Monde

Il y a une logique dans l'escalade des mots en Corée du Nord

Fred Kaplan, mis à jour le 10.04.2013 à 16 h 59

La rhétorique belliqueuse qui tend à l’escalade entre Pyongyang, Séoul et Washington nous mène-t-elle lentement vers la guerre?

Soldats sud-coréens à l'entraînement le 8 avril à Cheorwon, 77 km au nord-est de Séoul. REUTERS/Armée sud-coréenne..

Soldats sud-coréens à l'entraînement le 8 avril à Cheorwon, 77 km au nord-est de Séoul. REUTERS/Armée sud-coréenne..

De prime abord, les tensions avec la Corée du Nord peuvent faire penser à celles qui agitaient l’Europe en 1914: une nation dérape; une autre lui répond en la menaçant d’une réaction musclée; et puis de fil en aiguille, la Première Guerre mondiale éclate. Mais à y regarder de plus près, la situation n’apparaît pas aussi désespérée, même si les raisons d’inquiétude sont nombreuses.

Bref résumé des épisodes précédents: au cours des semaines qui viennent de s’écouler, les forces américaines et sud-coréennes ont effectué leurs manœuvres militaires annuelles communes. Le dirigeant de Corée du Nord, Kim Jong-un, a réagi vivement par des diatribes belliqueuses, menaçant de transformer la région (et particulièrement Séoul) en une «Mer de feu» à la moindre provocation du camp d’en face. Jusqu’ici, tout va bien.

Mais voilà que la présidente de Corée du Sud, Park Geun-hye, annonce que si Kim venait à entreprendre la moindre action agressive, elle répondrait par l’emploi de la force, sans se fixer de limites. Kim se met à crier encore plus fort. Le président Obama demande alors à deux bombardiers B-2 américains de survoler la Corée du Sud et d’y effectuer des largages de bombes inertes, à des fins d’exercice. Il accélère également le déploiement de systèmes de défense anti-missile sur l’île de Guam, et envoie deux destroyers pourvus de missiles guidés croiser à proximité des côtes de la Corée du Nord. Kim gesticule davantage encore afin d’assurer tout le monde qu’une guerre nucléaire ne lui fait pas peur.

La bonne nouvelle dans tout cela, c’est que les gesticulations de Kim sont très probablement à destination de son propre peuple, et qu’il agite ainsi la menace d’une guerre pour justifier leur oppression et leur pauvreté continuelles. Les moulinets d’Obama sont destinés, dans une large mesure, à l’allié sud-coréen –afin de l’assurer que les Etats-Unis va les soutenir et entreprendra des actions si le Nord venait à se montrer trop agressif.

Mais cette bonne nouvelle à un revers plus inquiétant: les messages sont parfois mal interprétés; les paris sont parfois pris à partir de calculs erronés, tout particulièrement quand les antagonistes ne se parlent pas entre eux (et Kim vient, très récemment, de couper la ligne téléphonique directe qui reliait la Corée du Nord à celle du Sud). L’histoire regorge hélas de guerres dont aucun des protagonistes ne voulait. Voilà ce qui inquiète de nombreux responsables politiques et analystes qui suivent de près ce  qui se déroule dans la péninsule coréenne.

Ces derniers années, les forces des deux Corées se sont affrontées le long de la Zone démilitarisée (la frontière) ainsi qu’autour d’une frontière maritime contestée appelé la Ligne de Limite Nord, en Mer Jaune. Lors du dernier épisode en date, en novembre 2010, un navire sud-coréen a été ainsi coulé, provoquant la mort de 46 de ses marins. Le gouvernement sud-coréen de l’époque avait alors décidé de ne pas répliquer. Telle ne sera sans doute pas l’attitude du gouvernement actuel – et pour de bonnes raisons.

