Comment «Tendres Passions» a fini par passionner les cinéphiles français

Debra Winger et Shirley MacLaine dans «Tendres Passions» (Paramount Pictures).

Debra Winger et Shirley MacLaine dans «Tendres Passions» (Paramount Pictures).

Démoli par la critique hexagonale à sa sortie il y a trente ans, le premier film du cocréateur des «Simpsons» James L. Brooks, qui vient d'être réédité en Blu-ray, a été réhabilité par une nouvelle génération de critiques et de spectateurs.

Une actualité mineure pour les uns, une fête pour les autres: la sortie, mercredi 24 avril, de Tendres Passions (Terms of Endearment) en Blu-ray offre l’occasion de revenir sur la fortune critique en France de James L. Brooks, trente ans après ses débuts comme cinéaste.

Des débuts tardifs: Brooks a 43 ans quand il réalise son premier film. Avant de rejoindre Hollywood, il s'est fait connaître comme scénariste et producteur de télévision au cinéma, son nom est seulement apparu au générique du beau et mélancolique Merci d’avoir été ma femme d’Alan J. Pakula (1979), avec Burt Reynolds dans le rôle du divorcé.

Jusqu’au début des années 80, il a participé à une vingtaine de séries. En 1969, il lance Room 222, une dramedy qui a pour héros un prof d’histoire afro-américain. Durant cinq saisons, Brooks et son comparse Allan Burns abordent des sujets de société: racisme, guerre du Vietnam, mouvements féministes, Watergate, mouvements des droits civiques, homophobie.

Une approche qu’ils répéteront avec The Mary Tyler Moore Show MTM pour les intimes—, sa création la plus marquante avec Les Simpson, qu'il lancera en 1989 avec le dessinateur Matt Groening. Une sitcom à l'impact tel dans la culture populaire américaine que les créateurs de Friends s’inspireront du dernier épisode pour écrire le final de leur série culte.

La fin du dernier épisode du Mary Tyler Moore Show

Diffusée sur CBS de 1970 à 1977, MTM est considérée comme la première fiction audiovisuelle consacrée à la femme indépendante: Mary, qui rompt ses fiançailles et part s’installer à Minneapolis où, venue candidater pour un poste de secrétaire, elle est promue productrice associée d’une chaîne de télé locale après un entretien d’embauche cocasse et génialement dialogué. MTM annonce la working girl des années 80, et plus particulièrement Jane (Holly Hunter), la journaliste intègre et énergique de Broadcast News, le deuxième long métrage de Brooks.

Le show remporte une trentaine de récompenses. Un avant-goût du triomphe qui l’attend avec Tendres Passions, qu'on aura bien du mal à résumer: c’est là sa force, et celle des cinq prochains films de Brooks. Aurora (Shirley MacLaine) s’inquiète pour sa fille Emma (Debra Winger) depuis qu’elle est au berceau. «C’est la mort subite du nourrisson», dit-elle, dans une scène d’ouverture entre horreur et comique, lorsqu’elle entre dans la chambre de la petite en pleine nuit alors que celle-ci dort paisiblement.

Plus tard, Aurora lui reprochera de mener une vie médiocre de mère au foyer. Emma a quitté le giron maternel pour fonder une famille avec Flap, un type falot et carriériste (Jeff Daniels). Emma et Flap se séparent et se rabibochent.

De son côté, Aurora se laisse séduire par son voisin astronaute (Jack Nicholson, dans un personnage d’égoïste en voie de devenir meilleur qui annonce le Melvin de Pour le pire et pour le meilleur) après des années de veuvage. La mort de son mari l’a rendue riche. Emma a du mal à joindre les deux bouts. Aurora est resplendissante. Emma meurt d’un cancer à l’âge de trente ans, mais la vie continue. End of story.

Il n'y aurait là que cynisme et cruauté si Brooks ne se montrait bienveillant avec ses personnages, même avec Flap, qui paraît le plus antipathique. Ce désir de «libérer le Bien» (Stanley Cavell) ne le quittera pas.

