France

De la Suisse, de l'UMP, et de l'affaire Cahuzac

Antoine Menusier, mis à jour le 10.04.2013 à 14 h 37

Pierre Condamin Gerbier était associé-gérant de Reyl et Cie à Genève. Il connaissait Eric Woerth, ex-trésorier du parti et de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Un coffre dans une banque suisse. REUTERS/Arnd Wiegmann

Un coffre dans une banque suisse. REUTERS/Arnd Wiegmann

La société financière Reyl et Cie, basée à Genève, devenue un établissement bancaire en 2010, jouissait jusqu’à peu d’un relatif anonymat. L’affaire Jérôme Cahuzac y a mis une fin brutale. Si toute la vérité est loin d’être établie, la réputation de cet établissement spécialisé dans la gestion de fortune, elle, en a pris un coup.

Outre les avoirs non déclarés de l’ex-ministre du Budget originellement déposé à l’UBS, Reyl et Cie hébergerait les comptes de «dizaines de VIP français –hommes politiques de droite comme de gauche, grands industriels et entrepreneurs», assurait Le Monde dans son édition datée des 7-8 avril. Pas de préférence partisane dans la politique de cette société fondée en 1973 par le Français Dominique Reyl.

Une forme de cohabitation ou d’indifférence propre à la marche des affaires bancaires prévalait chez Reyl et Cie: Dominique Reyl est le demi-frère d’Hervé Dreyfus, le gestionnaire de fortune de Jérôme Cahuzac et conseiller patrimonial de Nicolas Sarkozy.

Autre lien avec la droite française, la présence au sein de la direction de cet établissement du président de la délégation de l’UMP en Suisse jusqu’au début de 2009, Pierre Condamin Gerbier, un Français originaire de Saint-Etienne, domicilié en Suisse. A ce titre, il entretenait des contacts privilégiés avec les exilés fiscaux de l’Hexagone qui avaient trouvé «refuge» en Suisse. Il a été entendu mardi 9, à sa demande, par le procureur de Genève, Yves Bertossa, relève Europe1.

Finance et politique, un cas fréquent en Suisse

Lorsqu’il quitte Reyl et Cie en juillet 2010 pour fonder son propre «family office» (gestion patrimoniale pour les familles fortunées), Pierre Condamin Gerbier est gérant-associé. Ses partenaires dans la société étaient Dominique Reyl et le fils de ce dernier, François. A-t-il eu vent de l’existence du compte de Jérôme Cahuzac, qui était hébergé chez Reyl et Cie alors qu’il y travaillait? Dans l’affirmative, aurait-il pu en informer un «collègue» de l’UMP, Eric Woerth par exemple, ex-trésorier du parti, qui était venu en mars 2007 à Genève à la rencontre de riches donateurs pour leur demander de contribuer au financement de la campagne présidentielle du candidat Sarkozy?

Interrogé jeudi 4 avril à ce sujet, Pierre Condamin Gerbier a répondu ceci:

«S’il arrivait que nous discutions, entre associés, de clients ayant un compte dans la société, j’ignorais, jusqu’à ce que la presse en parle, l’existence du compte de M. Cahuzac dans les livres de comptes de Reyl & Cie. Et si j’en avais été informé, j’aurais été tenu au secret. Briser ce secret m’aurait exposé à des poursuites pénales. Par ailleurs, je n’imagine pas que s’il avait appris, d’une manière ou d’une autre, l’existence du compte de M. Cahuzac, M. Woerth n’en aurait pas fait un usage politique. Je précise que mon engagement au sein de l’UMP était une activité politique totalement séparée de ma fonction professionnelle, un cas de figure fréquent en Suisse.»

En tout cas, le carnet d’adresse «politique» de Pierre Condamin Gerbier ne pouvait que profiter à Reyl et Cie. Rappelons que le droit suisse ne considère pas l’évasion fiscale comme un délit, à la différence de la fraude fiscale. Le «pays des banques» a longtemps joué de ce subtil distinguo pour ne pas donner suite aux demandes d’entraide qui lui étaient adressées par des administrations étrangères. Jusqu’à ce que les Etats-Unis, pris à la gorge par la crise des subprimes et l’effondrement de la banque Lehman Brothers, disent «halte au jeu». C’était en 2008.

