Les Malouines ont fait Thatcher, aideront-elles Kirchner?

La victoire éclair en 1982 du Royaume-Uni dans la guerre des Malouines est l’une des clés de la longévité de Margaret Thatcher à la tête du pays. Mais trente ans après, l’Argentine refuse toujours de baisser les bras.

Des manchots aux Malouines/Falklands / REUTERS/Gary Clement

- Des manchots aux Malouines/Falklands / REUTERS/Gary Clement -

Morte lundi à 87 ans, la Dame de fer n’aura pas de funérailles nationales, pour cause de bilan politique controversé. Mais si le souvenir de la très conservatrice et intraitable locataire du 10 Downing Street divise encore les Anglais, celui du chef de guerre qu’elle a également été est, lui, bien plus consensuel. En fait, Margaret Thatcher doit en partie sa longévité –en tout cas sa réélection en 1983– à la guerre des Malouines que le Royaume-Uni a remportée contre l’Argentine.

Des archives britanniques récemment rendues publiques ont révélé à quel point elle avait été surprise et déstabilisée que la junte militaire au pouvoir en Argentine mette à exécution, le 2 avril 1982, sa menace d’invasion des îles Malouines (Falklands selon le terme anglais).

L’opération lui apparaît «stupide», mais elle se dit d’abord «terrifiée» à l’idée d’une riposte britannique, redoutant «l’humiliation» d’une éventuelle défaite.

Cet archipel quasi désert de 12.000km2, composé de deux grandes îles et d’une myriade d’îlots, posé dans l’Atlantique sud à moins de 500 km des côtes de l’Argentine –et à quelque 13.000 de celles de la Grande-Bretagne–  était sous contrôle britannique depuis 1833 (qui y a installé une colonie) mais revendiqué bien avant par Buenos Aires.

En 1982, la dictature argentine est à bout de souffle, la population écrasée par l’hyperinflation, et le général Galtieri arrivé au pouvoir un an plus tôt mise sur la conquête des Malouines pour faire diversion et provoquer un sursaut patriotique. Passés les doutes, Margaret Thatcher décide de répliquer.

Dès le 5 avril, alors que le ballet diplomatique entre les Etats-Unis, les pays européens, l’ONU et l’Organisation des Etats américains (OEA) s’intensifie pour tenter d’éviter le conflit, l’armada britannique –dont deux porte-avions– quitte Portsmouth en direction de l’Atlantique sud. Le 1er mai, les bombardiers de la Royal Force attaquent l’aéroport de la capitale de l’archipel, Port Stanley, et le lendemain, un sous-marin nucléaire anglais coule le croiseur argentin General Belgrano.

S’ensuivent 6 semaines de batailles aéronavales violentes et spectaculaires, qui feront 649 morts côté argentin et 255 côté Anglais (dont 3 civils seulement), avant la reddition des forces argentines le 12 juin 1982.

Le régime des généraux argentins n’a pas résisté à cette défaite éclair (la dictature est tombée l’année suivante). A contrario, Margaret Thatcher a récolté les fruits de sa victoire au-delà de ses espérances. Le pays dont elle avait pris la tête en 1979 était plongé dans une crise profonde, réduit à mendier les prêts du FMI, affaibli sur la scène internationale. Et ses méthodes brutales l’avaient vite rendue impopulaire.

De Thatcher à Kirchner

Mais ce triomphe militaire, en rendant sa dignité au pays, lui a conféré une légitimité telle qu’elle lui a permis de se faire réélire l’année suivante et d’engager ses réformes sans états d’âmes, en attaquant bille en tête le pouvoir des syndicats. Alors que démarre la grande grève de mineurs de 1984-1985, elle lance:

«Nous avons vaincu aux Falklands l'ennemi de l'extérieur, nous devons battre à présent celui de l'intérieur, ce qui est beaucoup plus difficile.»

Trente et un an après, la souveraineté sur les Malouines est toujours disputée et ces îles confettis servent toujours à stimuler la fibre nationaliste fédératrice de l’opinion publique quand l’économie va mal. Mais cette fois, c’est surtout Cristina Kirchner qui en use.

Il y a un an, la présidente argentine péroniste a fait monter la pression, instaurant un blocus des navires malouins et accusant Londres devant l’ONU de mouvements militaires provocateurs dans l’archipel à l’occasion du trentième anniversaire du conflit (la venue du prince William en mission pour la Royal Air Force fut notamment perçue comme un véritable chiffon rouge agité sous le nez des Argentins).

Nouvelle poussée de fièvre en janvier dernier: Cristina Kirchner écrit au Premier ministre britannique David Cameron une lettre ouverte –publiée dans The Guardian et The Independent  avec copie au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon– pour lui rappeler que les îles «Malvinas» ont fait partie de l’Argentine avant 1833, dénoncer «le pouvoir colonial britannique» et réclamer l'ouverture de négociations en vertu d'une résolution des Nations unies de 1965. Demande rejetée dédaigneusement par Londres.

Il faut dire qu'en mars, à l’issue d’un référendum, 92% des quelque 1.700 électeurs de l’archipel ont voté en faveur du maintien de son statut de «territoire d’outre–mer du Royaume-Uni». Un résultat attendu, les 3.000 habitants étant d’origine anglaise, mais qui ne change évidemment rien au point de vue de Buenos Aires. «Nous respectons leur souhait de rester britanniques, mais le territoire sur lequel ils habitent ne l'est pas», a déclaré l'ambassadrice d'Argentine à Londres, Alicia Castro.

L'attrait pétrolier

Le contentieux reste donc entier. Certes, personne n’envisage une nouvelle escalade autre que verbale. Malgré tout, la situation est très différente de celle de 1982. Bien sûr, Cristina Kirchner joue la carte des Malouines (sujet toujours très sensible dans son pays) pour doper sa popularité avant les élections législatives d’octobre alors que les difficultés économiques suscitent du mécontentement.

Mais l’enjeu n’est plus seulement politique. Depuis 1982, les eaux malouines sont devenues une zone de pêche lucrative, dont les bateaux argentins sont privés. Mais surtout, le potentiel pétrolier de la région échauffe de plus en plus les esprits. Le début des forages au large de l’archipel par des compagnies pétrolières britanniques et la découverte des premiers champs en 2010 a mis le feu aux poudres en Argentine, déjà obsédée par la réduction de sa facture énergétique, et prête à tout pour entraver l’activité de ces compagnies.

Les estimations des géologues sont aussi vagues que mirobolantes: le sous-sol de la zone pourrait contenir de 13 à 60 milliards de barils de pétrole. De quoi en tout cas faire pleuvoir les pétrodollars sur la poignée d’habitants de cette petite terre hautement militarisée, dont Londres admet le droit à l’autodétermination.  

Mais l’Argentine n’est pas complètement seule dans ce bras de fer. Son puissant voisin brésilien, ainsi que l’Uruguay et le Chili soutiennent  ses revendications, rappelle sans cesse «Cristina», qui estime que le dossier n’est plus seulement argentin mais «latino-américain». De quoi perturber le jeu: couplées aux difficultés techniques d’exploitation, les incertitudes  juridiques sur la souveraineté du sous-sol malouin et l’agressivité procédurière de Buenos Aires pourraient refroidir quelque peu les ardeurs des groupes pétroliers.

Anne Denis

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L'AUTEUR
Anne Denis est journaliste. Ses articles
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Publié le 09/04/2013
Mis à jour le 09/04/2013 à 17h44
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