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Thatcher, le fantôme du cinéma britannique

«The Navigators» de Ken Loach (2000).

«The Navigators» de Ken Loach (2000).

Au-delà du complaisant biopic avec Meryl Streep, sa personne et ses politiques n'auront cessé de hanter les films de réalisateurs aussi différents que Ken Loach, Mike Leigh, Stephen Frears...

Peu de dirigeants politiques auront joué un rôle aussi significatif dans le cinéma de leur pays que Margaret Thatcher.

On ne parle ici ni de sa politique en la matière –destruction de l’essentiel des aides publiques, la routine– ni du biopic complaisant qui lui fut consacré par Phyllida Lloyd, La Dame de fer (2011), et qui valut à Meryl Streep un Oscar au demeurant mérité. Non, il s’agit de la vigoureuse réaction que sa politique sociale inspira aux cinéastes anglais, et qui, au-delà d’une commune détestation, sut prendre des formes assez différentes.

Au long des années 1980, mais aussi ensuite, les réalisateurs britanniques ont en effet accompagné la destruction du British Welfare et la mise à genoux des organisations ouvrières d’un ensemble de films qui auront réussi à associer toute la gamme du cinéma protestataire avec des réalisations beaucoup plus variées, mélodrames et comédies.

Pendant les années Thatcher, c’est au moyen du documentaire que s’exprimera le plus attendu sur ce terrain, le militant Ken Loach, avec l’impressionnant Which Side Are You On?, consacré à la grève des mineurs de 1984-1985.

Il faudra attendre 1990, l’année où la Dame de fer quitte le pouvoir, pour qu’il réalise la première fiction décrivant la catastrophe sociale et humaine engendrée par sa politique, le très tonique (et comique) Riff-Raff. Raining Stones, dans une certaine mesure Ladybird (1994) et My Name is Joe (1998), mais surtout l’admirable The Navigators, inspiré par les effets de la privatisation des chemins de fer, scandent le travail au long cours d’un cinéaste qui, sans s’en tenir au passé, ne manque jamais de relier à l’histoire des événements de son pays.

Réponses de survie des communautés

Tout aussi critique, mais dans un registre très différent, recourant volontiers à la stylisation sinon à la caricature burlesque, Mike Leigh tourne sous le règne de Margaret Thatcher la trilogie Mean Time (1984), High Hopes (1988) et Life is Sweet (1991), qui décrit les ravages humains de la politique menée au 10, Downing Street.

En 1984, Guerres froides de Richard Eyre dresse un portrait ravageur du monde des médias sous l’ère Thatcher, et en particulier pendant la guerre des Malouines, avec la Dame de fer elle-même en guest star, à l’occasion de son célèbre discours de Brighton. En 1985, dès la séquence d’ouverture de My Beautiful Laundrette, qui révéla Stephen Frears, la mise en évidence des conséquences de la politique sociale et discriminatoire en vigueur était brutalement mise en lumière par les forces de l’ordre.

En 1996, Les Virtuoses de Mark Herman deviendra un exemple des films inspirés par la manière dont, au terme de combats qui furent autant de défaites, des communautés ou des individus inventèrent des formes de réponse, au moins de survie —ici en retrouvant une forme de dignité grâce à la fanfare de la ville.

Le personnage sans lequel rien ne serait arrivé

Mais si Margaret Thatcher a aussi inspiré un documentaire tout aussi critique, Tracking Down Maggie, the Unofficial Biography of Margaret Thatcher de Nick Broomfield (1994), elle est également le devil ex machina de fictions inspirées par les effets de sa politique de manière plus indirecte.

Ainsi du Resurrected de Paul Greengrass (1989), aventure tragique d’un soldat laissé par erreur aux Malouines. Ainsi de The Full Monty de Peter Cattaneo (1997), récit plein de verve de la manière dont des métallurgistes réduits au chômage par Mrs T. inventent une voie de sortie en créant une troupe de strip-tease masculin. Ou de Billy Elliott de Stephen Daldry (2000), récit initiatique et de transgression des codes inscrit dans le paysage dévasté d’une ville minière.

Très différemment, elle est aussi le personnage sans lequel rien ne serait arrivé dans la terrible évocation de la grève de la faim mortelle du dirigeant républicain irlandais Bobby Sands, Hunger de Steve MacQueen (2008). En 2006, This is England de Shean Meadows, situé en 1983, se voulait lui une évocation collective du pays à l’époque de son enfance, où l’ombre de Thatcher se discerne sans cesse.

Le cinéma britannique n’avait pas attendu Margaret Thatcher pour nourrir une grande sensibilité aux questions sociales. Mais la Dame de fer lui aura fourni une figure mythique de méchant(e) absolue. De manière diverse, sa personne, son action et ce dont elle est devenue le symbole n’aura ainsi cessé de hanter les histoires et les récits du cinéma britannique, bien après qu’elle ait quitté le pouvoir. Au moins aurons-nous échappé à un autre biopic, annoncé il y a dix ans par Oliver Stone…

Jean-Michel Frodon

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