Qu’est-ce que ça fait d’avoir l’Internet le plus rapide du monde?

Le Tour d'Espagne, 2005. REUTERS/Dani Cardona

Le Tour d'Espagne, 2005. REUTERS/Dani Cardona

Je suis allé voir le programme pilote de Google au Kansas pour le savoir.

En janvier dernier, j’ai été invité par des employés de Google à venir voir l’une des dernières et des plus grandes innovations de leur entreprise. Rien d’exceptionnel jusque-là: habitant à dix minutes environ du siège de Google, je m’y arrête régulièrement pour voir les nouveautés. Cette fois-ci, toutefois, l’invitation impliquait deux vols en avion, une correspondance interminable et les soupçons de ma femme: «Depuis quand faut-il aller à Kansas City pour écrire un article sur Google?»

C’était une bonne question. En mars 2010, Google avait annoncé son intention de mettre en place un service d’accès à Internet ultra rapide par fibre optique dans «un petit nombre d’endroits tests à travers les Etats-Unis».

Un an plus tard, après avoir reçu plus de 1.000 candidatures de villes du pays tout entier, Google avait choisi Kansas City pour être sa ville pionnière. En novembre dernier, Google a commencé à mettre en place son service chez les particuliers. Pour 70 dollars/mois, la société offre aux habitants de Kansas City un accès Internet à un 1 gigabit (soit l’accès Internet le plus rapide du monde, 150 fois plus rapide environ que la connexion haut débit de l’Américain moyen, à 6,7 Mb/s –le contrat vous donne également droit à 1 Téraoctet de stockage en ligne, service que Google facture habituellement 50 dollars par mois). Pour 120 dollars par mois, vous avez droit à la ligne à 1 Gb/s, à un service de télévision de type câble, ainsi qu’à une tablette Nexus 7 qui peut faire office de télécommande. Il existe également une option «gratuite»: contre des frais d’installation de 300 dollars (payables en douze fois 25 dollars), Google s'engage à vous fournir gratuitement une connexion Internet à 5 Mb/s durant «un minimum de 7 ans» (et sans doute indéfiniment, mais la société était tenue légalement d’indiquer une date de fin de service).

Il s’agit de prix incroyables pour de tels services. Pour à peu près le même prix que paient de nombreux Américains pour le câble, Google offre des vitesses de téléchargement qui n’étaient jadis proposées qu’aux grosses entreprises contre des milliers de dollars par mois.

J'ai retenu mes larmes

C’est là que réside tout le mystère. Le projet de Google, baptisé Google Fiber, a soulevé tout un ensemble de questions dans le secteur des nouvelles technologies. Google cherche-t-il à devenir fournisseur d’accès à Internet? Veut-il simplement encourager les autres FAI à fournir un service plus rapide? Et pourquoi Kansas City plutôt que, mettons, la Silicon Valley ou New York? Enfin, pourquoi une telle vitesse? Qu’espère Google que feront les internautes avec l’accès à Internet le plus rapide du monde?

Je me suis concentré pour cet article sur les deux dernières questions: qu’a représenté pour les gens de Kansas City le fait d’avoir la connexion Internet la plus rapide du monde? Dans mon prochain article, j’examinerai l’intérêt stratégique que représente Fiber pour Google: pourquoi le moteur de recherche a-t-il eu besoin de construire ses propres lignes Internet?

L’un des premiers endroits que j’ai visités à Kansas City a été le Fiber Space, superbe showroom aménagé par Google pour montrer ce qu’il est possible de faire avec un Internet à 1 Gb/s (Kansas City est à cheval sur deux Etats: le Kansas et le Missouri. L’espace Google est installé sur State Line Road, route qui marque la frontière entre les deux. L’année dernière, Google a commencé à déployer Fiber du côté Kansas, mais cette année, les maisons situées du côté Missouri y auront droit aussi).

Le Fiber Space est un lieu un peu étrange, puisqu’il tente de rendre visible quelque chose qui est, par essence même, invisible. Il ressemble à une sorte d’Ikea du futur, avec téléviseurs, ordinateurs portables et tablettes multimédia soigneusement disposés dans de faux salons agréablement décorés (si, comme le dit la rumeur, Google pense vraiment ouvrir ses propres magasins un jour, je parie qu’ils ressembleront au Fiber Space).

Au Fiber Space, je me suis assis sur un canapé à côté de Carlos Casas, l’un des responsables de la communication de la société, face à un grand téléviseur relié à un ordinateur portable. Pour prouver que nous étions bien connectés au réseau Fiber, l’un des assistants de Carlos a chargé la page de test de débit de Google Fiber. Les résultats arrivèrent en quelques secondes: 938,24 Mb/s en download et 911,67 Mb/s en upload. Pour comparer, mon forfait AT&T U-Verse (qui me coûte environ 60 dollars par mois, soit à peine moins que le forfait Google Fiber à 1 Gb/s) m’offre des downloads à 22 Mb/s et des uploads à 3 Mb/s. Les vitesses proposées par Google sont donc 42 fois plus rapides que les miennes en download et 303 fois plus rapides en upload. J’ai retenu mes larmes.

