Monde

Au Venezuela, les «indignés» sont de droite

Simon Pellet-Recht, mis à jour le 16.05.2013 à 20 h 25

Depuis la victoire de Nicolas Maduro, des étudiants manifestent et protestent tous les soirs contre l'élection du dauphin d'Hugo Chavez. La gauche vénézuélienne n'a plus le monopole de la révolution...

Une manifestation de partisans de Henrique Capriles Radonsky à Caracas, le 15 avril 2013. REUTERS/Christian Veron.

Une manifestation de partisans de Henrique Capriles Radonsky à Caracas, le 15 avril 2013. REUTERS/Christian Veron.

Ils se veulent le fer de lance de la «révolution contre la révolution». Depuis le 14 avril, date de l'élection contestée du successeur d'Hugo Chavez, Nicolas Maduro, investi vendredi cinq jours après sa courte victoire face à Henrique Capriles Radonski, les étudiants vénézuéliens réclament dans la rue le recompte des voix. Recompte qu'ils ont fini par obtenir puisque le Conseil national électoral (CNE) procèdera à un audit des résultats la semaine prochaine.

Le lendemain du vote, les manifestants ont coupé deux routes dans un quartier riche, brûlé quelques pneus et se sont fait expulser par la police à coup de gaz lacrymogènes et de charges à moto. Les images de ces jeunes encagoulés ont fait le tour du monde.

Ces rebelles-là ne parlent pourtant pas de mise à sac des institutions bourgeoises ni de démocratie directe, encore moins de communisme. Betania Farrera, qui veut devenir éducatrice pour enfants en difficulté, est très remontée:

«On en a marre, quatorze ans ça suffit! Ces corrompus ne respectent rien. Les droits de l'homme sont bafoués tous les jours, on ne peut plus sortir à cause de l'insécurité, rien ne va. Avec leurs politiques soi-disant socialistes, ils ont détruit la production nationale, et maintenant c'est la pénurie!»

La jeune fille arbore fièrement un tee-shirt blanc «Il y a une —autre— voie», le slogan de Capriles. Elle explique simplement qu'«au Venezuela, il faut prendre parti, c'est comme ça».

Lors des assemblées générales, les étudiants se succèdent au microphone pour vanter les louanges du candidat de droite. Santiago Rosas, étudiant à l'Université catholique Andres-Bello et leader de la contestation actuelle, assure que «c'est la première fois que nous nous identifiquons avec un homme politique».

Un mouvement né en 2007

Le mouvement étudiant de rebellion contre la révolution vénézuélienne est né en 2007, suite à la fermeture de la principale chaine d'opposition, RCTV. D'après Freddy Guevara, l'un des leaders de l'époque, désormais figure de la droite, les organisations étudiantes de gauche étaient alors toutes «à genoux» devant Hugo Chavez. C'est aussi la thèse de Romain Migus, un sociologue français installé depuis plusieurs années au Vénézuéla:

«Les socialistes ont récupéré tous les portes-paroles étudiants pour les intégrer dans le gouvernement. Il n'y a plus vraiment d'organisations de gauche dans les universités, mises à part les Jeunesses du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV).»

Selon ce chercheur, les groupes de jeunes qui manifestent actuellement n'ont qu'une seule vocation, faire tomber le pouvoir en place:

«Ces étudiants ne militent pas pour une baisse des frais de scolarité ou une hausse des bourses, ils font seulement pression sur le gouvernement.»

Pour Romain Migus comme pour nombre d'intellectuels du régime, ces jeunes sont «soumis aux Etats-Unis». La plupart des étudiants en rigolent en attendant des preuves. Mais les plus radicaux d'entre eux, affiliés à la Jeunesse active du Vénézuéla uni (JAVU), ne cachent pas leurs liens avec certaines institutions américaines qui militent officiellement pour le développement des droits de l'homme et de la démocratie dans le monde.

Les militants de la Javu organisent depuis plusieurs années des grèves de la faim pour réclamer la libération de «prisonniers politiques» ou pour dénoncer «l'autoritarisme» du gouvernement vénézuélien. En février, pendant les quelques semaines précédant la mort d'Hugo Chavez, une quarantaine d'entre eux se sont enchainés devant l'ambassade de Cuba, réclamant plus d'informations sur la santé du leader vénézuélien et s'enflammant contre les «castro-communistes».

Ligne gauche-droite poreuse

Ils se sont récemment attirés l'ire de Nicolas Maduro après que soit apparu le slogan «Vive le cancer» sur certains murs, le poing levé de l'organisation accompagnant le graffitti. Le dauphin d'Hugo Chavez, qui lançait quant à lui des pierres contre la police lorsqu'il était jeune militant du Mouvement étudiant d'unité avec le peuple (Meup), les a accusé de «déstabilisation» et «d'incitation à la haine».

Ces «indignés» sauce vénézuélienne montent régulièrement des campements au milieu des quartiers riches de la capitale, Caracas. «Certains amènent les matelas, d'autres à manger», raconte Luis Rodriguez. Cet étudiant en communication sociale de l'Université Santa Maria de Caracas ne craint pas la police, bien au contraire:

«Les militants pro-Chavez viennent en moto nous taper dessus, quand ce ne sont pas les collectifs armés du quartier 23 de Enero, alors on demande aux policiers de nous protéger.»

Depuis l'élection de Nicolas Maduro, ils sont pourtant décidés à aller de l'avant. «Pour l'instant, on suit l'ordre d'Henrique Capriles de ne pas bouger, mais certains groupes fabriquent des cocktails molotov ou pensent à verser de l'huile sur la route pour empêcher les gauchistes à moto de nous atteindre», continue Luis Rodriguez.

Le dirigeant étudiant Santiago Rosas estime que les lignes entre la droite et la gauche vénézuélienne sont beaucoup plus poreuses que ce que le gouvernement voudrait faire croire:

«L'idéologie du socialisme XXIe siècle est floue, elle n'est pas vraiment de gauche, c'est une sorte de capitalisme d'Etat. Ils essayent de monter les pauvres contre la bourgeoisie, mais si c'était le cas il y aurait 7 millions de riches au Vénézuéla — le nombre de votes pour Henrique Capriles le 14 avril!»

Le bruit du cacerolazo

Selon Santiago Rosas, l'actuelle contestation contre le nouveau président socialiste touche toutes les classes sociales, étudiants, ouvriers ou paysans. La preuve? Le cacerolazo, ces gens qui tapent sur des casseroles pour exprimer leur mécontentement, se fait entendre dans les quartiers populaires autant que dans les quartiers riches. Tous les soirs depuis une semaine, le Venezuela se transforme en un concert géant.

D'après l'historien Tomas Straka, cette pratique est née dans les quartiers pauvres du Chili, d'Argentine et du Venezuela pour dénoncer les politiques libérales des années 1990:

«A l'origine, il s'agit d'un mouvement social, frapper des casseroles vides pour montrer que l'on a faim. Mais aujourd'hui, cela se transforme en une revendication politique de l'opposition, pour réclamer le recompte des voix.»

Ironie de l'Histoire, on entend désormais chaque soir dans les quartiers riches de la capitale le célèbre slogan de la gauche latino-américaine: «Le peuple, uni, ne sera jamais vaincu» Depuis dimanche, à peine plus d'un mois après la mort d'Hugo Chavez, la gauche vénézuélienne n'a plus le monopole de la rébellion.

Simon Pellet-Recht

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Simon Pellet-Recht (10 articles)
Journaliste
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