Devenir adulte? Non, sans façon…

Des lycéens passent le baccalauréat de philosophie, en 2011. REUTERS

Des lycéens passent le baccalauréat de philosophie, en 2011. REUTERS

Cette perspective n’enchante guère les 15-18 ans: seulement 29% attendent intensément cette étape de la vie, selon un récent sondage. Pourrait-il en être autrement, quand cette image dépréciée est d’abord véhiculée par les adultes eux-mêmes?

Devenir adulte? Non merci. Cette perspective n’enchante guère les 15-18 ans: seulement 29% attendent intensément cette étape de la vie, perçue en revanche comme «un passage obligé» (54%) ou «une source d’angoisse» (22%) pour les autres, selon une étude Ipsos pour le récent Forum Adolescences.

Ce statut est associé, pour les adolescents, au fait de pouvoir vivre de ses revenus, avoir un métier (44%) ou être indépendant financièrement (19%). La maturité n’est pas revêtue des perspectives de l’épanouissement ou de la maîtrise de soi: elle est vécue sous les auspices d’une certaine dépossession. On passe de l’âge de tous les possibles à celui des choix contraints, et finalement à une perte d’insouciance: endosser des responsabilités, s’engager dans une voie professionnelle, et au fond, seule perspective réjouissante, avoir un enfant —un vœu largement encensé. L’âge adulte ne fait pas rêver.

Pourrait-il en être autrement? Cette image dépréciée est d’abord véhiculée par les adultes eux-mêmes. Ils associent eux aussi à ce stade les contraintes, voire «les épreuves de la vie», et curieusement, presque pas un élargissement de la liberté —contrairement aux jeunes, sensibles à cette dimension. Autrement dit, cette étape ne suscite pas l’exaltation, mais suggère plutôt le début de la fin!

Parallèlement, enfoncés dans leur pessimisme, les plus âgés voient dans l’adolescence un spectre de difficultés et de problèmes, alors que les jeunes y projettent, avec gourmandise, des ouvertures et des expériences. Ainsi, la génération vieillissante brandit un discours pessimiste à la fois sur elle-même et sur sa progéniture: cette vague de démoralisation déferle sur la société depuis une quinzaine d’années, le point de départ pouvant être le discours de Chirac en 1995 sur la fracture sociale. Depuis, les difficultés objectives des jeunes à s’insérer dans l’emploi, en particulier pour les moins diplômés, n’ont cessé d’intensifier ce sentiment d’une société déboussolée qui perd prise sur elle-même. 

Adulte, une situation connue

Les jeunes connaissent la situation d'adulte. Il y a longtemps que l’enfant, cet être faible et pur qu’il faut protéger qu’ont décrit les historiens comme Philippe Ariès, n’existe plus. Les «petits», dans le monde contemporain, sont plongés à un âge précoce dans l’univers des «grands». Que l’on songe au poids de la télévision, qui, par le biais des journaux télévisés (un repas sur deux dans les familles avec enfants se déroule devant le petit écran) et des fictions, les met très tôt dans le secret des «adultes», avec sa violence, ses tricheries, ses soucis et ses incertitudes.

Les sollicitations de la culture marchande apportent elles aussi leur lot: ciblés par la publicité et les marques, les 4-10 ans sont poussés à plonger au plus tôt dans les eaux de la consommation. Une multitude de produits, notamment dans le secteur des technologies de la communication, avec des répliques de ceux proposés aux adultes, dynamisent le renouvellement du marché.

Etre autonome, savoir se débrouiller, avoir une maturité intellectuelle sont des aptitudes encouragées dès les premières années: la précocité est plutôt gage de réussite scolaire, une façon de prendre l’ascendant sur les autres membres de sa classe d’âge dans un système où mieux vaut avoir un an d’avance, même en étant un élève moyen, qu’être à l’heure, même en étant un élève brillant.

