Monde

Lutte contre l'homophobie: le Québec, un modèle encore imparfait

Fabien Jannic-Cherbonnel, mis à jour le 23.04.2013 à 12 h 00

Le Canada dans son ensemble, et la Belle Province en particulier, ont souvent été cités dans le débat français sur l'adoption du mariage pour tous. Mais l'homophobie y subsiste encore, au point que le gouvernement vient de lancer une grande campagne d'information.

Un visuel de la campagne contre l'homophobie du Québec

Un visuel de la campagne contre l'homophobie du Québec

Imaginez la scène. Une trentenaire rentre chez elle, probablement après une journée de boulot. Les courses sont posées par terre, la lumière est allumée et là notre héroïne découvre un mot sur la table: «Rejoins-moi dans le salon, mon amour.»

La femme s’exécute et, surprise, ses amis lui ont préparé une fête d’anniversaire inattendue. Echange de regards, son mari est au premier plan. Sauf que non, dix secondes plus tard c’est une femme qui s’approche et qui l'embrasse. Stupeur du téléspectateur. Une voix off s’enclenche et demande:

«Est-ce que ça change vraiment ce que vous pensiez ces vingt dernières secondes?»

Non, ceci n’est pas le résumé d’un épisode des Feux de l’amour québécois. Vous venez de regarder la version féminine de la campagne contre l’homophobie du gouvernement de la province. Lancée le 4 mars dernier, celle-ci se compose aussi une version masculine, d’une pub radio en anglais et d'un site Internet rudement bien fait. Les publicités sont diffusées sur les principales chaînes de télévisions à heure de grande écoute (le soir avant et après le JT, notamment), faisant de la campagne une offensive de grande ampleur contre l’homophobie.

Parce que, oui, au Québec, il y a toujours de l’homophobie. Et ce même si le Québec, et le Canada dans son ensemble d’ailleurs, ont souvent été cités comme exemple de réussite pendant le débat français sur l'adoption du mariage pour tous, à l'Assemblée puis au Sénat.

La Belle Province, qui a d'abord permis à deux personnes de même sexe d'être inscrites sur l'acte de naissance de leur enfant, en 2002, puis dont les députés ont unanimement voté, au Parlement national, pour l'adoption du mariage homosexuel en 2005, a été largement mentionnée lors des travaux préparatoires et des débats. Et c’est vrai que depuis l'adoption de cette loi, la situation des lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels (LGBT) s’est améliorée. Mais tout n’est pas non plus rose au pays des caribous et de Mado.

D’ailleurs, la floraison de commentaires homophobes sur la Toile québécoise après le lancement de la campagne gouvernementale semble indiquer qu'il a eu raison de lancer celle-ci. Les chiffres indiquent que les homosexuels sont 2,5 fois plus souvent victimes d’agressions violentes que le reste de la population et que 16% des crimes haineux déclarés en 2010 au Canada étaient motivés par l’orientation sexuelle. Dernier chiffre parlant: un tiers des élèves LGBT du secondaire ont déjà été victime d’homophobie.

Une homophobie insidieuse

Le constat est là, mais si on compare ces chiffres à d’autres pays occidentaux, ceux du Québec sont quand même beaucoup plus bas. En fait, tout se passe comme si l’homosexualité avait été plus ou moins acceptée par la majorité de la population, du moins en façade. Mais le problème est que l’homophobie est devenue globalement latente et moins facilement détectable, selon Steve Foster, président directeur du Conseil LGBT de Montréal:

«La vérité, c’est que maintenant on peut rarement discriminer ou avoir des propos homophobes sur la place publique. En fait, on a assisté à une transformation de la discrimination, maintenant c’est beaucoup plus insidieux, beaucoup plus subtil, derrière d’autres actions. C’est beaucoup plus difficile, notamment au travail, de prouver qu’il y a discrimination sur la base de l’orientation sexuelle.»

Alexandre Duval, un étudiant en sciences politiques à l’UQAM de 24 ans, originaire de Québec, confirme cette version des faits. Il explique que s’il n’a jamais été victime de violence physique, il a déjà été la cible de commentaires blessants:

«Oui, ça m’est arrivé. Une fois, on avait échangé un bisou avec mon copain de l’époque alors que l’on s’apprêtait à sortir de ma voiture et là un homme s’est arrêté et c’est mis à nous insulter. Ça ne m’est arrivé qu’une fois, mais ça a été vraiment marquant.»

