Culture

Keith Haring en mode politique

Anne de Coninck, mis à jour le 21.04.2013 à 9 h 37

La rétrospective majeure au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris prouve que Haring est avec Warhol et Basquiat un artiste majeur de la fin du siècle dernier.

Keith Haring au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris  REUTERS

Keith Haring au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris REUTERS

En 1968, Keith Haring, alors âgé de dix ans, décrivait dans une rédaction à l'école primaire son avenir rêvé. «Quand je serai grand, j’aimerais être un artiste en France. La raison, c’est parce que j’aime dessiner». L’artiste américain a toujours aimé la France. Elle le lui rend bien.

Sa première exposition personnelle a eu lieu en 1985 dans un musée bordelais. Près de 28 ans plus tard, le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris associé au CentQuatre lui consacre une rétrospective majeure avec une perspective inédite: «the Political Line» (la ligne politique). Il s’agit de «l'une des plus grandes rétrospectives dédiées à Keith Haring, à la fois par le nombre d'œuvres et par leur qualité» explique Fabrice Hergott, directeur du musée.

L'art «célèbre l'humanité au lieu de la manipuler»

Il était temps. Presque 250 œuvres, dessins, toiles, sculptures ont été assemblées pour attester que la démarche de l’Américain ne se réduit pas aux commandes des publicitaires ou à un merchandising à outrance. L’exposition  montre que tout au long de sa courte carrière Keith Haring a profité de son art pour dénoncer, défendre et affirmer des convictions politiques et sociales. Et cela même s’il considérait que l’art ne peut pas être «de la propagande» mais «quelque chose qui libère l'âme, provoque l'imagination et encourage les gens à aller de l'avant». Pour Keith Haring, l'art «célèbre l'humanité au lieu de la manipuler».

Né en 1958 en Pennsylvanie comme Andy Warhol, Keith Haring arrive à New York en 1978. En un peu plus de 10 ans il a beaucoup, beaucoup produit. Il décède en 1990 à l’âge de 31 ans, trois ans après Andy Warhol, deux après Jean-Michel Basquiat, mort à 27 ans.

Warhol, Basquiat et Haring… le trio incontournable de la scène contemporaine new yorkaise qui s’affirme, au tournant des années 80. Leur force, et tout particulièrement celle de Keith Haring,  a été de déplacer la scène artistique hors des musées et des galeries d'art établis, d’accaparer les espaces publics inhabituels, de transcender les frontières tradionnelles réservée à l’art profitant notamment de l’effervescence qui gagnait Soho, le quartier des «nouvelles» galeries, ou la scène underground de l’East Village.

Un besoin irrésistible de briller, une disparition brutale

Avec Warhol, Haring partageait une homosexualité, très vite revendiquée pour Haring, plus en retrait pour Warhol… Mais tous deux  avaient ce besoin irrésistible de briller, d'être star… parmi les étoiles.  Avec Basquiat, la complicité était tout autre, même génération, même désir de vivre à tout vitesse, même art brut voir brutal, même œuvre prolifique, même disparition abrupte…

Dans sa jeunesse, Keith Haring se rêvait illustrateur chez Disney. Ses traits simples devenant terriblement incisifs en s’affirmant, vont servir des causes autrement plus symboliques que les personnages du monde de Mickey. Il utilise ses dessins pour dénoncer les maux de ces années 80: apartheid, confrontation est/ouest, bombe atomique, racisme, pouvoir de l’argent, capitalisme, religion. Des dénonciations parfois plus personnelles comme les ravages de la drogue, qui a emporté Basquiat, mort d’une overdose, ou le sida qui commençait à ravager sa communauté… et qui finira par l’emporter...

En arrivant à New York, Keith Haring réalise que les vieilles publicités sont recouvertes par la société qui gère le métro, d’un papier noir, dans l’attente de la prochaine affiche. Il s‘accapare les murs, et très vite, il en fait son terrain de jeu, sa base pour esquisser ses dessins à la craie. Très souvent son travail se trouve ainsi exposé aux côtés d’une publicité bien réelle… Une proximité contre nature entre un art «sauvage» direct et l'emblème d’une société sur-consommatrice. Entre 5000 et 10000 dessins auraient été ainsi tracés dans les stations du métro new-yorkais. Certains ont subsisté grâce aux clichés du photographe Tsen Kwong Chi, d’autres étaient décollés par des amateurs, qui suivaient le parcours sous-terrain de Haring.

En quittant la rue, en s’installant dans un studio, Haring change de supports, de dimensions. Il s’aventure sur des bâches vinyles, la toile et même le corps humain,  teste la peinture acrylique, l’encre. Ici chiens, dauphins, vaisseaux spatiaux, «Radiant Baby», hommes en lutte, hommes aux sexes éructant se retrouvent dans des compositions parfois violentes, accentuées par les couleurs souvent très vives. Ses images sont peu à peu utilisées pour accompagner les mouvements de protestation, pour la défense de plusieurs causes, notamment ActUp, la lutte contre l’apartheid. L’artiste devient à la fois créateur de symboles et symbole lui-même.

Une légitimité gagnée dans la rue

De son vivant, il n’a jamais été vraiment pris pour un artiste «sérieux». Sa reconnaissance, il la doit d’abord à un public qui s’est vite reconnu dans son  art direct et coloré,  aux  amateurs, plutôt qu’aux galéristes, conservateurs de musée ou critiques. Une reconnaissance qui n’était pas pour déplaire à Haring. Donald Rubell, qui a été un de ses premiers collectionneurs et qui expose sa collection à Miami en Floride, explique «qu'il était davantage préoccupé par la communication avec le public le plus large qu'avec un monde de l'art limité».

Sa légitimité, il l’a gagnée grâce à la rue, en créant des produits dérivés (t-shirts, posters et jouets), qui ont permis à son art de se propager, de se populariser. En 1986, il crée une boutique «Pop Shop» à New York pour vendre ses objets. Deux ans plus tard, il en ouvre une deuxième à Tokyo dans un «container», sorte de roulotte, présenté au CentQuatre, qui n’existera que quelques mois, les ventes n’étant pas suffisantes. Le Pop Shop de Lafayette Street, à New York a fermé ses portes en 2005 et est devenu virtuel (pop-shop.com). 

Engagé contre toutes les formes d'oppression, Keith Haring a aussi et avant tout créé un langage visuel qui a marqué l'art du XXème siècle. La reconnaissance, qui s’amorce, est plus que méritée.

Anne de Coninck

• Keith Haring The Political Line jusqu’au 18 Aout 2013 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 11 Avenue du Président Wilson, 75116 Paris et au Centquatre, 5, rue Curial, 75019 Paris.

Anne de Coninck
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Journaliste
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