Sous peine de perdre ses actifs outre-Atlantique, UBS, la plus grande banque helvétique, qui avait organisé un vaste réseau d’évasion fiscale, a dû livrer des milliers de noms à l'administration américaine, provoquant une crise bancaire en Suisse assez vite guérie, mais surtout une prise de conscience: le secret bancaire vivait ses dernières heures.

Les gouvernements allemands et français se sont engouffrés dans la brèche, et la Suisse a d’une certaine manière capitulé: toute requête fondée sur un soupçon de fraude et/ou d’évasion fiscale y est désormais traitée avec le plus grand sérieux, encore faut-il être précis dans la formulation de la demande –d’où les soupçons qui pèsent aujourd’hui sur Pierre Moscovici, l’ex-ministre de tutelle de Jérôme Cahuzac.

Une opération mains propres inaboutie

On ignore si Pierre Condamin Gerbier et Eric Woerth ont été un jour amis, ce qui est sûr c’est qu’à partir de 2007, le premier s’est défié du second. Le président de la délégation de l’UMP en Suisse aurait souhaité que la France vote une amnistie fiscale dans les premiers mois du mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Au lieu de quoi, Eric Woerth, alors ministre du Budget, tancera les fraudeurs comme des moins que rien, et ce n’est pas la «cellule de régularisation» qu’il ouvre durant quelques mois, entre 2009 et 2010, qui leur inspirera confiance.

Pour autant, l'offensive contre l'évasion fiscale n'a pas été très brutale. On peut se demander pourquoi la cellule de régularisation n’est restée ouverte que peu de temps, pour un butin jugé plutôt maigre, 700 millions d'euros. La précédente majorité semble avoir soufflé le chaud et le froid sur ces questions, comme s’il avait fallu donner des gages à l’opinion tout en ménageant on ne sait quels contribuables dont la découverte du délit aurait pu provoquer une réaction en chaîne politique –de celle à laquelle on assiste ces jours-ci.

L’affaire Bettencourt, qui a éclaté en juin 2010, a jeté la suspicion sur Eric Woerth (mis en examen pour trafic d’influence passif et recel), le forçant un mois plus tard à quitter son poste de trésorier de l’UMP –son épouse, Florence Woerth, a été de 2007 à 2010 la gestionnaire de fortune de la milliardaire, dont une partie avait été déposée sur des comptes suisses non déclarés. L’opération «mains propres» lancée en 2009 par Bercy avait quelque chose d’inabouti. Elle semblait destinée aux «notables de province» davantage qu’aux «gros poissons».

En tous les cas, le gros poisson Jérôme Cahuzac est passé au travers des mailles de l’épuisette. Qui savait, pour le compte caché de l’ex-ministre? Loin d’accréditer la thèse du «tous pourris», cette question, qui taraude l’opinion, les politiques et les médias, renforce plutôt l’hypothèse du nombre restreint dans la confidence, ou en mesure de l’avoir été, sans doute à droite plus qu’à gauche.

Il y a les déclarations de Michel Gonelle, l'ancien maire de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), détenteur de l'enregistrement audio dans lequel Jérôme Cahuzac évoquait un compte en Suisse, qui affirme que le compte a pu être identifié dès 2008, lorsque Eric Woerth était au budget, mais «mis sous l'éteignoir».

Il y a ensuite Isabelle Copé-Bessis, la sœur de l’ex-ministre du Budget de 2004 à 2007 et actuel président de l’UMP, Jean-François Copé. Elle est l’avocate de Patricia Cahuzac, en instance de divorce avec Jérôme Cahuzac. Elle est par ailleurs détentrice d’un compte en Suisse (ce qui n’est pas illégal, à condition qu’il soit déclaré au fisc français), ce que son frère disait ignorer jusqu’à peu.

Le secret des affaires a-t-il toujours été bien étanche, a-t-il prévalu jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’aux aveux de qui on sait, le 2 avril? Et qui aurait eu politiquement intérêt après l'élection de François Hollande à fournir des informations sur le compte en Suisse d'un des ministres les plus importants et les plus puissants du gouvernement socialiste?

Antoine Menusier

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