Pourquoi les actes homophobes se sont multipliés

A Lyon, le 17 novembre 2012. REUTERS/Robert Pratta.

A Lyon, le 17 novembre 2012. REUTERS/Robert Pratta.

Au premier trimestre, le nombre de témoignages à SOS Homophobie a triplé par rapport à 2012. Un phénomène attribué à la violence du débat sur le mariage pour tous mais aussi à une libération de la parole des victimes.

«Ta gueule, sale pédé! Regarde-moi dans les yeux si t’as des couilles!» Ces mots d'une extrême violence ont été lancés le soir du mercredi 17 avril par quatre hommes à Yohan, gérant du bar gay Le Vice & Versa, à Lille. Ceux qui étaient là pour «casser du pédé» ont passé à tabac le patron de l'établissement et deux de ses collègues.

Le même soir, un client d'un bar gay de Bordeaux était frappé. Dix jours plus tôt, dans la nuit du 6 au 7 avril, Wilfred de Bruijn et son compagnon Olivier étaient agressés à Paris. «On est attaqués par un groupe de trois-quatre hommes, racontait le Néerlandais au micro de France Inter le 10 avril. Ils ont dit: "Tiens, des homos."»

La photographie du visage tuméfié de Wilfred de Bruijn, postée sur Facebook, a été reprise par les médias et les manifestants lors de la manifestation du 10 avril contre l'homophobie. Dans le Monde, la co-responsable de la commission prévention et égalité des droits d'Act-Up Paris a dénoncé un «climat d'homophobie exacerbée. Avec le projet de loi sur le mariage pour tous, on déplore une accumulation de faits homophobes.» Et ce alors que le débat sur le mariage pour tous oppose, parfois violemment, les pour et les contre, mais qu'une majorité de la population (58% selon le dernier sondage BVA) continue de soutenir l'ouverture du mariage —mais pas forcément de l'adoption— aux couples de même sexe.

Presque autant en trois mois qu'en un an

Depuis 2012, les témoignages d'actes homophobes (de l'insulte à l'agression en passant par l'exclusion du cercle familial) reçus par les associations sont en hausse, avec les conséquences désastreuses qui les accompagnent: solitude, dépression, drogues, pratiques sexuelles à risque, suicide...

Le nombre d'appels et de mails reçus par l'association SOS Homophobie a ainsi triplé depuis début 2013: entre le 1er janvier et la fin mars, 1.200 personnes, en moyenne 400 par mois, ont contacté l'association, contre 1.556 sur l'ensemble de l'année 2011.

Cliquez pour agrandir. Les lieux d'expression de l'homophobie sont nombreux et évoluent avec les années. En 1999, 40% des appels concernaient la vie quotidienne et 21% le travail. En 2011, Internet (réseaux sociaux, forums...) arrive en premier avec 17% de témoignages, devant le travail (13% des témoignages), le milieu familial (13%) et le voisinage (12%).

Cette augmentation des témoignages laisse supposer un nombre bien plus important d'actes homophobes, tous les actes n'étant pas déclarés. Obtenir un chiffre précis du nombre d'agressions homophobes en France est en effet impossible, explique Elisabeth Ronzier, présidente de SOS Homophobie:

«Les seuls chiffres disponibles sont ceux de SOS Homophobie et viennent des lignes d'écoute. Mais ces chiffres ne sont représentatifs que d'une partie de l'homophobie en France. Nous ne faisons état que des actes homophobes sur les personnes qui connaissent l'association et qui souhaitent témoigner.»

Beaucoup d'homosexuels n'osent en effet pas porter plainte et certains ne sont même pas conscients d'être victime d'homophobie quand celle-ci est «latente». «Il arrive que lorsqu'on demande à une jeune lesbienne si elle a déjà été confrontée à l'homophobie, elle nous réponde que non, relate Elisabeth Ronzier. Puis qu'au fil de la conversation, elle nous raconte qu'en fait, elle ne va pas avec sa copine aux repas de famille, qu'elle s'interdit de dévoiler son orientation sexuelle au travail...»

