Margaret Thatcher, my Fer Lady

Pourquoi j'ai changé d'avis sur elle, par Eric Le Boucher.

Comme beaucoup, j’ai changé d’avis sur Maggie Thatcher. Début des années 1980 elle était pour moi de droite, anti-européenne et dans l’erreur. Je lui conserve les deux premiers traits mais pas le troisième. Maggie Thatcher a fait beaucoup de bien à la Grande-Bretagne. Et ce n’est pas sans résonnance avec ce que traverse la France, le Royaume-Uni était depuis la fin de la Guerre en voie de déclin rapide. La gauche travailliste était incapable de réformes, la droite conservatrice était sans solution. Elle a indéniablement redonné sa croissance et son rang à son pays.

Mes premières félicitations, qu’on pardonne à un journaliste, sont pour avoir sauvé la presse anglaise. Elle a cassé, avec Murdoch, les syndicats de Fleet Street, qui enfermaient les journaux dans la spirale de la mort: des coûts d’impression et de distribution trop élevés entraînant un lectorat en retrait, des recettes amaigries, des investissements moindres dans la qualité des journalistes, et donc des ventes encore plus faibles etc.

La France qui n’a jamais eu le culot de faire pareil s’y trouve encore dans cette spirale. En Grande-Bretagne, la presse Murdoch déconne sur beaucoup de ses méthodes, mais il a été possible d’investir dans ce secteur (The Independant), il existe d’excellents journaux, du Guardian au Financial Times, même si, la vie a tourné, et si désormais Internet remet tout en cause.

Elle a imposé le genre féminin au pouvoir moderne

Ensuite, c’était une femme. Qu’on l’aime ou pas, elle qui n’était pas féministe a imposé le genre féminin au pouvoir moderne. Et pas avec les qualités d’un «pouvoir féminin différent, comme je lis souvent, mais en concurrence directe sur le terrain masculin. Genre bourre-pif ! Comme on dit sur Facebook: j’aime.

Enfin, troisième vague de félicitations, elle a provoqué une rupture en introduisant le libéralisme en Europe.

Les débats aujourd’hui portent sur le fait d’en revenir à cause de la crise. Nous serions allés «trop loin» dans le laisser-faire, il faut ramener cette fois le balancier dans l’autre sens, vers plus de régulation. Je vais y revenir, puisque c’est-là l’essentiel de son héritage. Mais il faut d’abord se remettre dans le contexte de l’époque. 

La Grande-Bretagne des années 1970 était co-gérée par les syndicats qui eux-mêmes voyaient le déclin accéléré mais étaient accrochés à leurs certitudes du «toujours plus». Les plus honnêtes des syndicalistes ont reconnu d’ailleurs que la Dame de fer avait eu raison, sans lui pardonner les morts sur le carreau. 

Maggie, pas Ronnie

Je suis beaucoup moins admiratif de Ronald Reagan que l’on associe à Margaret Thatcher. Il déclarait que «l'Etat n’est pas la solution mais le problème», dans un pays où les syndicats étaient certes puissants dans nombre d’industries mais rien de comparable à la Grande-Bretagne et où le poids de l’Etat restait modeste. Le problème n’était pas l’Etat américain mais l’arrêt des gains de productivité qui poussaient l’inflation vers le haut. Le grand homme aux Etats-Unis a été Paul Volcker qui a assumé d’imposer au pays des taux d’intérêt très élevés. Il a été copié et l’inflation est morte (je vais vite). Donc Maggie pas Ronnie.

C’est dire que le bilan du libéralisme doit être forcément nuancé. Il faut, partout et toujours, se garder des jugements à l’emporte-pièces et de ces «étiquettes» collées une fois pour toutes aux gens, pratique si appréciée en France et qui est pourtant  la preuve d’une pensée flemmarde.  

Maggie n’a pas sauvé la Grande-Bretagne mais elle l’a remise sur pied.

Sa croissance a rattrapé celle de la France, le grand rival. L’industrie britannique a été laminée, les Français forts de leur «politique industrielle» s’en moquaient dans les années 1980 et 1990. Mais au bout du compte, la France n’a pas fait mieux, sa part de valeur ajoutée tirée de l’industrie dans le PIB est la même. 

Les inégalités sont plus grandes en Grande-Bretagne? Certes, mais notre voisin a toujours été un Etat à deux classes. Les services publics sont out? C'est vrai, elle y a désinvesti, ajoutant à leur désuétude. C’est Tony Blair qui y réinvestira.

Mais au total, elle a refait de la Grande-Bretagne un pays dynamique. Londres surtout puisque beaucoup de villes de province sont restées dans la rouille. Mais pas seulement Londres. Et puis Londres, c’est déjà ça! Londres donne du travail à attire 350.000 Français et pas le contraire!

Le libéralisme, le responsable de la crise financière? Oui, les marchés ne se régulent pas tous seuls. Il faut remettre de l’ordre. Mais quand on regarde la France, son Etat obèse et son manque de concurrence, on aurait besoin de qui?

Eric Le Boucher

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