Tout commence par une escarmouche, le scénario de l'escalade

Mais certains craignent que la réplique de la présidente Park soit disproportionnée. Cela pourrait pousser Kim à répliquer à son tour encore plus fort, ne serait-ce que pour montrer à la caste des militaires nord-coréens qu’il n’est pas une mauviette. Or Park pourrait bien continuer le bras de fer. Et il y a plus grave. Selon Daniel Sneider, directeur adjoint du Stanford Shorenstein Asia Pacific Research Center, si la Corée du Sud décide l’emploi de la force aérienne, le Commandement des Forces Combinées –le nom des autorités militaires conjointes américaines et sud-coréennes– se verra automatiquement impliqué ; c’est ce que stipule le traité américano-sud-coréen. En d’autres termes, les Etats-Unis se retrouveraient impliqués dans une nouvelle guerre de Corée.

C’est ce scénario de l’escalade –bien plus que celui d’une éventuelle frappe de missile nord-coréens contre, par exemple, la flotte américaine stationnée à Guam– qui inquiète plus que de coutume de nombreux analystes et responsables politiques.

Le président Obama a bombé le torse –en envoyant deux bombardiers américains B-2 dans le ciel de Corée et des systèmes de défense anti-missiles pour protéger les troupes américaines stationnées à Guam (cette île de l’archipel des Mariannes, située à 4.000 kilomètres de Pyongyang est sous le contrôle des Américains depuis 1898, NdT)— afin de signifier aux dirigeants de Corée du Nord que l’on ne plaisante pas avec les armées nucléaires et que s’ils s’avisaient d’une action de ce genre, les Etats-Unis seraient en mesure de leur infliger des dommages dévastateurs sans même lever le petit doigt.

Mais Obama envoie également, et peut-être surtout, aux dirigeants de Corée du Sud (et implicitement du Japon) le message que les Etats-Unis sont prêts à honorer leurs engagements et qu’il est donc inutile qu’ils se lancent dans une escalade du conflit (ou qu’ils commencent à fabriquer des bombes atomiques, comme le réclament certains à Séoul). Le message est clair: Nous sommes prêts à faire le boulot, tant en matière de dissuasion nucléaire et, si nécessaire, de réplique militaire.

Kim Jong-Un est-il un acteur rationnel?

Existe-t-il un danger que Kim Jong-Un considère le prochain survol de la Corée par des bombardiers B-2 ou B-52 comme le premier stade d’une attaque véritable et effectue des frappes préventives de sa propre initiative? Peut-être bien, ce qui explique pourquoi la Maison-Blanche est actuellement en train de jouer un peu plus piano son habituelle partition de démonstration de force, selon le Wall Street Journal. Tant qu’Obama ne se montrera pas exagérément provocateur, il est peu probable que la Corée du Nord choisisse la voie de la confrontation.

Dans ce jeu d’équilibre, au sein duquel les armes nucléaires sont une part essentielle de l’équation, un responsable national quel qu’il soit ne prendra très probablement pas le risque de lancer la première attaque, à moins qu’il ne considère qu’il possède les moyens d’infliger à l’ennemi un coup fatal –ou qu’il dispose d’assez d’armes pour le dissuader de répliquer (l’idée étant la suivante: Oui, je viens de te cogner, mais si tu réponds, je vais te cogner encore plus fort.) les Nord-Coréens n’ont pas assez d’armes pour mettre à genoux qui que ce soit –et il ne leur en resterait clairement pas assez pour lancer une seconde vague de frappes après la première.

Telle serait, en tous cas, la logique d’un acteur rationnel des relations internationales. Et le problème, c’est que nous ne savons pas vraiment si Kim Jong-un en est un. Kurt Campbell, jusqu’à très récemment sous-secrétaire d’Etat pour l’Extrême-Orient a fait remarquer, dans une interview accordée au blog Washington Wire du Wall Street Journal qu’à de nombreuses reprises au cours des dernières années, la Corée du Nord a proféré des menaces parfois proprement démentielles, mais en faisant machine arrière juste avant que l’escalade verbale ne se transforme en conflit armé. La question est donc de savoir si Kim-Jong-Un est aussi malin ou calculateur que ses prédécesseurs, Kim Jong-il (son père) et Kim Il-sung (son grand-père). Personne ne le sait –ce qui constitue une nouvelle raison de s’inquiéter.