Il faudra attendre pour les chiffres de la Justice

Les chiffres fournis par les pouvoirs publics sont eux encore plus bas, et il faudra attendre pour en disposer puisqu'ils concernent les condamnations. «Les institutions ne peuvent fournir que les chiffres des agressions pénalement réprimées, poursuit Elisabeth Ronzier. Ils ne font état que des actes pour lesquels les victimes sont allées porter plainte en faisant état des circonstances aggravantes.» L'article 32-77 du code pénal dispose en effet que «les peines encourues pour un crime ou un délit sont aggravées lorsque l'infraction est commise à raison de l'orientation sexuelle de la victime».

Selon les chiffres provisoires du ministère de la Justice, en 2011, 58 infractions ont donné lieu à une condamnation s'accompagnant de la circonstance aggravante de l'orientation sexuelle, un chiffre dans la moyenne haute de cette catégorie (qui était montée jusqu'à 71 en 2009). SOS Homophobie faisait elle état de 172 témoignages correspondant à 152 cas d'agressions physiques (92% de coups et blessures, 6% de viols et attouchements sexuels et 2% de meurtres).

Les infractions ayant donné lieu à des condamnations accompagnées des circonstances aggravantes liées à l'orientation sexuelle. Chiffres: ministère de la Justice.

S'il faudra donc attendre pour disposer de chiffres officiels sur une montée récente de l'homophobie, on a donc bien affaire à une hausse des témoignages, qu'on avait également constatée en 2000-2001, juste après l'adoption du Pacs. «On ne conclut jamais à l'augmentation de l'homophobie en tant que telle. Mais là, les chiffres ont triplé. On peut donc penser que le nombre d'agressions a augmenté», explique Elisabeth Ronzier.

«Violences en réaction contre la demande d'égalité»

Selon le sociologue Eric Fassin, professeur au département de science politique de l’Université Paris 8, qui travaille sur l’actualité des questions sexuelles et leur politisation, la hausse des témoignages reflète peut-être une augmentation des actes homophobes:

«Il y a actuellement des violences en réaction contre la demande d'égalité. La bataille pour les droits égaux est un combat politique, qui rencontre une opposition politique, mais aussi violente. […] Il y a une responsabilité de tous ceux qui organisent l'homophobie politique, même s'ils ne disent pas les choses comme on les entend ensuite dans la rue.»

Une opinion partagée par l'association Act-up Paris. «Lorsque plusieurs personnes en position d'autorité s'autorisent des paroles homophobes en public, certains vont les imiter, affirme Aurélien Selle, coordinateur communication de l'association. Les politiques servent de modèle aux Français. Et la violence verbale entraîne la violence physique. Il y a un effet boule de neige.»

Mais la multiplication par trois des chiffres de SOS Homophobie reflète peut-être aussi une libération de la parole des victimes. «Avec les débats, le sujet de l'homophobie est revenu sur le devant de la scène et les gens osent parler», explique Elisabeth Ronzier. Eric Fassin ajoute qu'«il est difficile de savoir si l'évolution des chiffres reflète celle de la réalité des faits ou bien des déclarations. Par exemple, à l'époque du débat sur le Pacs, il y a eu des violences homophobes; mais on en parlait moins, voire pas. Il est donc clair qu'aujourd'hui, on considère beaucoup moins qu'hier que ces violences sont "normales"…»

Mardi 30 avril, les députés approuveront sans modification le projet de loi autorisant le mariage homosexuel, tel qu'il a été voté par le Sénat. Lorsqu'il sera adopté, les agressions homophobes diminueront peut-être. «Ce n'est pas une certitude, nous ne pouvons qu'espérer, reprend Aurélien Selle, d'Act-Up. De ce climat de violence, il ressort que des personnes ont été prêtes à s'unir et à se rassembler pour nous montrer leur soutien. De là à dire que cela favorisera la parole...»

Célésia Barry

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