Monde

Démission de Salam Fayyad: Marwan Barghouti sera-t-il le recours dont les Palestiniens ont besoin?

Jacques Benillouche, mis à jour le 14.04.2013 à 13 h 58

Le départ du Premier ministre est révélateur des problèmes de l'Autorité palestinienne. Comme souvent, on reparle d'une figure historique pour sortir de l'impasse: Marwan Barghouti.

Un portrait de Marwan Barghouti. REUTERS/Baz Ratner

Un portrait de Marwan Barghouti. REUTERS/Baz Ratner

La démission de Salam Fayyad, acceptée par Mahmoud Abbas, le 13 avril 2013 n'a pas vraiment été une surprise. Le torchon brûlait depuis longtemps entre le président et son Premier ministre, qui ne devait son maintien à la tête du gouvernement de l'Autorité palestinienne qu’aux Américains. Le Hamas avait exigé son renvoi comme préalable à une éventuelle réunification du mouvement palestinien avec, à la clef, l’organisation d’élections présidentielle et législatives en Cisjordanie et à Gaza.

Le conflit entre les deux têtes de l’exécutif n’a fait qu’exacerber les rancœurs palestiniennes qui désespèrent de l’Autorité issue des accords d’Oslo de 1993 et qui n’a toujours pas préparé l’avènement d’un Etat palestinien. L’artisan d’Oslo, l’ancien ministre israélien de gauche Yossi Beilin, a acté l’échec de ces accords. Ainsi, dans une lettre ouverte à Mahmoud Abbas, publiée sur le site de Foreign Policy, il avait demandé au président palestinien de «cesser la farce», et de dissoudre l’Autorité autonome.

De nombreux dirigeants palestiniens étaient aussi désabusés, en particulier le docteur Sari Nusseibeh, président de l'université Al-Qods, qui a paradoxalement renoncé au principe de «deux peuples, deux Etats» en déclarant qu'«un Etat palestinien est devenu impossible» et qu’Israël n'aura bientôt d'autre choix que d'intégrer sa population arabe. Il plaide pour un Etat binational qui permettrait aux arabes d’être majoritaires par la simple croissance démographique naturelle.

Mahmoud Abbas avait compris le message et il avait décidé, accompagné d’émissaires palestiniens, de remettre à Benjamin Netanyahou, le 17 avril 2012, une lettre le mettant en demeure de revenir aux bases du processus de paix. Déjà, à cette occasion, deux absents de marque s’étaient distingués. Le Premier ministre Salam Fayyad et le secrétaire général du Comité exécutif de l'OLP Yasser Abed Rabbo s’étaient désistés pour marquer leur opposition à cette lettre relevant d’un véritable ultimatum.

Relations conflictuelles

L’absence de Salam Fayyad était, en fait, liée aux relations conflictuelles entre le Fatah et le Hamas qui avait mis son véto à sa reconduction au poste de Premier ministre. Les islamistes de Gaza avaient peu apprécié sa déclaration faite de sous-entendus:

«La seule chose à laquelle je suis candidat, c’est à la création d’un Etat. La déclaration d’indépendance n’est pas ma préoccupation. L’important pour moi est de faire de l’Etat palestinien une réalité, de bâtir des institutions gouvernementales solides et efficaces.»

Ils y ont vu une attaque à leurs méthodes peu démocratiques et ont exigé qu’il soit sacrifié sur l’autel de la réconciliation Fatah-Hamas.

Le contenu de la lettre n’avait pas été rendu public mais certaines indiscrétions avaient fait état du refus de Mahmoud Abbas de dissoudre l’Autorité palestinienne comme on le lui avait suggéré:

«Il y a beaucoup de raisons qui contribuent à l'affaiblissement de l'Autorité palestinienne, mais sa dissolution est hors de question.»

Cependant il restait sous le coup d’accusations d’incompétence dans le domaine économique, social et sécuritaire.

Salam Fayyad n’avait pas approuvé la démarche de Mahmoud Abbas visant à obtenir unilatéralement l'indépendance de la Palestine aux Nations unies. Il avait argumenté auprès de son président que les conséquences de cet acte symbolique porteraient atteinte à l’économie palestinienne avec l’arrêt de l’aide américaine et le blocage des fonds palestiniens perçus par les Israéliens pour le compte de l’Autorité.

C’est pourquoi la démission du Premier ministre Salam Fayyad, le 13 avril, n’est une surprise pour personne. Elle risque cependant de saper les efforts de Barack Obama qui veut consacrer son deuxième mandat à la résolution du conflit israélo-palestinien. Il pourrait donc réviser sa politique d’aide à l’Autorité dès lors où elle n’inclut plus l’homme réputé pour sa compétence et sa rigueur économique acquises au FMI et pour son honnêteté.

Fayyad avait réussi à structurer les institutions en Cisjordanie, à réduire la corruption et à acquérir une crédibilité politique. Mais il était devenu aux yeux des Palestiniens l’homme des Américains, et par conséquence l’homme d’Israël.

Concurrent redoutable

Mais la cause réelle de son départ reste la suspicion à son égard d’une grande partie des dirigeants palestiniens qui voyaient en lui un concurrent redoutable alors qu’ils sont nombreux à lorgner sur le siège de Mahmoud Abbas.

Cette démission risque de porter un coup à l’existence même de l’Autorité qui a subi récemment des manifestations, parfois sanglantes et brutalement réprimées, contre le régime autoritaire de Mahmoud Abbas. La rue a porté un coup fatal à la libéralisation de son régime et à la liberté de la presse et lui avait fait perdre son auréole au profit d’un Premier ministre adoubé par les occidentaux qui voyaient en lui un successeur putatif à la tête de l’autorité.

