Culture

«La Belle endormie», le corps de l'Italie

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 10 h 44

Marco Bellocchio tresse plusieurs histoires autour d’un cas réel d'euthanasie qui a enflammé l’Italie en 2008 et 2009.

Alba Rohrwacher / UniFrance.

Alba Rohrwacher / UniFrance.

La Belle endormie de Marco Bellocchio avec Toni Servillo, Isabelle Huppert, Alba Rohrwacher. Sortie le 10 avril 2013. Durée: 1h50

La foule gronde et prie. La jeune fille veut plus, autre chose que la protestation collective, encadrée. L’homme, fatigué, voudrait quand même ne pas mal faire, avec ses téléphones portables, ses trajets en train, ses déclarations permanentes, publiques, privées. Mais il n’y a pas d’issue. La femme dans son palais est comme une déesse préhistorique, elle est invincible de certitude, elle est folle. Et riche. C’est comme si elle croyait en son pouvoir d’abolir la mort. Cette autre jeune fille, belle et laide de désespoir, se fracasse volontairement contre tout ce que le monde a de coupant, de destructeur.

Marco Bellocchio tresse plusieurs histoires, des histoires de fiction comme on dit, autour d’un fait divers qui a enflammé l’Italie en 2008 et 2009: après 17 ans de maintien en vie, le père d’Eluana Englaro avait demandé aux médecins de la «débrancher». Des associations catholiques et le Vatican s’y opposèrent vigoureusement, d’autres groupes prirent le parti de ce choix, Berlusconi utilisa l’affaire, les télévisions aussi, le président de la République Giorgio Napolitano, le parlement italien, la justice, des journalistes, des associations de tous bords politiques s’emparèrent du corps absent, invisible et inerte de cette femme inconsciente depuis un accident en 1990. Extrêmement virulent, le débat se poursuivit encore au-delà du décès, le 9 février 2009 dans un hôpital d’Udine.

Maria, la militante catholique qui tourne et retourne autour de l’hôpital, vibre de tout son jeune corps. De quelle force, de quelle énergie est-elle hantée? Et l’autre, cet homme vieilli avant l’âge, son père, le sénateur qui s’est résolu à aller voter en faveur de l’euthanasie, contre sa fille? Mais pourquoi au fait? Et en quoi cela a-t-il un lien avec la colère et aussi la puissance de tendresse et de joie de Maria? Qu’est-ce qui rattache cet homme cossu et malheureux au pays qu’il traverse dans des wagons de première classe, négociant des minutes d’échange par téléphone avec ses proches comme il négocie son vote au Parlement, son soutien à des projets qui n’ont guère à voir avec le bien public?

Ce même lien, sait-il encore où il se trouve, ce jeune médecin qui se bat follement, absurdement, pour sortir une junkie de rencontre de la spirale de mort dans laquelle elle est prise, quand l’autre n’offre que haine de soi et du monde en retour? Au nom de quel principe, ou de quel désir mène-t-il ce combat que nul ne lui demande vraiment, dans cet hôpital assiégé par la police et les manifestants, détruit de l’intérieur par les réformes du gouvernement qui désormais utilise la mort à venir d’une autre jeune femme pour des objectifs confus et pervers? Ou bien y a-t-il quelque chose d’autre encore? Un absolu, cette certitude intangible qui semble hanter comme un maléfice celle qu’on appelle la Santa Madre, star devenue reine d’un enfer qu’elle impose à son entourage autour du maintien en vie, du maintien de l’illusion de la vie de sa fille, elle aussi dans un coma irréversible?

Il y a des mots avec des majuscules, la Vie, la Mort, le Respect de la Vie. Il y a des corps, de la tristesse, de la colère. Il y a un état de ce pays, l’Italie, du pourrissement de ses ressorts politiques et moraux, de la déchéance de ses responsables et de ses médias. Il y a des gens, vivants, compliqués. Qui désigne ce titre aux échos de conte, La Belle endormie? Celle du fait divers devenu phénomène de société, la fille de la Santa Madre, la démocratie italienne, le sens de l’existence en collectivité. Tout cela en partie. La belle endormie n’a pas de nom. Marco Bellocchio, lui, ne filme contre personne.

Il tisse les fils de ses récits autour de la crise qui se nomma Eluana Englaro. Avec la connivence totale, quasi-surnaturelle, de ses interprètes (Alba Rohrwacher opaque et vive, Toni Servilo dans le meilleur rôle de sa carrière, Maya Sansa d’une lumineuse noirceur, Isabelle Huppert aussi géniale qu’Isabelle Huppert), c’est en croyant entièrement à chacun de ses protagonistes qu’il met en mouvement une intelligence complexe et sensible de la réalité. Celle de son pays, et au-delà.

Depuis dix ans, celui qui fut, avec Bernardo Bertolucci, une des grandes figures de la Nouvelle Vague italienne des années 1960 et 1970 a mis au point une manière de mettre en scène extrêmement subtile, qui semble prendre ses sujets de biais, de manière réfractée ou diffractée, pour atteindre à une compréhension de ce qui est effectivement en jeu d’infiniment plus vaste.

C’est  particulièrement visible lorsqu’il s’appuie sur des événements réels, l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges (Buogiorno Notte, 2004), la jeunesse de Mussolini (Vincere, 2009), cette fois l’affaire Eluana. Cette manière «organique» de filmer, qui semble suivre chaque personnage comme on suivrait les veines d’un unique corps palpitant et mystérieux, avec comme seuls outils d’observation une totale attention et une sorte de bienveillance butée, se révèle d’une puissance d’émotion considérable.

Elle engendre in fine une relation sensible aux enjeux bien réels, aux faits et gestes des individus et des collectivités, que ne saurait atteindre la seule description des événements, et pas non plus la volonté de promouvoir quelque explication ou justification que ce soit. Bellocchio, ni journaliste ni militant, cinéaste.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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