Personne n’est condamné chez le réalisateur de Comment savoir. Jean Renoir avait son «tout le monde a ses raisons». On trouve le même humanisme chez Brooks quand il déclare:

«Je trouve ennuyeux de ne voir les choses que de mon point de vue. J’ai une telle fascination pour les personnes que j’espère en devenir une moi-même un jour.»

«Il ne se passe que ce qu’il doit se passer»

En avril 1984, Tendres Passions rafle cinq Oscars: meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice (Shirley MacLaine), meilleur second rôle (Jack Nicholson) et meilleure adaptation (le film est tiré d'un roman de Larry McMurtry, qui décrochera à son tour un Oscar pour son adaptation de Brokeback Mountain en 2005).

Au moment de la sortie en salles quelques mois plus tôt, la presse américaine était elle aussi enthousiaste. Jay Carr du Boston Globe parle d’un «film retentissant qui n’insulte jamais notre intelligence émotionnelle». Richard Schinkel de Time compare Brooks à Preston Sturges et à Woody Allen avant de conclure que Tendres passions est «le meilleur film de l’année».

Pour le New York Times, on a affaire à une œuvre «drôle, touchante, magnifiquement interprétée, qui va plus loin qu’elle n’en a l’air». Idem pour Variety, qui se régale du duo romantique MacLaine-Nicholson. Enfin, dans le Chicago Sun-Times, le regretté Roger Ebert salue la capacité de Brooks à changer de registre en un clin d’œil, notant «qu’il ne se passe dans Tendres Passions que ce qu’il doit se passer, comme dans la vie».

Car il y a plusieurs films dans la première œuvre de Brooks: une comédie, une romance, un mélodrame morbide, un mélodrame maternel dans la lignée de Mirage de la vie de Sirk, un soap opera texan à la Dallas. Les genres classiques débarquent avec leur avatar du petit écran.

De quoi déconcerter la critique française au moment de sa sortie en avril 1984, cinq jours seulement avant les Oscars. Reflet du parcours de Brooks, Tendres Passions a une narration télévisuelle, feuilletonesque, très elliptique. Là où il y a ellipse, cut entre l’annonce d’une grossesse et la naissance, il y aurait la place pour une page de pub.

Daney, ta critique impitoyable

Le «comme dans la vie» (l’imitation de la vie?) qui charme tant Ebert écœure un Serge Daney. Dans Libération, le plus brillant critique de l'époque publie l’impitoyable «Pataugas pour une vallée de larmes», titre où le flamboyant côtoie la vulgarité, titre de mauvais mélo. Tout ce que représente Tendres Passions à ses yeux:

«Il est une petite phrase qui résume assez bien une émotion que le cinéma américain, dans ses sagas et ses mélos, ses feuilletons-télé et ses fresques familialistes, a toujours su distiller. Et cette phrase dit à peu près: "C’est la vie". Tendres Passions n’est que ça: la vie s’obstine à ce point à n’être que la vie que ça en devient obscène.»

Ajoutez à cela le fait que les riches triomphent des pauvres, les parents de leurs enfants. Abject. Réactionnaire.

Même réaction négative de la part de Michel Ciment dans Positif:

«Médiocre téléfilm, sans style visuel, mélange de comédie boulevardière et de mélodrame dans le pire registre du soap-opera.»

Dans Les Cahiers du cinéma, Tendres Passions n’a droit qu’à une notule assassine par l’autre Serge (Toubiana):

«Entre la grande mythologie cosmogonique à la Lucas-Spielberg pour grand écran et Dolby, et celle, au rabais, "à la Dallas" (ou en feuilleton familial) pour la petite lucarne, il y a visiblement place pour une voie moyenne, triviale, vulgaire: celle qu’emprunte Terms of Endearment

Ils se sont donné le mot: la télévision, grand Satan, mauvais génie du cinéma. C’est pourtant Serge Daney qui est le premier à avoir pris au sérieux la série américaine. L’histoire de sa réception en France pourrait même commencer avec sa rubrique Le Salaire du zappeur:

«Il n’est pas possible d’évoquer l’existence des séries américaines sans provoquer, en France, un vague tollé. [...] Il y a séries et séries.»

