France

La chute du grand rabbin Gilles Bernheim

Henri Tincq, mis à jour le 11.04.2013 à 14 h 11

ll a plagié des livres, usurpé son titre d’agrégé. Son autorité à la tête du judaïsme français s'était effondrée. Gilles Bernheim a fini par démissionner.

Gilles Bernheim à l'Elysée en décembre 2011. REUTERS/Charles Platiau

Gilles Bernheim à l'Elysée en décembre 2011. REUTERS/Charles Platiau

Gilles Bernheim a fini par rompre. Le grand rabbin de France a annoncé jeudi matin devant le Consistoire qu'il démissionnait, selon Le Figaro. Attaqué de toute part, il avait déjà reconnu la gravité de ses fautes. Il a usurpé un titre d’agrégé de philosophie dont se prévalaient ses biographies et sa notice du Who’s who. Il a commis des plagiats pour la rédaction d’au moins deux de ses ouvrages les plus récents. Il avait plaidé coupable, dit qu'il «regrett(ait) profondément», mais, malgré la pression d’une partie de sa communauté qui l’encourageait à démissionner, il avait jusqu'à présent affirmé qu'il entendait rester fidèle au poste où il a été élu en juin 2008 pour sept ans. Ses fautes ne concernent pas l’exercice de ses fonctions: «Démissionner relèverait d'une désertion. Ce serait un acte d'orgueil, alors que je me dois d'agir aujourd'hui dans la plus grande humilité», avait-il plaidé mardi 9 avril sur Radio Shalom.

Le grand rabbin de France est la plus haute autorité morale du judaïsme. Il a en charge le respect de l’orthodoxie juive. Il rend les arbitrages religieux, visite les synagogues et les centres communautaires, édicte les règles alimentaires de la kashrout, livre un enseignement régulier par ses ouvrages et ses prédications, milite contre l’antisémitisme —on a vu Gilles Bernheim au premier plan dans l’affaire Merah. Il représente sa communauté auprès des autorités de la République et des autres religions présentes sur le sol de France.

Dans cet exercice, Gilles Bernheim était très apprécié et courtisé. Il jouissait d’une large estime, jalousée et contestée par la fraction du rabbinat et des instances communautaires qui lui reprochent des positions trop ouvertes, voire libérales, sur la laïcité, les femmes ou dans le dialogue avec l’islam et le catholicisme. Ses adversaires ne l’appelaient-ils pas «le grand rabbin des goys»? Il passait pour un homme à l’intelligence brillante et acérée, à la culture étendue, à la science rabbinique inégalée. Un homme moderne et modéré, conscient des atouts que peut jouer le judaïsme minoritaire dans la société laïcisée. Les bonnes relations qu’il entretenait avec les responsables chrétiens et musulmans en faisaient un personnage central de la scène religieuse en France.

Sa faute la plus grave

Sa chute d’aujourd’hui n’en est que plus dramatique. Que restait-il de son crédit alors qu’il venait de passer aux aveux? Sa faute la plus grave, qu’on peine à lui pardonner dans la communauté, est d’avoir usurpé le diplôme d’agrégation. Pour les juifs de sa génération, dont les parents ont travaillé dur pour qu’ils puissent étudier et réussir, «le diplôme, c’est sacré».

Gilles Bernheim a tenté une explication. Au moment de passer le concours d’agrégation, il a «craqué», en raison d’un «événement tragique» sur lequel lui et son entourage souhaitent garder la discrétion:

«Ensuite, on entre dans le déni. On laisse dire qu’on est agrégé. Cela permet de mettre un pansement sur une blessure qui est très forte et de vivre longtemps avec.»

Mais que dire de ses plagiats? Ses Quarante méditations juives (Stock-2011), qui ont été un succès d’édition et suscité l’admiration, reprennent des passages entiers de l’entretien du philosophe Jean-François Lyotard avec Elizabeth Weber, éditrice, dans Questions au judaïsme, publié en 1996 chez Desclée de Brouwer.

Dans un premier temps, Gilles Bernheim s’est enfermé dans le mensonge. Il a nié les accusations de plagiat. Ensuite, il a admis qu’elles étaient avérées: il aurait été «trompé» par un étudiant qui l’assistait. 

«C’est la seule et unique fois que je me suis livré à un tel arrangement dans un contexte, en 2011, où ma charge de travail et mes obligations ne me permettaient pas de porter toute l’attention nécessaire.»

D’autres similitudes ont été relevées entre certaines «méditations» du grand rabbin et des textes anciens –écrits avant les années 1980– par Elie Wiesel, Charles Dobsynski, Jean-Marie Domenach ou le poète catholique Jean Grosjean.

Il y a eu d’autres «arrangements». Dans son fameux essai d’une quarantaine de pages paru à l’automne dernier contre le mariage homosexuel et l’homoparentalité —qui avait été cité et loué au Vatican par le pape Benoît XVI lui-même–, les blogs qui traquent les plagiaires ont découvert d’autres emprunts grossiers à des auteurs catholiques: à Joseph-Marie Verlinde, prêtre fondateur d’une fraternité monastique, auteur de L’idéologie du gender: identité reçue ou choisie (édition du Livre ouvert) ou à Béatrice Bourges, présidente du Collectif pour l’enfance, qui a écrit un ouvrage sur l’homosexualité et qui est l’une des principales animatrices des manifestations contre le mariage pour tous.

Un rabbin trop proche des catholiques?

Ce plagiat d’auteurs catholiques suscite un trouble particulier au sein de la communauté juive. Il justifie a posteriori le procès qui était très souvent fait à Gilles Bernheim d’être trop proche des milieux chrétiens, voire d’être «christianisant» (celui qui pratique en cachette la religion chrétienne). Ce grief remonte à la publication d’un livre d’entretiens de 2006, également très remarqué, avec le cardinal Philippe Barbarin (Le rabbin et le cardinal, paru chez Stock), qui lui avait valu de violentes critiques et une campagne électorale difficile pour le grand rabbinat deux ans plus tard.

La communauté juive de France a été ébranlée et divisée par cette cascade de révélations et les aveux de son grand rabbin. Une pétition circulait qui exigeait sa démission, alors que son mandat courait jusqu’à la fin 2015. Une autre pétition concurrente lui maintenait sa confiance. Ses signataires disaient ne voir dans cette forme de «lynchage médiatique» que la conséquence de l’engagement de Gilles Bernheim contre le projet de loi autorisant le mariage pour tous. Mais l’homme était terrassé. Que lui restait-il d’autorité alors qu’il a menti, que partout, dans le domaine politique et au-delà, la revendication à la transparence et à la vérité se fait plus forte que jamais? Sa démission était sûrement inévitable.

Henri Tincq

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Journaliste
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