Monde

La victoire de Nicolás Maduro, le début de la fin du chavisme

Slate.com, mis à jour le 02.05.2013 à 15 h 23

Le successeur de Chávez a gagné... le droit d’être tenu responsable pour tout ce qui va mal.

Nicolas Maduro, le 6 avril 2013. REUTERS/Miraflores Palace

Nicolas Maduro, le 6 avril 2013. REUTERS/Miraflores Palace

Quelques semaines avant l’élection du 14 avril, dans une usine d’électroménager subventionnée par l’Etat, le futur président du Venezuela, Nicolás Maduro, a montré une vidéo d’Hugo Chávez en train vanter les plans de construction de nouvelles usines tout en gribouillant des notes sur une carte. «Nous avons ici la même carte que celle que le commandant Chávez a utilisée ce jour-là, a expliqué Maduro en la brandissant, vous pouvez voir ici les petits points et les cercles qui indiquent la construction des usines. Il nous a laissé les calculs; il nous a tout laissé.»

Cet épisode illustrait parfaitement la promesse que Maduro avait faite aux électeurs vénézuéliens: son gouvernement exécuterait les plans de Chávez. Pour exploiter le déversement émotionnel qui a suivi la mort du Comandante en mars, Maduro a utilisé l’image de l’ancien Président sur presque tout, excepté le bulletin de vote. Il s’est autoproclamé «fils de Chávez» et a déclaré sentir «une connexion avec l’âme de Chávez». Il a même affirmé que le Comandante lui était apparu sous la forme d’un petit oiseau tandis qu’il priait.

Dimanche, Maduro a battu son opposant, Henrique Capriles Radonski, mais le score final s’est avéré, contre toute attente, très serré. Les autorités ont annoncé qu’avec plus de 99% des votes pris en compte, Maduro avait remporté l’élection avec 50,6%, contre 49,1% pour Capriles. En citant 3.200 irrégularités dans le vote, Capriles a refusé de reconnaître les résultats et demande que les voix soient recomptées. Comme les chavistes contrôlent les institutions, et plus particulièrement la commission électorale et les tribunaux, l’opposition peut difficilement remettre en cause les résultats.

Omniprésence médiatique

Il n’empêche que ce n’est pas la victoire que Maduro avait espérée. Ce très faible écart met en doute la capacité du nouveau président à gouverner un pays frappé par la crise, ou même de maîtriser son propre parti. En effet, vu le peu de succès que l’héritier de Chávez a rencontré en jouant la carte de la succession, les résultats de l’élection de dimanche dernier pourraient être vus comme le début de la fin du chavisme.

Mais à quel point Maduro a-t-il joué la carte de la succession? Prenons par exemple le Conseil électoral national: après la mort de Chávez, le conseil a décidé que la campagne présidentielle officielle ne durerait que dix jours et que chaque candidat n’aurait le droit qu’à quatre minutes de temps d’antenne par jour. Ce qui veut dire que l’opposition avait accès à moins d’une heure de temps d’antenne pour l’intégralité de sa campagne, tandis que le gouvernement a eu le droit à ces quatre minutes, auxquelles il faut ajouter 70 minutes par chaîne et par semaine réservées aux diffusions «institutionnelles».

Pendant l’ère Chávez, ces émissions ressemblaient déjà beaucoup à des spots publicitaires. Avec Maduro, ça n’a pas changé: ce temps d’antenne a souvent été centré, à presque tous les stades de la campagne, sur sa volonté de poursuivre le plan de dépenses massives pour financer des travaux publics développé par le Comandante.

En fait, l’accès aux médias a probablement été le plus grand avantage de Maduro. Monitoreo Ciudadano, un organisme de contrôle électoral, a calculé qu’entre le 2 et le 12 avril, la couverture médiatique des événements de la campagne de Maduro par la chaîne nationale Venezolana de Televisión a représenté plus de 70 heures. De son côté, Capriles a eu droit à 23 minutes d’antenne sur cette même chaîne. Cette disparité ne serait pas si alarmante si des médias indépendants avaient compensé le déséquilibre, mais les médias privés les plus importants ont été neutralisés à force de harcèlement de la part du gouvernement, de fortes amendes, et de menace de fermeture.

