Monde

En attendant les conspirationnistes des attentats de Boston

Farhad Manjoo, mis à jour le 18.04.2013 à 13 h 42

Abondance de photos, de vidéos et de témoins: autant de grain à moudre pour les cinglés de la conspiration.

Mardi 16 avril 2013, des enquêteurs à la recherche d'indices sur le toit d'un immeuble devant lequel une bombe avait explosé la veille. REUTERS/Adrees Latif

Mardi 16 avril 2013, des enquêteurs à la recherche d'indices sur le toit d'un immeuble devant lequel une bombe avait explosé la veille. REUTERS/Adrees Latif

Dans les minutes qui ont suivi les attentats de Boston, photos et vidéos ont déferlé sur Twitter, Facebook et YouTube. On a pu voir des vidéos des explosions, des images atroces des blessés et des photos glaçantes de la scène après coup. Des images capturées par des spectateurs avec leurs téléphones portables et leurs appareils photo numériques, par des photographes professionnels travaillant pour la presse, des sociétés vendant des photos souvenirs aux coureurs, voire par les coureurs eux-mêmes.

Les auteurs de ces attentats comptaient probablement sur ces images: les marathons sont des monuments érigés à des milliers de petits triomphes personnels, le genre de moment qui aujourd’hui nous font sortir notre téléphone et presser la touche enregistrement. Peut importe qui ils sont, ou leur ambition: les responsables de ces explosions voulaient que nous en soyons les témoins.

Mon confrère Dave Weigel voit un aspect positif à cette abondance d’images. Les preuves photographiques, pense-t-il, vont mettre à mal les théories conspirationnistes autour de l’attentat. On entend déjà des cinglés dénoncer le gouvernement, qui aurait planifié ces attentats dans le cadre d’une opération sous «faux pavillon». Reste qu’à la différence des «truthers» des précédentes catastrophes, à Boston les conspirationnistes seront confrontés à des photos et à des témoignages directs en contradiction avec leurs théories des événements.

Des images dont on peut également espérer qu’elles aideront les enquêteurs à savoir exactement ce qui s’est passé. Les responsables du maintien de l’ordre ont demandé aux gens d’adresser photos et vidéos du marathon à l’adresse [email protected] ou d’appeler 1-800-CALL-FBI s’ils ont des informations. En rapprochant les images fournies par les témoins comme on complète un puzzle, pense-t-on, les enquêteurs pourront peut-être résoudre l’énigme de cet attentat.

J’espère que les images permettront comme le pense Weigel de discréditer les théories loufoques sur les véritables événements de Boston. Je rejoins néanmoins mon autre consœur de Slate, Amanda Marcotte, qui rappelle que les preuves formelles découragent rarement les complotistes. Comme je l’explique dans un livre, pour étudier la façon dont théoriciens du complot et autres margoulins diffusent leurs contre-vérités en ligne, les «truthers» partent souvent d’un postulat de base — l’Etat nous ment, par exemple — et interprètent ensuite les preuves de façon partielle, de façon à étayer leurs affirmations.

L'Etat nous ment, par principe

L’abondance de preuves photographiques ne permet donc pas nécessairement de lutter contre les théories extravagantes. De fait, c’est parfois exactement le contraire — plus il y a de photos, plus il y a d’opportunités pour les «truthers» d’y déceler des «preuves inédites».

Voilà comment des témoignages directs finissent par alimenter et renforcer les théories du complot. Les gens s’accrochent à leurs théories car ils jurent en avoir vu la preuve photographique.

C’est exactement ce qui s’est passé le 11-septembre. Quand le second avion s’est crashé dans le World Trade Center, des dizaines de caméras de télévision et des dizaines de milliers de gens, pour beaucoup armés d’appareils photos numériques, étaient braqués sur les tours. L’attentat du World Trade Center est l’une des catastrophes les mieux documentées de l’histoire, et l’une des rares occasions où un assassinat fut diffusé en direct à la télévision (l’assassinat de Lee Harvey Oswald par Jack Ruby en est une autre).

En comparaison de l’assassinat de Kennedy — documenté par une unique et iconique bobine de film, à la terrifiante fidélité — le nombre de photos des événements du 11 septembre pouvait laissait penser qu’il serait impossible de douter de la version officielle de la même façon que tant de gens ont pu douter qu’Oswald était l’unique tueur. Or, la remise en question de la réalité du 11-Septembre a commencé immédiatement, les photos jouant un rôle clé dans les versions alternatives des faits.

Dans Loose Change, le documentaire de référence des négationnistes du 11-Septembre, des dizaines de photos sont exploitées en vue de prouver l’implication du gouvernement dans les attentats. C’est certain, les images ne disent pas tout — beaucoup de photos du 11-septembre contredisent les théories conspirationnistes — mais le film les occulte, et ne présente que les images à même d’étayer sa thèse.

A mon sens, le phénomène va se reproduire à Boston. Les photos prises après un attentat reflètent la confusion qui est à l’œuvre — souvent, l’emplacement des gens ou des choses paraît incohérent, d’autant plus sous l’œil d’amateurs qui ne saisissent pas le contexte de la prise de vue.

A force de scruter des images floues ou bougées, les sceptiques finissent invariablement par repérer quelque chose de suspect. Regardez, que fait ce type sur le toit d’un immeuble? Que fait cette poubelle à cet endroit? Cet homme qui porte un costume en gabardine a l’air d’un espion, non? Une fois identifiés suffisamment de ces petits faits inexplicables en apparence, les conspirationnistes les rassemblent en un scénario plus ambitieux qui, pour eux, constitue une explication des plus plausible pour quiconque veut bien prendre la peine de s’y pencher.

Mettre en doute l'authenticité d'un document

La technologie fournit aux conspirationnistes une autre porte de sortie : si on vous oppose une preuve qui met à mal votre théorie, et que vous êtes à court d’argument, il suffit de mettre en doute son authenticité. A l’ère de Photoshop, tout peut être fabriqué. Il n’est plus obligatoire de croire ce que l’on voit. Les «truthers» du 11-septembre ont souvent eu recours à cette stratégie, mais les Birthers l’ont érigée en art.

Aucune preuve fournie par Barack Obama n’aura jamais suffi à mettre un terme au débat autour de son lieu de naissance, car les sceptiques ont toujours un joker: tout document produit par cet homme dont ils se méfient est probablement un faux.

Ce qui ne veut pas dire que les images ne servent à rien. Au contraire : les enquêteurs chevronnés qui passent des heures à scruter l’ensemble des preuves documentaires recueillies lors des attentats de Boston pourraient bien y trouver des indices qui les mèneront aux responsables. N’en espérons pas plus. Les conspirationnistes croient à ce qu’ils croient parce qu’ils y croient. Les images n’y changeront rien.

Farhad Manjoo

Traduit par David Korn

Farhad Manjoo
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