Margaret Thatcher, j'écris tes non

Margaret Thatcher en 1987. REUTERS/Roy Letkey

Margaret Thatcher en 1987. REUTERS/Roy Letkey

Ce que l'on appelle le thatchérisme est une longue suite de refus: de l'Etat-providence, des demandes de l'IRA, de l'Europe...

«Rejoice! Rejoice!» Le 14 juin 1982, Margaret Thatcher annonce sur le pas de la porte du 10 Downing Street à Londres, le siège du Premier ministre britannique, la victoire dans la guerre des Falklands (Malouines) après la reddition du contingent argentin qui avait pris possession deux mois et demi auparavant de ces îles du bout du monde. La chef du gouvernement de sa Majesté continue à forger la réputation de fermeté qui lui a valu le surnom de «Dame de fer». Cette réputation, elle l’a acquise sur le front intérieur en s’attaquant aux bastions de l’Etat-providence, conquête commune des conservateurs et des travaillistes après la Seconde Guerre mondiale et en imposant une politique néolibérale à la place du consensus keynésien.

Margaret Thatcher appartient, elle aussi, au Parti conservateur dont elle est le leader depuis 1975. Mais elle n’est pas membre de la bonne société qui mâtine son conservatisme politique de tradition sociale. Née le 13 octobre 1925 dans une famille d’épicier de Grantham dans le Lincolnshire, élevée dans la religion méthodiste, elle a fondé son ascension sociale, depuis son laboratoire de chimiste jusqu’à son bureau d’avocate, sur le travail, l’austérité et le respect des valeurs religieuses.

Elle déteste ces «wets», ces «poules mouillées», comme elle appelle les hommes politiques qui n’ont pas le courage de leurs opinions par révérence devant ce qu’on ne nomme pas encore le politiquement correct. Elle est convaincue que le déclin de la Grande-Bretagne est lié à la rigidité des structures économiques et sociales, à l’hégémonie syndicale, à la sclérose des entreprises publiques.

Le 4 mai 1979, Thatcher devient la première femme à diriger un gouvernement britannique. Son règne sera le plus long d’un Premier ministre outre-Manche au XXe siècle. Et elle met en pratique ses convictions en s’attaquant à la toute-puissance des syndicats et affronte le leader des mineurs Arthur Scargill jusqu’à ce qu’il capitule après un an de grève.

Elle fait preuve de la même intransigeance vis-à-vis des républicains irlandais car, comme les protestants de l’Ulster, elle considère que la province est partie intégrante du Royaume-Uni. Quand les membres de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) se lancent en 1981 dans une grève de la faim pour obtenir le statut de prisonniers politiques, Margaret Thatcher fait la sourde oreille. Bobby Sands sera le premier mort d’une série de dix.

En 1984, l’IRA tente de se venger en faisant sauter l’hôtel de Brighton où le Premier ministre loge à l’occasion du congrès conservateur. Margaret Thatcher en réchappe de peu. Peu après, à l’heure prévue, elle prononce le discours qu’elle avait préparé, son sac à main sur le bras et la mise en plis impeccable, comme si rien ne s’était passé.

Quand les généraux argentins décident d’envahir les Falklands, au printemps 1982, qu’ils appellent les Malvinas (Malouines), revendiquées depuis 1810, peu d’observateurs londoniens pensent que la Grande-Bretagne va se lancer dans une expédition militaire aux antipodes pour maintenir moins de 3.000 personnes dans l’empire britannique.

La majorité est en faveur d’un compromis avec Buenos Aires. Pas Margaret Thatcher. Elle laisse faire la diplomatie, mais elle mise surtout sur la force et envoie une flotte de croiseurs et de porte-avions pour reconquérir les îles. L’expédition dure plus de deux mois, mais la victoire des Falklands permettra à la leader du Parti conservateur de remporter les élections de juin 1983.

Les Argentins ne sont pas les seuls à faire les frais des convictions de la Dame de fer. Ses partenaires européens expérimentent aussi l’entêtement de Margaret Thatcher. Consciente du fait que la Grande-Bretagne a intérêt à rester dans la Communauté européenne à condition que celle-ci reste une simple zone de libre-échange, elle insiste sur une participation aux moindres frais. Elle refuse de payer pour la politique agricole commune et fait campagne avec le slogan «I want my money back» (je veux mon argent). Et elle bloque tout progrès de l’Europe aussi longtemps qu’elle n’obtient pas satisfaction.

De guerre lasse, François Mitterrand cède au Conseil européen de Fontainebleau en 1984. Margaret Thatcher aura son chèque qui, depuis, est versé chaque année à la Grande-Bretagne.

Elle a obtenu ce qu’elle juge essentiel, ce qui l’amènera quelques années plus tard à passer outre ses fortes réticences vis-à-vis de la réunification allemande. Elle l’acceptera à contrecœur après avoir tenté en vain de convaincre François Mitterrand que tous les Allemands sont des nazis qui s’ignorent.

Proche de Ronald Reagan dont elle apprécie les manières simples et les convictions de bon sens, elle est la première à détecter en Mikhaïl Gorbatchev le dirigeant soviétique réformateur qu’il sera une fois arrivé au sommet. En 1984, membre du bureau politique du PC de l’URSS, Gorbatchev effectue une visite officielle à Londres.

Malgré son anticommunisme viscéral, Margaret Thatcher est séduite par son langage direct: «We can do business with him», dit-elle. C’est trois mois avant que Gorbatchev ne devienne secrétaire général du PCUS et ne lance la perestroïka qui aboutira à la disparition de l’URSS.

C’est pourtant son refus du compromis qui aura raison de la carrière politique de Margaret Thatcher. Dans les années 1980, elle lance une réforme de la fiscalité locale dont la principale conséquence est de faire payer les pauvres autant que les riches. Alors que la victoire des Falklands lui a valu une popularité énorme, la «poll tax» l’a fait plonger dans les sondages.

Les hiérarques du Parti tory s’inquiètent pour les futures élections générales. Ils la remercient sans ménagement et élisent à sa place John Major. Le nouveau Premier ministre fera du «thatchérisme sans Thatcher», si tant est qu’il soit possible de séparer les principes politiques de celle qui les aura incarnés mieux que personne.

Daniel Vernet