Rappelons enfin qu’un foyer sur cinq est monoparental, une condition qui incite à l’autonomie, et même parfois à la tentation de devenir le parent protecteur du parent isolé —presque toujours une femme. La hiérarchie des responsabilités, et le découplage des identités d’âge, ne sont donc pas aussi marqués qu’on le croit, tant la modernité organise et rebat le brouillage.

«Les vieux qui ne veulent pas vieillir»

Les jeunes, pourtant, ne semblent pas ravis de tant de déplacements des représentations et des statuts. Ils rejettent «les vieux qui ne veulent pas vieillir», qui cultivent le comportement et le look adolescents. Deux tiers d’entre eux se disent dérangés par ces adulescents et exhortent les adultes à les accompagner plutôt qu’à les imiter.

En réponse à cette frénésie de jeunisme, ils revendiquent leur identité d’adolescents, avec leurs propres codes et leur propre spécificité générationnels, dont les traits sont connus: socialisation exubérante, dextérité dans l’usage du numérique, réactivité/créativité face à la crise, débrouillardise….et même optimisme. Ils revendiquent un renversement du regard, une sorte de «monde expliqué aux vieux» pour paraphraser le titre de la collection de livres lancée par le magazine Usbek et Rica.

Cette affirmation identitaire, et cette défiance à l’égard des vieux éternellement jeunes, méritent réflexion. Un sentiment de révolte de la part des nouvelles générations pourrait bien poindre.

N’y a-t-il pas quelque raison d’être excédé par ces adultes qui s’abiment dans l’inquiétude, mais n’ont rien vraiment préparé collectivement pour l’avenir? Ne repère-t-on pas, chez les jeunes, le désir d’un certain retour dans l’ordre des générations? Et peut-être même de ce que l’on pourrait nommer un retour de l’homme du devoir —celui qui opère en conscience et en responsabilité en intériorisant la dimension collective de ses actes, et, notamment celle du devenir des générations futures?

Le retour de l’individu du devoir —opposé à l’individu libéral, électron libre détaché de ses attaches sociales, qui ne voit dans la société qu’un creuset dont il faut savoir saisir les opportunités, pour reprendre une terminologie proposée par Marcel Gauchet— constituerait en filigrane une attente des adolescents et post-adolescents. Un adulte, qui loin de planer dans le désenchantement, affronte la réalité.

Une révolte qui emprunte des chemins détournés

Autrement dit, face aux défaillances (dettes, impréparation économique, résistance aux changements) des générations vieillissantes, qui virevoltent dans une amnésie à la Dorian Gray, sourd une révolte. Evidemment, cette dernière emprunte des chemins détournés, car il est malaisé de la rendre publique sous forme de rébellion organisée. En effet, la perception d’un déraillement dans l’enchaînement entre les générations n’a rien à voir avec le sentiment subjectif des relations intrafamiliales, aujourd’hui très apaisées.

Comment critiquer les générations précédentes, alors que celle-ci se manifestent compréhensives et si «proches des jeunes» dans la cellule familiale? Comment se révolter sans mettre en cause des parents attentifs? Comment décréter du conflit de génération dans une société où le modèle éducatif repose sur  l’écoute mutuelle et la négociation?

Comment, développer de la défiance envers la famille qui, face aux incertitudes de l’avenir, offre le refuge le plus sûr? Comment mettre en cause parents et grands-parents, qui ne lésinent pas sur les gestes de solidarité pour aider les ados et post-ados dans la longue période qui achemine vers l’autonomie financière?

Le conflit de génération est ressenti confusément, mais cette rébellion peine à s’afficher. Il pointe chez les jeunes sous la forme d’humeurs et d’attitudes: affirmation farouche d’une identité générationnelle, énervement face au jeunisme, reproches aux parents qui s’inquiètent et peignent tout en noir, distance par rapport à la vie politique, voire par rapport à l’implication dans le travail. Et avancée à reculons vers l’âge adulte. Autrement dit, on assiste à la mise en scène de tensions et d’incompréhensions, mais sans que les jeunes imaginent un instant de déterrer la hache de guerre.

Monique Dagnaud

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