Pour lui, Mission impossible et Columbo sont remarquables de subtilité et d’intelligence, Dallas est «débectante». Tendres Passions a la malchance de se dérouler à Houston, dans l’Etat de la famille Ewing et de leurs aînés, les bons et mauvais fils du mélodrame dynastique des années 50 –Ecrit sur du vent de Sirk, Celui par qui le scandale arrive de Minnelli et Géant, avec James Dean dans le rôle d’un self made man du nom de…J.R. Trois fois Dallas avant Dallas.

Des films suivants passés inaperçus

James L. Brooks est arrivé trop tôt. «C’est souvent distrayant, mais, comme les sériés télé, c’est toc», écrit le jeune Olivier Assayas à propos d’un tout autre film –The Hunter de Buzz Kulik– dans Les Cahiers du cinéma en février 81.

Autre temps, autres mœurs. Plus personne n’écrirait ce genre de choses à l’heure de Breaking Bad, de Mad Men, de Homeland, de Girls. «Il aura fallu trente ans pour comprendre que tout ce qui vient de la télévision américaine n’était pas forcément le diable», observe Jacky Goldberg, critique aux Inrockuptibles, cinéaste et producteur.

En 2010, ce dernier publie un beau texte sur Brooks et anime une rencontre publique avec le cinéaste à l’occasion du 2e Festival international du film de la Roche-sur-Yon. La manifestation vendéenne lui consacre une rétrospective, la première en France.

Comme l’explique son programmateur, le critique Emmanuel Burdeau, l’idée est à chaque fois de «découvrir un cinéaste au travail afin d'être à l'heure, en quelque sorte, pour le film suivant». Dans le cas de Brooks, tout était à faire. Sorti en 1987, Broadcast News est un souvenir lointain. La Petite Star (1991) n’a pas été distribué en salles en France, même si son titre ferait croire le contraire.

Pour la plupart, Pour le pire et pour le meilleur, le plus connu, est moins un film de James L. Brooks qu’une comédie dramatique oscarisée avec Nicholson. Et le miraculeux Spanglish est passé inaperçu. «C’est la sortie de Comment savoir, mieux accueilli et plus visible que les films précédents, qui a déterminé notre envie de faire cette rétrospective», explique Burdeau.

Du point de vue éditorial, c’est La Lettre du cinéma qui aura le plus œuvré pour la reconnaissance du cinéaste. En 2005, alors que Spanglish, sorti quelques mois plus tôt, est ignoré ou méprisé, la revue lui consacre sa couverture et plusieurs papiers dus à Benjamin Esdraffo, Serge Bozon, Emmanuel Levaufre, Gilles Esposito, Axelle Ropert et Camille Nevers.

Cette dernière, qui a signé de son vrai nom, Sandrine Rinaldi, son premier film l'an dernier (Cap Nord) est une figure importante de la génération des brooksiens. Mais il n'en n'a pas toujours été ainsi, si l'on s'en tient à sa notule sur Brooks publiée dans un dictionnaire des cinéastes américains des Cahiers, en 1992:

«Soyons reconnaissants à James L. Brooks d’être le producteur de la série télé Les Simpson, époustouflante satire animée de l’american way of life. Mais [...] reconnaissons que Terms of Endearment et Broadcast News, avec leurs bons sentiments ratissant large, et leurs psychodrames rabougris, nécessitaient plus de fumier –moins de fumisterie– pour récolter, outre du blé, nos suffrages.»

La génération des brooksiens

Rinaldi dit depuis avoir fait amende honorable. Depuis vingt ans, elle contribue à établir la réputation de Brooks via La Lettre du cinéma, des émissions de radio ou en tant qu’intervenante à deux séances du Thursday Night Live, ciné-club parisien spécialisé dans la comédie américaine contemporaine créé par Sylvain Decouvelaere et Jacky Goldberg. La première séance était consacrée à Spanglish, la deuxième à Comment savoir. Rinaldi était accompagnée de sa consoeur Hélène Frappat, qui a fait ce constat, dur pour ses collègues:

«La critique est passée à côté de Brooks parce qu’elle n’est pas au niveau.»