5 vidéos HD en même temps...

L’assistant de Carlos a lancé une vidéo en haute définition sur YouTube. Elle a démarré instantanément. Puis, il a ouvert un autre onglet et a lancé une autre vidéo en qualité 1.080p, puis une autre encore et ainsi de suite, jusqu’à avoir cinq vidéos en simultané (il avait coupé le son). Il a ensuite cliqué sur chaque onglet pour avancer chaque vidéo jusqu’à un point choisi au hasard en plein milieu. Toutes ont instantanément redémarré depuis le point choisi, sans pause ni ralentissement.

«J’ai horreur de surveiller la course qui s’opère entre les petites barres grises quand je regarde des vidéos sur YouTube, m’a dit Carlos. Ça me stresse à chaque fois: “Oh non, elle va la rattraper! Oh non, elle va la rattraper!” Avec ça, c’est fini: la vidéo ne risque plus jamais de s’arrêter en route.»

Certes, la démonstration était convaincante. Mais ce n’était pas transcendant non plus. Pour tout dire, j’étais même un peu déçu. Après tout, qui a besoin de se passer cinq vidéos HD en même temps? Si c’est la meilleure démonstration que peut faire Google de sa connexion ultrarapide, qu’est-ce que cela suggère pour les gens normaux qui vont l’utiliser? En outre, la démonstration était loin d’exploiter tout le potentiel de Google Fiber: malgré les cinq vidéos HD diffusées en simultané, il restait des centaines de mégabits disponibles.

En rentrant chez moi quelques jours plus tard, j’ai refait la même expérience sur ma connexion maison et je n’ai eu que quelques petits temps morts.

Cela nous amène au problème fondamental de Google Fiber: c’est à la fois totalement génial et totalement inutile. Lorsque j’étais à Kansas City, j’ai parlé avec plusieurs entrepreneurs, futurs patrons de startups et autres gens qui font bouger la ville. Ils étaient tous ravis que Google soit venu chez eux et tous ceux qui ont pu avoir accès à Google Fiber ont dit l’adorer. Cependant, je n’ai pas trouvé une seule personne qui utilisait Fiber ne serait-ce qu’au quart de ses capacités. J’ai même eu du mal à trouver des gens capables d’imaginer comment utiliser pleinement Google Fiber. Ils avaient beau essayer, ils étaient peu nombreux à savoir quoi faire avec l’accès à Internet le plus rapide du monde.

... OK, mais à quoi ça sert?

Cette vérité vaut aussi pour les employés de Google, qu’ils soient sur le terrain à Kansas City ou dans les bureaux de la direction à Mountain View, en Californie. Lorsque je demandais:

«Qu’est-il possible de faire avec Google Fiber?»

On me répondait généralement:

«Tout ce qu’on veut

Techniquement, ce n’est pas faux. Mais Google Fiber s’avère aussi particulièrement inutile. Quand j’étais au Kansas, lorsque j’ai finalement pu essayer seul une machine connectée à Google Fiber, je n’ai pas mieux su quoi faire avec. Mon premier réflexe a été d’essayer tout ce qui peut plus ou moins «ramer» sur les connexions Internet d’aujourd’hui: j’ai chargé beaucoup de pages, essayé de passer beaucoup de vidéos en streaming... j’ai même essayé de télécharger illégalement quelques films. Tout a marché parfaitement bien. Et puis, je n’ai plus su quoi faire. J’avais finalement atteint le nirvana de la bande passante dont j’avais toujours rêvé. Alors pourquoi cet ennui?

L’incapacité à anticiper l’utilité de Google Fiber est parfaitement compréhensible. On entend souvent que Thomas Watson, le légendaire PDG d’IBM, aurait déclaré en 1943:

«Je pense qu’il existe un marché dans le monde pour peut-être cinq ordinateurs.»

De même, on raconte que Bill Gates aurait un jour affirmé:

«640 k, c’est plus de mémoire que quiconque n’en aura jamais besoin.»

Les deux citations sont erronées, mais elles laissent bien entrevoir de quelle manière les besoins technologiques d’aujourd’hui peuvent nous empêcher d’imaginer les possibilités de demain. Après tout, il est vrai que, dans les années 1940, peu de personnes avaient besoin d’ordinateurs. Avant d’entrer dans une ère où les ordinateurs ont pu devenir des machines personnelles, il a fallu entrer dans un cycle dans lequel les ordinateurs sont devenus de plus en plus fonctionnels, ce qui a entraîné une demande plus importante, qui, à son tour, a entraîné toujours plus de fonctionnalités, etc. jusqu’à ce que nous ayons tous Windows.

