Monde

Ce que les attentats de Boston changent pour Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 20.04.2013 à 19 h 06

L’attentat de Boston et l’origine tchétchène des deux auteurs présumés sont une bonne chose pour le chef du Kremlin: ils renforcent son argumentaire dans la justification de la guerre des Russes contre les indépendantistes tchétchènes. Mais ils attirent aussi les regards sur le Caucase.

Vladimir Poutine a très rapidement réagi à l’attentat de Boston. Il a «condamné ce crime barbare et exprimé sa conviction que la lutte contre le terrorisme nécessite une coordination active des efforts de toute la communauté internationale». Il a proposé son aide dans l’enquête menée par les autorités américaines. C’est, si l’on ose écrire, de bonne guerre. Le président russe avait fait de même au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Il avait alors joint le geste à la parole en approuvant et facilitant l’intervention occidentale en Afghanistan contre al-Qaida et les talibans.

Les rebelles tchétchènes selon Poutine

Pour le chef du Kremlin, l’attentat de Boston et l’origine tchétchène des deux auteurs présumés ont des effets contradictoires. D’une part, ils renforcent l’argumentaire qu’il a toujours présenté pour justifier la guerre des Russes contre les indépendantistes tchétchènes, en particulier depuis ce qu’il est convenu d’appeler «la deuxième guerre de Tchétchénie» en 1999 qui lui a permis d'arriver au pouvoir et de s’y installer durablement.

Pour justifier l’action de l’armée russe et faire oublier les exactions qu’elle a commises dans la petite république caucasienne, Vladimir Poutine a toujours mis en avant le danger terroriste. Il n’a jamais considéré les rebelles tchétchènes comme des militants nationalistes mais comme une sorte d’avant-garde du fondamentalisme islamique, soutenu par Al-Qaida et financé par des Etats étrangers. Pour répondre aux critiques sur la manière brutale dont la répression a été menée en Tchétchénie par les services russes et leurs hommes de main tchétchènes, il a toujours feint de s’étonner que les dirigeants occidentaux ne perçoivent pas la réalité de cette menace. Quelles que soient les motivations des frères Tsarnaev, il ne manquera de voir dans l’attentat de Boston une confirmation de ses thèses.

Le président russe en tirera aussi argument pour expliquer le soutien accordé à Bachar el-Assad depuis le début de la révolte en Syrie. Des intérêts économiques et stratégiques sont certes en  jeu dans ce conflit mais Poutine craint par-dessus tout la victoire de l’islam sunnite et l’installation d’un foyer djihadiste sur le flanc sud de la Fédération de Russie. Il va avoir beau jeu d’insister sur ce point auprès de ses partenaires américains et européens alors que ceux-ci hésitent, pour des raisons similaires, à livrer des armes aux insurgés syriens.

Fixer les regards sur le Caucase

Cependant, si la tragédie de Boston peut renforcer la situation politique du chef du Kremlin, elle représente aussi un avertissement. Même à supposer qu’elle n’ait aucun lien avec l’origine des deux auteurs présumés, elle attire l’attention de l’opinion internationale sur une région toujours en ébullition, à un moment où les responsables russes s’en seraient bien passé. Ils ont en effet misé gros sur les Jeux d’hiver de Sotchi, en 2014, afin de montrer que, près de vingt ans après le début de la «première guerre» de Tchétchénie, le Caucase était redevenu une région sûre. Il était possible d’y organiser une grande fête du sport, en toute tranquillité.

Or rien n’est plus éloigné de la réalité. Le Caucase du nord a toujours été une épine dans la chair de l’empire tsariste. Il reste un casse-tête pour les dirigeants russes d’aujourd’hui. Il est organisé en petites républiques qui font partie de la Fédération de Russie. Elles sont à dominante musulmane mais elles sont divisées par de nombreuses appartenances ethniques et linguistiques.

Troubles et affrontements

La Tchétchénie a été «pacifiée» et le président Ramzan Kadirov, installé par Moscou, y règne d’une main de fer. L’agitation a débordé sur les républiques voisines où l’on ne compte plus les assassinats, les révolutions de palais et les violations des droits de l’homme. Des incidents ont lieu régulièrement entre les forces de l’ordre et des groupes mafieux, mais aussi avec des groupes de rebelles qui contestent la légitimité du pouvoir russe. La guerre en Géorgie de 2008 et l’indépendance, même purement formelle, accordée par Moscou à l’Ossétie du sud et à l’Abkhazie, a renforcé les revendications sécessionnistes des musulmans du Caucase du nord. L’année dernière, les affrontements armés ont fait 200 morts parmi les forces de l’ordre et 400 chez les rebelles.

La politique du Kremlin a échoué à mettre fin à l’instabilité. Les quelques tentatives «réformistes» se sont soldées par des déconvenues, les courageux hommes politiques locaux chargés de les mettre en œuvre étant soient rapidement désavoués par Moscou, soit physiquement éliminés, voire les deux. La répression n’a fait qu’aggraver la situation. Ayant obtenu carte blanche, les forces de sécurité ont eu tendance à se criminaliser et à échapper au contrôle du gouvernement fédéral. Le recours à la torture et aux assassinats extra-judiciaires a nourri le cycle de la violence: «Les violations des droits de l’homme et le climat de totale impunité ont tendance à provoquer la montée des mouvements extrémistes», remarquait, il y a quelques mois, un rapport du Conseil de l’Europe.

C’est aussi cette réalité que Vladimir Poutine voudrait faire oublier et que remet en lumière l’attentat de Boston, sans préjuger des intentions criminelles de ses auteurs.

Daniel Vernet

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