Une opposition ruinée

En plus de tout ça, tout comme Chávez, Maduro a pu compter sur les cadenas, un mécanisme légal qui oblige toutes les chaînes de télévision et les stations de radio à diffuser en temps réel les messages du président, peu importe leur durée ou l’heure de leur passage. Pour Monitoreo Ciudadano, les cadenas de Maduro ont représenté en moyenne 26 minutes par jour le mois dernier, pour un total de presque neuf heures.

Et l’abus des ressources de l’Etat ne s’est pas arrêté pas aux médias publics: l’opposition s'est pour ainsi dire retrouvée ruinée, avec une dette de près d’un million de dollars à la fin de l’élection précédente, et incapable de trouver de nouveaux donateurs privés à cause du harcèlement du gouvernement.

Pendant ce temps-là, Maduro a bénéficié du soutien financier de l’état, y compris des fonds secrets du gouvernement, enrichi par le pétrole. Des véhicules appartenant à l’Etat ainsi que des employés ont été réquisitionnés pour les événements de la campagne et pour mobiliser les partisans; l’argent public a été utilisé pour les dépenses occasionnées. Lors des élections précédentes, PDVSA, l’entreprise publique d’exploitation du pétrole, a aidé à recruter des volontaires en mettant à disposition de l’argent liquide, des transports et de la nourriture. Cette entreprise a même payé des nounous pour que les partisans puissent se rendre aux urnes. Cette fois-ci, l’officieux est devenu officiel: Maduro a nommé le président de PDVSA et ministre de l’Energie, Rafael Ramírez, à la tête de sa campagne pour récolter des voix.

Et enfin, les militaires. Selon un document qui a été divulgué le mois dernier, le gouvernement avait prévu d’utiliser les milices et la Garde nationale pour la mobilisation des électeurs le jour de l’élection. Ce document n’a surpris personne, puisque les militaires avaient déjà clairement énoncé leurs intentions. Le jour qui a suivi la mort de Chávez, le ministre de la Défense, Diego Molero, a déclaré que les forces armées ne laisseraient pas tomber Chávez:

«Une fois les élections organisées, nous honorerons ses souhaits et nous battrons les fascistes à plate couture.»

Maduro a hérité d’un pays en crise. Le Venezuela a l’une des inflations les plus hautes du monde, et il en va de même pour son taux de criminalité, son déficit fiscal, et sa dette colossale: et ce, même s’il a bénéficié d’une très grande rentrée d’argent due au pétrole pendant l’ère Chávez. Le pays souffre de coupures d’électricité de plus en plus fréquentes, d’une infrastructure qui se désagrège, et de terribles pénuries de nourriture.

Un pays en crise

La situation macroéconomique est tellement grave que Maduro s’est trouvé forcé de dévaluer la monnaie à deux reprises avant l’élection pour améliorer le bilan du gouvernement. Certains prédisent que l’économie va se resserrer à l’avenir et que l’inflation atteindra les 30% avant la fin de l’année. La consommation et les dépenses du gouvernement vont forcément chuter, alors que la pauvreté ne va faire qu’augmenter.

Même si Maduro avait remporté l’élection avec un écart plus confortable (de l’ordre de 11 points, par exemple, comme ce que Chávez avait obtenu contre Capriles en octobre dernier), il aurait d’importants défis à relever. Mais c’est avec un faible mandat et une légitimité contestée qu’il prend ses fonctions.

S’il y a bien quelque chose pour consoler l’opposition vénézuélienne, c’est que les chavistes vont probablement devoir payer le prix politique pour la gestion économique irresponsable dont ils ont fait preuve ces quatorze dernières années. Pourtant, alors que la crise ne fait qu’empirer, les partisans du gouvernement ne considèrent pas Chávez comme le principal coupable, même s’il est sans aucun doute responsable.

En revanche, ils tiendront pour responsable l’homme qui vient à peine de gagner une élection qui n’avait rien d’équitable. L’ironie étant que les partisans de Chávez pourraient bien accuser très bientôt Maduro d’être le président qui a fait échouer tous les plans du Comandante.

Alejandro Tarre
Journaliste et blogueur vénézuélien

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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