mia de IAM où des zooms/dézooms ultra rapides suivent le beat. Pour À l’envers à l’endroit de Noir Désir, il utilise des images de travail à la chaîne (usine ou bureau) en montage répétitif, saccadé, presque scratché.

Evidemment, l’espace subit de fait chez Gondry de sacrées perturbations. Le haut et le bas se confondent (Lucas with the Lid Off de Lucas), les formats ne sont plus respectés (The Denial Twist des White Stripes), des espaces séparés correspondent et finissent par se répondre (des éléments passant d’une photo à l’autre et interagissant dans She Kissed Me de Terence Trent d’Arby).

Quant au temps, plusieurs époques peuvent se juxtaposer (Dead Leaves and the Dirty Ground des White Stripes ou Dance Tonight de Paul McCartney). Par des jeux de projection ou d’ombres, le clippeur distille une poésie naïve, une autre marque de fabrique.

Quelle autre époque que l’enfance peut véhiculer en quelques secondes une innocence, une poésie et une imagination débordante? Gondry n’a pas oublié le gosse qui sommeille en lui. Son univers bourré de vieux jouets (Emma de Caunes transformée en Dr Maboul géant dans Knives Out de Radiohead ou les Lego de Fell in Love with a Girl des White Stripes) replonge instantanément le public dans ses souvenirs de minots.

Et les maquettes et figurines, omniprésentes dans ses clips, permettent d’identifier rapidement celui qui se cache derrière la caméra. Cette fascination pour l’enfance, on la retrouve dans le nom du groupe de Gondry (Oui Oui) et dans les clips qu’il a réalisés à la fin des années 1980, son laboratoire d’idées qu’il développera pour d’autres les années suivantes.

La réclame selon Gondry

Personne n’est prophète en son pays et Gondry, avec sa troisième casquette de réalisateur de pubs, doit en savoir quelque chose. Hormis quelques marques françaises, c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’il est le plus demandé. Et son rythme stakhanoviste (en 2004 par exemple, il réalise six clips, un film et quatre courts métrages) ne l’empêche pas d’ajouter à son CV quelques unes des publicités les plus réussies de la décennies.

George Clooney qui se prend un vent dans une boutique de café? C’est lui (who else?). La publicité la plus récompensée au monde, c’est encore lui: il imagine en effet Drugstore en 1995 pour Levi’s, dévoilant l’origine de la minuscule poche présente sur les fameux jeans.

Côté vestimentaire encore, il aligne des spots pour les deux concurrents majeurs du monde du sport (l’excellente The Long Long Run pour Nike et Larry pour Adidas). Conscient que le monde de la publicité ne répond pas aux normes des clips, il débride son univers, le rendant plus réaliste, mais ajoute une touche d’humour qui fait mouche.

Le jogger qui a des chaussures tellement formidables qu’il part pour un run qui dure, comme l'odyssée d'Ulysse, plusieurs années, ou la précision du timing d’un autre sportif du dimanche qui rythme la vie de son quartier: autant d’idées drôles, qui jouent sur un décalage, léger mais indispensable, pour marquer les téléspectateurs abreuvés de publicités à longueur de journée.

L’humour donc, peu présent dans ses clips (mais sensible dans ses longs métrages et certaines vidéos comme le Taxi Driver, qu’il a lui-même suédé) crée la différence. Le décalage qu’il ne peut exprimer en publicité par le montage trouve sa voie par une idée de chute drôle et inattendue (à la manière d’une nouvelle), comme pour Heineken (l’origine du scratching) ou Polaroïd (une vraie-fausse chute!)

Mais si les publicitaires engagent Michel Gondry, c’est aussi pour sa capacité à créer des espaces de poésie. C’est ce qu’il propose dans Chase Police pour Talk Talk (une entreprise de téléphonie britannique) et dans les deux spots qu’il réalise pour Air France, Le Passage (2000) et Le Nuage (2002). Il y met en images une fantaisie planante, des idées simples mais parfaitement agencées. L’enfance de l’art publicitaire en somme.

Sorte de pendant multicolore de Tim Burton (pour l’artisanat et le plaisir régressif des jeux de l’enfance), Gondry est un touche-à-tout génial, un gosse de 49 ans qui s’amuse en musique et en images. Sa créativité est à l’image de sa production, foisonnante. Au regard de son nouveau film, pas sûr que la cinquantaine soit l’âge de l’assagissement pour lui.

Ursula Michel

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Journaliste
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