Un épisode dans lequel il voit un symbole:

«Je pense qu’on accepte l’homosexualité mais qu’on ne l’embrasse pas encore comme une composante de notre société. J’ai déjà été témoin de situations dans lesquelles des individus, se pensant libres de parler, se permettent de tenir des propos homophobes qu’ils n'oseraient évidemment pas tenir s'ils savaient que certaines personnes qui les entourent sont homosexuelles. D'ailleurs, pour encore bien des gens, si une personne ne correspond pas aux stéréotypes, il ne leur vient même pas à l'esprit qu'elle puisse être homosexuelle. Les stéréotypes et les préjugés sont tenaces.»

Les raisons de l’ouverture québécoise

Si comme le reste du Canada, le Québec connaît des problèmes liés à l’homophobie, c’est la réponse des gouvernants qui est différente de l'autre côté de l'Atlantique. Alors que la France débat pour savoir s’il faut parler d’homosexualité aux enfants et attend encore une campagne contre l'homophobie d’ampleur (le ministère des Droits des femmes a bien lancé un plan contre l’homophobie, mais rien de très visible), le Québec agit.

Bertrand St-Arnaud, ministre de la Justice du Québec en charge de la lutte contre l’homophobie, explique être très fier de cette campagne et du chemin parcouru par la province. Selon lui, les gouvernements successifs ont toujours été en avance sur cette question:

«Je pense qu'au Québec, on peut se féliciter d’être à l’avant-garde de ces questions de défense des droits des minorités sexuelles. En 1977, le gouvernement de René Levesque avait inscrit la discrimination sur la base de l’identité sexuelle dans la charte des libertés. Ensuite dans les années 1990, on avait attribuer les mêmes droits à tous les couples, puis l’union libre en 2002. On peut être fier.»

Un des autres avantages du Québec est de faire partie d’un pays globalement progressiste qui a adopté le mariage gay il a plus de dix ans. Il y a quelque mois, une lesbienne était même élue à la tête de l’Ontario, une première au Canada. Au Québec, trois des ministres sont ouvertement homosexuels, sans que cela ne fasse vraiment de vagues.

Pour Alexandre Duval, plusieurs choses permettent d’expliquer cette situation:

«D’abord je pense que les politiques multiculturalistes qui caractérisent le Canada depuis les années 1970 ont joué un grand rôle dans tout ça en faisant d'un certain pan de la diversité une réelle politique nationale. Ensuite, il faut aussi regarder l’histoire de notre pays et voir que le Canada a beaucoup cherché à se démarquer des États-Unis et à se développer une identité distincte, notamment en adoptant des positions progressistes sur un bon nombre de questions sociales, politiques et environnementales. Si cet avant-gardisme a cédé du terrain au cours des dernières années, il a néanmoins marqué la construction de l’identité canadienne dans la deuxième moitié du XXe siècle.»

A cela s’ajoute le fait que le Québec, de part ses particularités linguistiques et historiques, a lui aussi cherché à se démarquer du Canada. Et dans un pays progressiste, les Québécois ont décidé d’aller encore plus loin sur le volet social et sociétal.

«Il reste encore du chemin à parcourir»

Alors oui, vu de France, la situation du Québec peut faire rêver, mais la province et le reste du Canada doivent faire face à l’indifférence du gouvernement conservateur au pouvoir depuis 2008 face aux LGBT. Alors que le parlement vient d’adopter une loi criminalisant les agressions des personnes transgenres, seuls cinq députés de la majorité ont voté pour. Beaucoup au Québec, et notamment le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud, regrettent le manque d’engagement de Stephen Harper, le premier ministre fédéral.

Laurent McCutcheon, le président de Gai Écoute, estime qu’avec ou sans le gouvernement fédéral, le Québec s’approche tout de même de l’égalité pleine et entière:

«Cette campagne vient donner une approbation à tout ce qui se fait à ce niveau là, je pense que ça va nécessairement avoir une influence, c’est dur à mesurer mais c’est certain. On est passés d’une société intolérante à une société tolérante. Maintenant on est dans la phase du dépassement de l’intolérance, où on cherche la pleine acceptation, que l’on ne fasse plus de distinction entre gay et hétéros.»

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