Monde

Boston: les frères Tsarnaev et la connexion tchétchène

Anne Applebaum, mis à jour le 20.04.2013 à 12 h 17

Pour que les suspects des attentats de Boston deviennent des terroristes, quelque chose dans leur histoire a déraillé. Et peut-être que cela a à voir avec la Tchétchénie et pourrait encore arriver en Europe.

• Pour un récapitulatif des événements, et de leur déroulement, lisez le compte-rendu en direct de la nuit de vendredi à samedi, pendant laquelle le suspect vivant a été repéré et arrêté.

Nous en savons encore peu sur Dzhokhar et Tamerlan Tsarnaev, les deux suspects des attentats de Boston. Mais nous savons au moins une chose: leur famille est d’origine tchétchène, de cette république de Russie où un conflit a éclaté en 1994. A l’origine guerre d’indépendance, ce conflit s’est transformé en deux guerres ultrasanglantes, complexes, au cours desquelles plusieurs centaines de milliers de personnes sont mortes. Grozny, la capitale tchétchène, a été presque totalement détruite et les images de cette ville prises à la fin de la guerre ressemblent à ces photos des cités rasées pendant la Seconde guerre mondiale, comme Varsovie ou Dresde.

Un des deux frères Tsarnaev est né au Kirghizstan, une ancienne république de l’Union soviétique, et ce n’est pas étonnant que les deux aient été scolarisés au Daguestan, une autre république de l’ex-Urss. Il n’est pas non plus surprenant que les deux frères parlent russe et écrivent en russe sur les réseaux sociaux, car le russe est la langue principale du monde post-sovétique. Il existe beaucoup de Russes musulmans, comme il y a de nombreux Tchétchènes qui vivent dans la «Russie russe». Et il ne serait pas non plus surprenant que de nombreux Tchétchènes vivent parmi les Kirghizes du Kirghizistan. L’Union soviétique était un Etat multinational et multiethnique. Et la plupart de cet espace post-soviétique est encore marqué par cette mosaïque de peuples, dans un mélange parfois détonnant.

L’histoire de la famille Tsarnaev peut sembler exotique aux Américains ou à d’autres occidentaux: elle est pourtant d’une incroyablement banalité: une famille tchétchène réfugiée qui a été bringuebalée à l’intérieur des frontières de l’ancienne URSS avant de décrocher le gros lot, et se poser aux Etats-Unis, il y a dix ans. Les deux frères sont allés au lycée à Boston. L’un était un champion de boxe, l’autre un jeune étudiant à l’Université de Massachusetts–Dartmouth.

Banalité

Mais quelque chose a déraillé et l’histoire a pris un tournant dramatique, et peut-être que cela a à voir avec la Tchétchénie. Les deux sanglantes guerre ont causé des dégâts démentiels—le plus vieux des deux frères, âgé de 26 ans, tué dans la fusillade de vendredi matin, a pu être marqué par cette violence, à laquelle a répondu un mouvement terroriste tout aussi violent. Au départ majoritairement laïcs, beaucoup de Tchétchènes se sont radicalisés tandis qu’ils perdaient leur maison, leurs amis et leurs familles.

Les temps forts du terrorisme tchétchènes sont une litanie de violences plus sanglantes les unes que les autres: une prise d’otages dans un théâtre de Moscou, de nombreux attentats suicide par des femmes kamikazes, une attaque contre l’aéroport de Moscou. La pire de toutes a sans doute été le siège d’une école dans la ville de Beslan, et la contre-offensive russe qui s’est achevée dans le sang, avec la mort de centaines de parents et d’enfants. Le nihilisme et la cruauté des terroristes tchétchènes —qui ont souvent pris pour cibles des innocents—font écho aux attentats de Boston.

Un ou les deux frères ont pu être en contact avec les séparatistes tchétchènes, via les sites web qu’ils semblaient lire. Ils ont même pu être en contact avec al-Qaïda. Mais je ne voudrais pas tirer des conclusions trop hâtives. Les terroristes tchétchènes ont, par le passé, été davantage anti-russes que pro-islam. Et ils n’ont jamais été anti-américains.

«Je n’ai aucun ami américain»

A la place, je chercherais plutôt dans une autre direction, et par certains côtés cette piste est peut-être plus perturbante que celle, facile, des «étrangers qui nous haïssent». Je le répète, même si on en sait très peu sur leur passé, le comportement des Tsarnaev me fait moins penser à des terroristes ultra entraînés qu’à ces Européens de la seconde génération d’immigrés des pays musulmans, qui ont frappé Madrid et Londres.

Elevés et scolarisés en Europe, certains de ces jeunes hommes ne se sont jamais vraiment sentis chez eux. Incapables de s’intégrer, ils se sont tournés vers la patrie de leurs parents, dont ils n’ont qu’un vague souvenir, et l’ont mythifée, à la recherche d’une identité. Parfois, ce retour a été facilité par un imam radical comme celui que les Tsarnaev ont pu rencontrer. «Je n’ai aucun ami américain», aurait dit de lui-même Tamerlan Tsarnaev. Le genre de déclaration que pourrait tenir un jeune d’origine pakistanaise vivant à Coventry, ou un jeune d’origine algérienne vivant à Paris.

On ne s’attend pas à entendre cela de la part de quelqu’un qui a vécu à Boston, une ville qui a appris à tant de générations d’étrangers à devenir américain, dans un pays qui se voit comme un melting pot. Mais cela pourrait changer notre regard. Ces terroristes sont différents de ceux du 11-Septembre, et plus proches de ceux qui sont connus pour avoir frappé le métro de Londres et les trains de Madrid. La réponse que nous devrons trouver à ces attaques devra elle aussi être différente. Très différente.

Anne Applebaum

Traduit par Johan Hufnagel

Anne Applebaum
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