Les deux précédents Kim étaient des acteurs rationnels au moins pour ce qui concerne les tactiques et stratégies de survie. Eux qui considéraient leur nation comme «une crevette dans un banc de baleine» ont tiré leur épingle du jeu en battant régulièrement le rappel, en tempêtant de ci de là et en montant leurs voisins les uns contre les autres. Mais leur folie, si l’on peut dire, était méthodique; ils avaient conçu un petit jeu avec ses propres règles et s’il était possible de les comprendre –ce qui était le cas du sommet de l’Etat sous les administration Bush senior et Clinton– il était possible d’éviter la guerre et même de vivre en paix.

Des manœuvres américano-sud-coréennes

Mais Kim Jong-un, qui n’a pas encore trente ans et qui est manifestement très inexpérimenté, ne suit pas les règles de la famille; personne ne peut dire à quel jeu il joue et il est donc bien difficile de jouer avec lui, d’autant qu’il est presque impossible de comprendre quelle est sa vision de l’échiquier.

L’autre point central de la question est que Kim Jong-un se trouve à la tête d’un  régime qui a lancé quelques missiles et effectué des tests d’armes atomiques. Il se sent peut-être plus puissant que ses aînés –et sera peut-être moins enclin aux reculades. Mais dans le même temps, la Corée du Nord qu’il dirige et qui demeure la société la plus fermée du monde l’est tout de même un peu moins qu’auparavant: les marchés expérimentaux et les coentreprises avec la Corée du Sud, sans parler du flux de marchandises à travers la frontière chinoise ont permis à certains habitants de Corée du Nord de saisir quelques bribes du monde extérieur; un nombre croissant d’entre eux réalise que leur situation est bien moins enviable que celle des habitants du reste du globe et qu’ils ne sont pas condamnés à un tel mode de vie.

Cette combinaison –un armement plus puissant et une autorité possiblement en déclin– peut pousser certains tyrans retors (et le jeune Kim n’est sans doute pas si retors que cela) à prendre des mesures extrêmes. Cela aurait au moins le mérite d’expliquer la raison pour laquelle Kim ne semble pas désarmer dans ses menaces, car agiter la menace d’une attaque étrangère est un excellent moyen de s’assurer de la docilité d’une population remuante.

Il se pourrait bien que la tension retombe d’elle-même. Les manœuvres conjointes américano-sud-coréennes seront terminées à la fin du mois d’avril. On peut imaginer que Kim Jong-un délivrera alors un long discours dans lequel il s’attribuera, devant son peuple, le mérite d’avoir empêché les impérialistes américains et leurs marionnettes d’attaquer la patrie, ce qu’ils auraient certainement fait —maintiendra-t-il— si le peuple de Corée du Nord n’avait pas fait montre de sa courageuse détermination, un peuple qui doit demeurer vigilant (c’est à dire continuer de vivre sous la botte de l’oppression et dans la plus insigne misère) au cas où les chacals se montraient à nouveau menaçants.

Dans l’intervalle, le mieux qu’Obama puisse faire est de garder la même ligne –faire calmement la démonstration de la puissance militaire américaine, calmer les ardeurs de la Corée du Sud– et, autant que possible, ignorer le nabot de Pyongyang. Comme son père et son grand-père, ce que veut avant tout le jeune Kim, c’est que les grandes puissances le traitent comme leur égal. Si son père et son grand-père avaient, pour y parvenir, de curieuses façons de s’y prendre, les siennes sont manifestement plus psychotiques et le plus clair message qu’Obama et le reste du monde doivent lui adresser, c’est que de telles méthodes ne lui permettront pas d’obtenir ce qu’il souhaite.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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