Nous n'avons pas encore l'Internet pour

Il en va de même pour la ligne à 1 Gb/s. Avant qu’elle devienne vraiment pratique et nécessaire, il lui faudra passer par un long cycle de développement d’applications et d’acceptations. Avant tout, les connexions ultrarapides doivent nous permettre de faire des choses aujourd’hui impossibles avec l’Internet «classique». Cela encouragera plus de personnes à demander des lignes à 1 Gb/s, ce qui, à son tour, encouragera les développeurs à créer plus d’applications nécessitant une connexion à ultra haut débit, etc. J’ai pu constater à Kansas City que ce cycle n’a pas encore commencé. Ou, pour reprendre la formule d’Ars Technica:

«Internet est encore trop lent pour Google Fiber

J’ai également vu de petits signes indiquant que les gens commencent à penser à mettre ce cycle en route. Ignorée par la plupart des techies de la Silicon Valley, Kansas City n’en possède pas moins des start-ups innovantes et plusieurs entrepreneurs locaux ont essayé d’y attirer des profils intéressants pour utiliser Google Fiber. Ainsi, Ben Barreth, un développeur Web, a récemment acheté une maison modeste dans l’un des premiers quartiers à avoir été reliés à Google Fiber. Il la surnomme «maison des hackers», puisqu’il y invite des techies venus d’autres villes, qui peuvent y rester 3 mois sans payer aucun loyer.

J’ai passé une journée dans la maison des hackers, ce qui m’a permis de m’entretenir avec deux de ses résidents actuels. L'une d'entre eux, Synthia Payne, une chanteuse d’un certain âge, travaille avec une société baptisée Cyberjammer, qui a pour but de permettre à des musiciens situés en différents endroits du monde de jouer ensemble en temps réel. L’autre, Nick Budidharma, est un gamer tout frais sorti de l’université, qui lance un service d’hébergement de jeux multijoueurs en ligne. Ces deux services nécessitent certes une connexion rapide, mais on est loin de vitesses à 1 Gb/s. Néanmoins, ils affirment qu’après avoir connu Fiber, il devient difficile de se passer du très haut débit.

Par exemple, aussi bien Payne que Budidharma se sont mis à dépendre de plus en plus de services en ligne de type cloud, comme Dropbox, pour stocker leurs fichiers. Budidharma affirme qu’il ne passe plus de temps à réfléchir à quelles photos poster sur Facebook, vu qu’il n’y a quasiment plus de délai de téléchargement:

«Je les mets toutes et c’est bon.»

Il a également remarqué un avantage conséquent dans les jeux multijoueurs. Dans le jeu de tir à la première personne Counter-Strike, «il y a un truc appelé peeker’s advantage –si vous jetez brièvement un œil dans un angle que quelqu’un est en train de surveiller, celui des deux qui a la meilleure connexion verra l’autre en premier», affirme-t-il. Avec Google Fiber, cet avantage «est de l’ordre d’une secondeje peux voir les autres avant qu’ils ne me voient. J’ai remarqué que ça me fait gagner invariablement 5 à 10 kills par rapport à d’habitude».

Autre entreprise désireuse d’utiliser le potentiel de Google Fiber, SightDeck, société fondée par des gourous des effets spéciaux à Hollywood, a pour but de permettre à des personnes géographiquement éloignées de se rencontrer dans un seul espace de travail virtuel.

Cela fonctionne de cette manière: je me suis tenu face à un écran de projection à Kansas City, tandis qu’un employé de SightDeck se tenait face à un écran similaire à Los Angeles. Deux caméras reliées à Internet étaient braquées sur nous. Puis, Clynt Wynn, l’employé de SightDeck qui conduisait l’expérience, a allumé le système. L’employé de Los Angeles s’est retrouvé projeté sur l’écran à côté de moi tandis que j’étais projeté sur l’écran à côté de lui. A cela s’est ajoutée, superposée sur l’écran derrière nous, une image de Google Earth. Il suffisait à l’un de nous deux de toucher l’écran pour interagir avec –un simple glissement de main sur l’écran permettait de faire défiler ou de zoomer sur l’image Google Earth. Voici une démonstration vdéo du système: 

SightDeck est donc un peu comme une visioconférence à taille réelle et sans décalage. C’était une chouette expérience, mais même cela n’utilise pas à fond tout le potentiel de Google Fiber. A vrai dire, après la démonstration, Wynn a fait remarquer que l’immeuble où sont installés les bureaux de SightDeck n’a pas encore été relié à Google Fiber. La démonstration à laquelle j’ai assisté a donc eu lieu grâce à une ligne à haut débit normale. SightDeck serait encore meilleur avec Google Fiber, mais j’ai eu la preuve qu’il n’avait pas besoin d’une connexion à 1 Gb/s pour fonctionner.

Vers la fin de mon séjour au Kansas, je me suis donc résigné à ne jamais voir le vrai potentiel de Google Fiber. Prochain arrêt: Mountain View, où j’essaierai de voir si Google sait tout de même quoi faire avec.

Farhad Manjoo

Traduit par Yann Champion

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