«Le public du TNL est plutôt constitué de jeunes spectateurs. Les deux séances se sont extrêmement bien passées, raconte Jacky Goldberg. Tous ceux qui ont participé ont été sidérés par Spanglish et Comment savoir. Aujourd’hui, quand on parle de Brooks à un jeune qui aime la comédie, son nom impose le respect. C’était beaucoup moins le cas il y a deux ans.»

On constate en effet depuis 2011, année de la sortie de Comment savoir, une réhabilitation de Tendres Passions par une nouvelle génération de spectateurs et de critiques. Un engouement qui s’est exprimé sur les réseaux sociaux (posts, commentaires, minicritiques postées sur Facebook, Twitter mais aussi Vodkaster) et, de manière moins «sauvage», dans le numéro de mars 2011 des Cahiers du cinéma.

Réalisant le premier entretien avec Brooks pour la revue, Jean-Sébastien Chauvin porte un tout autre regard que ses aînés:

«Un minimum d’attention porté à Tendres Passions (pas gâté, c’est vrai, par son statut de film à Oscars et par son titre français, quand l’original Terms of Endearment désigne les mots doux que l’on adresse à un être cher) suffit à détromper ses pourfendeurs.»

Et le critique de prendre exemple sur la scène finale, où, après la mort d’Emma, la famille est réunie. Nicholson accompagne les pas d’une petite fille dans le jardin. C’est un détail mais il dit «une sorte d’évidence de la vie, où se mêlent la cruauté d’une disparition et la joie d’un recommencement».

Filiation avec Judd Apatow

La consécration de Judd Apatow, qui ne cesse de se rapprocher du modèle brooksien, joue aussi un rôle important dans la réévaluation du film. Pour Emmanuel Burdeau, le retour en grâce de Brooks représente «l'un des signes du vif intérêt que rencontre aujourd’hui la comédie américaine, notamment grâce à Apatow, qui cite volontiers son nom, avec chaleur et admiration. Il y avait donc aussi un désir de rattraper le temps, de faire la lumière sur quelqu’un qui est un aîné, presque un modèle, pour la génération actuelle de comiques».

Comme il l’a confié à Burdeau dans le livre d’entretiens Comédie, mode d’emploi, Tendres Passions est son film de chevet:

«Un film vrai, émouvant, drôle, qui trace une ligne fragile entre comédie et drame. Personne d’autre n’arrive à faire ce que réussit Tendres Passions

Les deux hommes ont des parcours similaires, de la télévision au grand écran, et font le même type de comédie. Maintenant, on comprend mieux pourquoi ce sont John Lithgow et Albert Brooks qui jouent les pères défaillants du récent 40 ans: mode d’emploi. Lithgow est l’amant péquenaud d’Emma dans Tendres Passions. Brooks chante du Cabrel dans Broadcast News et incarne un égoïste attachant dans La Petite Star.

Après trente ans de carrière à Hollywood, Brooks ne sait pas encore avec quel studio il tournera son prochain film. Sony Pictures l’a remercié suite à l’échec de Comment savoir. Son contrat avec la Fox comme créateur et producteur des Simpson (où Apatow fera prochainement son entrée avec un épisode qu'il a écrit 22 ans) a été revu à la baisse  et, depuis Spanglish, c’est la critique américaine qui est en train de lui tourner le dos.

Ce réveil tardif en France est peut-être une aubaine, le début d’une belle amitié et, plus globalement, d’un travail de réévaluation critique du cinéma américain des années 80. A chaque génération ses «hitchcocko-hawksiens».

Nathan Reneaud

Remerciements à Emmanuel Burdeau, Jacky Goldberg et Sandrine Rinaldi.