La crise économique a été fatale à Salam Fayyad. Les pays arabes «frères» n’avaient fait aucun effort pour respecter leurs engagements d’aide financière de 300 millions de dollars à une Autorité qui avait du mal à équilibrer un budget en déficit de 1,4 milliard de dollars. Les Palestiniens subissaient de plein fouet l’augmentation du coût de la vie et la croissance du chômage. Salam Fayyad fut accusé d’avoir failli dans sa mission et la démission de Nabil Qassis, ministre des Finances, enleva toute crédibilité à son gouvernement.

John Kerry, secrétaire d’Etat américain, en visite dans la région, a tenté de mettre le poids des Etats-Unis dans la balance pour empêcher le départ de Fayyad, caution occidentale au sein du gouvernement palestinien. Il avait argumenté que la période était mal choisie alors que les Américains cherchaient à ranimer un processus de paix moribond. Il avait attiré l’attention sur les risques de réduction des aides internationales dès lors qu'il n’y aurait plus d’instance crédible et non corrompue capable de gérer les fonds d’aide. Mais Mahmoud Abbas est resté intraitable sur une démission qui affectera certainement les efforts de paix américains.

La position israélienne vis-à-vis de Fayyad restait ambigüe dans la mesure où ils ne l’ont pas beaucoup aidé. Certes ils avaient confiance dans ses méthodes de gestion économique et dans sa collaboration sécuritaire qui avait réduit de manière notable les attentats et les manifestations anti-israéliens. Mais ils n’appréciaient pas sa réussite dans la mise en place d’infrastructures politiques préparant trop tôt l’avènement d’un Etat palestinien. Ils comptaient en fait sur le désordre dans les institutions politiques palestiniennes pour retarder tout projet de création d’une structure étatique.

Barghouti le recours

Marwan Barghouti en 2003. REUTERS/Nir Elias

Alors on reparle à nouveau d’un recours à une personnalité historique qui a acquis ses lettres de noblesse en passant plusieurs années dans les prisons israéliennes. Marwan Barghouti, chef militaire palestinien né le 6 juin 1958 à Ramallah, est incarcéré depuis 2002. Diplômé de l'université de Beir Zeit, en histoire et en sciences politiques, il a obtenu en 1998 une maîtrise de relations internationales. Il a été l’un des principaux meneurs de la première Intifada de 1987 qui a entraîné un soulèvement de masse des Palestiniens contre l'Etat d'Israël.

La signature des accords d’Oslo l’autorisa à rentrer d’exil en 1994 pour se faire élire au Conseil législatif de Palestine en 1996. Il prendra la tête de ceux qui défendaient alors la nécessité d'une paix avec Israël. Son talent d’orateur lui permettra de gravir rapidement les échelons politiques au Fatah jusqu’à devenir secrétaire général pour la Cisjordanie. Il se fera beaucoup d’ennemis parmi les privilégiés palestiniens en menant publiquement des campagnes contre la corruption au sein du Fatah. Il finira par se brouiller avec Yasser Arafat lorsqu’il accusa ses services de sécurité de violations des droits de l’homme.

Beaucoup l’assimilent à Nelson Mandela pour ses années de prison et parce qu’il a su faire preuve d’un certain pragmatisme durant sa captivité. Barghouti bénéficie d’une liberté totale de rencontres.

Les Israéliens aussi bien que les Palestiniens viennent le consulter quand il s’agit de prendre certaines décisions fondamentales. Il conseille et parfois, il impose ses vues depuis sa cellule. De nombreux Israéliens ont milité en vain pour son élargissement. Le chef de l’Etat, Shimon Pérès, avait promis de signer sa grâce à l’occasion de son élection, mais il a dû se raviser tant l’opposition des dirigeants israéliens était totale.

Marwan Barghouti avait été inscrit sur la liste des libérables dans le compromis sur Gilad Shalit, mais il n’avait pas voulu être considéré comme une marchandise de troc. Il voulait un élargissement politique indépendant. Le très charismatique Barghouti est considéré par les Palestiniens et les Israéliens comme le recours suprême pour remplacer Mahmoud Abbas, vieillissant et en bout de course. Il estime cependant que son temps n’est pas encore venu car il veut œuvrer pour la réunification du mouvement palestinien que le président actuel de l’Autorité n’est pas en mesure d’imposer.

Or Barghouti a l’expérience des armes et l’auréole du combattant. Il suit depuis sa cellule l’évolution de la situation et continue à recevoir les émissaires qui le pressent de se prononcer. Il connait les Israéliens mieux que personne, il parle leur langue, il jongle avec leur politique et est respecté pour son pragmatisme et sa modération. Comme tous les chefs militaires, il a certes combattu les Israéliens les armes à la main mais il a compris que, pour l’avenir de son peuple, il devait à présent se soumettre à une paix des braves.

Il sait par ailleurs que sa vie est en danger car les ambitions personnelles de ses concurrents n’ont pas de limites. Israël a peur de le perdre tandis que lui sait qu’un contrat sera misé sur sa tête par ses amis islamistes, dès sa libération. Il préfère donc attendre en prison que la situation mûrisse et que les Palestiniens l’appellent, comme dernier recours, pour arbitrer le conflit entre Fatah et Hamas d’où il est certain de sortir vainqueur. Il veut quitter la prison, la tête haute, en ne devant sa libération qu’à une décision volontaire et unilatérale du gouvernement israélien. Cela lui donnera plus de poids et plus de crédibilité auprès de ceux qu’il aura à conduire au combat de la paix après avoir été l’homme de la guerre.

Jacques Bénillouche

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (230 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte