MondeLife

Le contre-pouvoir des internautes chinois

Richard Arzt, mis à jour le 25.06.2009 à 9 h 28

Dans son effort officiel de modernisation de la société, Pékin n'avait pas prévue le pouvoir grandissant du Net.

Militant de la démocratisation en Chine, le dissident Liu Xiaobo a été formellement arrêté pour activités subversives, après plus de six mois d'une détention dénoncée par la communauté internationale et des défenseurs des droits de l'Homme. Enième mouvement de la main de fer chinoise sur la liberté et les droits de l'homme qui doit désormais contrôler un lieu de débat bien plus complexe: le Net.

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Dans les années quatre-vingt, quand la censure en Chine était certes puissante mais artisanale, deux journalistes français qui suivaient une délégation officielle avaient entamé une conversation en espagnol dans une chambre d'hôtel. Aussitôt, on frappe à la porte et un Chinois leur dit: «je ne comprend rien. Veuillez parler français». Il était chargé d'écouter ce que captaient les micros et cette partie de l'hôtel était réservé aux francophones.

Le gouvernement chinois en est encore aujourd'hui à vouloir contrôler que ce qui se dit, conformément aux règles qu'il a établies. Mais il rencontre des difficultés d'une toute autre ampleur. Ses méthodes autoritaires sont confrontées à près de 300 millions d'internautes.

Rares sont ceux qui croient les dirigeants sincères quand ils décrètent l'obligation d'intégrer gratuitement un logiciel de contrôle dans tout nouvel ordinateur vendu après le 1er juillet. Ce logiciel s'appelle «muraille verte qui escorte les mineurs», «Lubà·Huajì Hùháng» en chinois et «green dam youth escort» en anglais. Officiellement, sa principale fonction est de filtrer les contenus et de protéger ainsi les mineurs contre les sites pornographiques.

Depuis fin mai, la méfiance des blogueurs chinois (ils sont prêts de 150 millions) à l'égard de cette disposition a pris la forme d'une vaste levée de boucliers. «A quoi bon acheter un ordinateur si on ne peut accéder à tout les sites que l'ont souhaite?», demande l'un s'entre eux. «Pourquoi ne pas mettre carrément les ordinateurs dans de grands préservatifs?», ironise un autre. Certains arguments reviennent souvent:

- «Il doit y avoir de meilleurs moyens éducatif que ce logiciel pour contrôler ce que regarde votre enfant».

- «Green dam est destiné aux enfants. Mais doit être installé sur tous les ordinateurs: ce n'est qu'un prétexte».

- «Quelle honte! Utiliser l'argent des contribuables pour manipuler la société!» (Le procédé est financé par le Ministère de l'Industrie, de l'Information et des technologies). 

«Green dam» n'est pas un logiciel en open source et aucun informaticien ne peut dire ce qu'il est capable d'aller chercher dans les ordinateurs individuels. En revanche, des internautes disent avoir constaté qu'il bloque les sites de discussions de communautés homosexuelles aussi bien que tout ce qui fait allusion au Falun Gong, ce mouvement aux allures de secte fermement combattu par le Parti communiste. Plusieurs blogueurs affirment que sont inaccessibles des images de fermes où le logiciel confond la couleur rose des porcs avec des corps humains dénudés!

S'ajoutent des mises en causes techniques. L'université du Michigan affirmait le 11 juin que «Green dam» contient de «sérieuses défaillances» qui peuvent permettent à des sites malveillants de s'emparer de données privées du propriétaire de l'ordinateur. De plus, en Californie, l'entreprise Solid Oak Software estime que certains codes d'un de ses logiciels de contrôle parental auraient été plagiés par Jinhui Computer, la société chinoise qui produit «Green dam».

Face à l'avalanche des mises en causes, les autorités chinoises se sont d'abord montrées rassurantes. Jeudi dernier, dans le quotidien anglophone «China daily», un responsable du ministère de l'Industrie expliquait que les acheteurs d'ordinateurs seront libres d'utiliser ou non «Green dam».  «Les fabricants doivent enregistrer ce programme sur les disques durs ou le fournir sur un CD-ROM. Le rôle du gouvernement se borne à s'assurer que le logiciel est développé et installé gratuitement». Mais en même temps, la ville de Pékin fait savoir qu'elle va rémunérer 10.000 volontaires supplémentaires pour contrôler les contenus des forums de discussions mais aussi y envoyer des commentaires favorables aux thèses du parti communiste. Par ailleurs, des moteurs de recherches de Google vers l'étranger sont suspendus: le géant de l'Internet est accusé de «ne pas nettoyer à fond les contenus vulgaires et pornographiques sur ses sites».

Recul d'un côté, fermeté de l'autre: le pouvoir à le souci de ne pas perdre la face quand il cède à cause d''une polémique qui s'enflamme sur le Net. Pendant plus d'un mois, la toile chinoise vient de se passionner pour la défense de Deng Yujiao, une serveuse meurtrière d'un cadre du Parti communiste qui la harcelait sexuellement. Le 16 juin, la jeune fille qui risquait la peine de mort n'a pas été condamnée. Mais les juges ont justifié cette clémence par l'état dépressif de l'accusée. Ce qui relance de nouveaux débats entre ceux qui pensent qu'elle est mentalement fragile et ceux qui refusent de le croire.

Les internautes chinois prennent conscience de leur pouvoir collectif. Dans son effort officiel de modernisation de la société, le gouvernement n'avait pas prévue cette évolution.

Richard Arzt

Image de une: Tee-shirt en soutien à Deng Yujiao, accusée d'avoir assassiné un cadre du Parti qui menaçait de la violer, devenue symbole du contre-pouvoir des internautes chinois. L'inscription est une citation de Mao.  DR

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Journaliste
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