La cigarette la plus cancéreuse, c’est celle du petit matin au réveil

REUTERS/Susana Vera

REUTERS/Susana Vera

Tous les fumeurs ne meurent pas du cancer. Mais tous ne fument pas de la même manière. Or fumer dans les trente minutes qui suivent le réveil augmente considérablement le risque de cancer. On peut désormais identifier les fumeurs les plus exposés.

Le degré de l’addiction se mesure à des détails. Ne plus pouvoir faire l’économie d’un premier verre de blanc (de bière, de calvados etc.) dès le matin signe à coup sûr un alcoolisme avancé. Se sentir mal si l’on est privé d’une première cigarette au saut du lit témoigne d’une assuétude assez redoutable au tabac. Dans les deux cas, continuer à consommer ajoute immanquablement aux effets délétères de la drogue sur l’organisme. Les comparaisons s’arrêtent toutefois là. Pour l’alcool, différents tests permettent de mesurer assez fidèlement ces conséquences pathologiques; à commencer par le dosage sanguin des gamma GT et celui de CDT.

La situation est radicalement différente pour ce qui est des fumeurs. Aucun dépistage radiologique organisé ne permet, pour l’heure, d’identifier précocement le cancer broncho-pulmonaire du tabac. Les premiers symptômes (toux chronique, crachats sanglants, amaigrissement) ne surviennent que lorsque la lésion cancéreuse a atteint un stade avancé de son développement. Soit souvent bien trop tard pour une espérance de vie normale.

Peut-on espérer d’identifier les personnes qui, au sein de la population générale des fumeurs, sont les plus à risques de souffrir d’un cancer? Une étape encourageante vient d’être faite dans ce domaine par une équipe américaine. Cette équipe dirigée par le Pr Joshua E. Muscat (Université de l’Etat de Pennsylvanie) avait déjà franchi un premier pas en 2011: elle avait alors démontré  dans  deux études publiées  dans la revue Cancer que les fumeurs qui allument leur première cigarette dans les minutes qui suivent leur réveil ont, par rapport aux autres, un risque nettement accru d’être victime d’un cancer du poumon ou d’un cancer dit «de la tête et du cou».

Conséquences pratiques

Leur analyse «cancer du poumon» avait inclus 4.775 cas de cancer du poumon et 2.835 cas contrôles. Tous les volontaires étaient  des fumeurs réguliers et consommaient de manière chronique des quantités équivalentes de cigarettes. Comparativement aux personnes qui fumaient plus d’une heure après leur réveil, celles qui fumaient entre 31 à 60 minutes après étaient 1,31 fois plus susceptibles de développer un cancer du poumon. Et celles qui fumaient dans les 30 premières minutes l’étaient 1,79 fois plus.

Leur analyse pour les cancers de la tête et du cou portait sur 1.055 cas de cancer et 795 cas contrôles. Les personnes qui fumaient entre 31 et 60 minutes après étaient 1,42 fois plus susceptibles de développer un ce type de cancer et celles qui fumaient dans la première demi-heure l’étaient 1,59 fois plus.

Le Pr Muscat pensait alors pouvoir attribuer à la nicotine ce risque accru d’apparition de cancer. «Ces fumeurs ont des niveaux plus élevés de nicotine et éventuellement d'autres toxines du tabac dans leur corps, et ils peuvent être plus accro que les fumeurs qui s'abstiennent de fumer pendant plus d’une demi-heure, avait-il expliqué lors de la publication de son travail. C'est peut-être une combinaison de facteurs génétiques et personnels qui provoquent une forte dépendance à la nicotine». Lui et son équipe en savent aujourd’hui un peu plus. Et la nouvelle découverte que son équipe vient de faire devrait avoir de notables conséquences pratiques. 

Steven A. Branstetter et Joshua E. Muscat ont ainsi découvert que, par rapport aux autres consommateurs, les fumeurs de la première demi-heure ont des niveaux plus élevés de «NNAL». Il s’agit là d’un métabolite d’une substance cancérogène «NNK» (Nicotine-derived nitrosamine ketone ou 4 - (méthylnitrosamino) -1 - [3-pyridyl]-1-butanone) spécifique au tabac.

Leur travail vient d’être publié dans la revue Cancer, Epidemiology, Biomarkers and Prevention. Le Pr Branstetter, spécialiste de «santé bio-comportementale» à la Penn State, rappelle que la NNK est bien connue pour induire des tumeurs du poumon chez plusieurs espèces de rongeurs. Et les concentrations  de NNAL dans l’organisme peuvent permettre d’évaluer le risque de cancer broncho-pulmonaire chez les rongeurs comme chez l'homme. On sait d’autre part que les niveaux de NNAL chez les fumeurs ne varient pas sur de courtes périodes. Dès lors, une seule mesure reflète l'exposition de le personne dépendante et son niveau de risque.

Effet planant de la première clope

Pour arriver à ce résultat, l’équipe universitaire américaine a travaillé à partir des échantillons d’urine récoltés auprès de 1.945 fumeurs adultes; tous participaient à la cohorte NHANES (National Health and Nutrition Examination Survey). On leur avait demandé de noter aussi fidèlement que possible ce qu’il en était de leur «comportement tabagique» dans la journée, et ce dès leur réveil.

Il est ainsi apparu que 32% des participants fumaient leur première cigarette dans les cinq minutes qui suivaient le réveil, 31% dans les six à trente minutes, 18% dans les 31 à 60 minutes, 19% fument leur première cigarette plus d'une heure après le réveil. Après analyse multifactorielle (âge des participants et âge de début du tabagisme, sexe, exposition au tabagisme passif) et élimination des biais statistiques, les auteurs américains ont pu établir que le niveau de la concentration en NNAL était plus élevé chez les personnes qui fument le plus tôt après leur au réveil; et ce quelle que soit la fréquence de leur tabagisme et quels que soient les autres facteurs prédictifs des fortes concentrations en NNAL.

Le phénomène est frappant: les taux urinaires de NNAL ajustés avec le nombre de cigarettes fumées par jour, sont deux fois plus élevés chez ceux (et celles) qui fument dans les cinq minutes qui suivent le réveil par rapport à celles et ceux qui s’abstiennent de fumer pendant au moins 1 heure (0,58 vs 0,28 ng / ml). Pourquoi? Les auteurs estiment que les personnes dépendantes qui ressentent très tôt le besoin de fumer après leur sommeil sont aussi celles qui inhalent le plus profondément la fumée de cigarette et les toxiques chimiques qu’elle contient.

D’où les niveaux élevés de NNAL dans les fluides de l’organisme, l’imprégnation durable des tissus les plus exposés aux fumées et goudrons. Et donc le risque plus élevé de cancers broncho-pulmonaires, de la bouche et du nez. Mais nombre de fumeurs confient aussi que la cigarette grillée au saut du lit (voire avant ce saut) est aussi celle qui fait le plus «planer».

Pour les auteurs de ces travaux (comme pour ceux qui le découvrent), les conclusions sont évidentes: les fumeurs de la première demi-heure sont ceux qui devraient en priorité bénéficier d’incitations et d’aides à l’arrêt (total ou partiel) de leur consommation. Les bénéfices seraient à la fois individuels et collectifs. Une mesure a minima pourrait être de les inciter à dépasser cette demi-heure identifiée comme à très haut risque. Ces interventions pourraient aussi être soutenues par un dépistage des niveaux urinaires de NNAL. Les résultats pourraient contribuer à faire prendre conscience aux fumeurs de leur degré d’intoxication à la manière dont les résultats des dosages sanguins de gamma GT peuvent le faire chez les malades de l’alcool.

Ces avancées sont possibles, peu coûteuses et hautement rentables. Pourquoi attendre? Elles ne pourraient être mises en œuvre que dans le cadre d’une politique de lutte contre le tabac qui ne se bornerait pas à interdire dans les espaces publics la consommation d’une drogue légale et lourdement taxée par l’Etat qui conserve jalousement le monopole de sa commercialisation.

En France, les pouvoirs publics sanitaires font savoir que le tabac est responsable chaque année d’environ 73.000 décès prématurés dont 44.000 par cancers.

Jean-Yves Nau

Partager cet article