France

A la croisée des impasses

Eric Le Boucher, mis à jour le 09.04.2013 à 9 h 26

Soit l’impasse politique, soit l’impasse économique... L’issue de la crise politique oblige de renforcer la crise économique. Sauvegarder l’économie amène à renforcer la crise politique. La France ne s’en sortira pas comme ça.

François Hollande à Lyon le 3 décembre 2012. REUTERS/Laurent Cipriani/Pool

François Hollande à Lyon le 3 décembre 2012. REUTERS/Laurent Cipriani/Pool

Il faut s’alarmer de voir comment le pouvoir socialiste s’est, en dix mois, enfoncé dans une situation impossible. D’un côté, il veut «moraliser» la vie politique et cela passe par une dénonciation du pouvoir de l’argent et de l’autre, il lui faut relancer l’économie et cela passe par une revalorisation du risque et de l’investissement, c’est-à-dire de l’argent.

Les socialistes et l’argent: François Hollande est victime de l’impréparation totale de son parti, depuis l’échec de Lionel Jospin il y a dix ans, à élaborer une relation saine avec l’économie moderne mondialisée. Victime du défaut d’analyse voire de psychanalyse...

La machine est devenue infernale (folle): la seule manière de retrouver de la crédibilité politique est maintenant de durcir le discours anti-économique. Ou bien l’impasse politique, ou bien l’impasse économique... L’issue de la crise politique oblige de renforcer la crise économique. Sauvegarder l’économie amène à renforcer la crise politique. La France ne s’en sortira pas comme ça. Les réactions au scandale Cahuzac montrent qu’elle est lancée à toute vitesse vers un double abîme: le régime de la  suspicion, de l’Inquisition et du populisme, et concomitamment, la croissance va s’effondrer, la rigueur va échouer et les colères sociales vont germer.

La finance devenue folle

Nous assistons au triomphe de la thèse des extrémistes de gauche et de droite: l’économie ultra-libérale ne fonctionne qu’au profit d’une petite élite, internationalisée, qui capte toute la richesse en menant une action sur deux fronts. Elle abaisse les salaires et remet en cause les Etats providence, bref, elle détruit «le social»; elle achète les élus politiques pour qu’ils ferment les yeux, voire se rendent complices par des lois de ce rapt, de ce grand complot mondial au profit des riches.

La difficulté est qu’une certaine réalité crédibilise ce discours. La crise est née des excès d’une finance devenue folle, les inégalités ont cru vivement (sauf en France, il faut le noter), une élite existe qui s’offre des revenus historiquement haut, les Etats providence sont remis en cause du fait des dettes, les lobbies ont pris trop de force dans beaucoup de démocraties (à l’exemple des Etats-Unis) et, in fine, les classes politiques sont effectivement incapables de prendre les mesures qui rétabliraient une croissance durable et réduiraient le chômage. La crise économique est réelle, l’échec du politique est réel.

Forte de ce constat, la pensée populiste soulève les passions et gagne la bataille intellectuelle. 

Le cas Cahuzac n’est pas une exception, il prouve que la compromission a atteint le cœur de «la classe politique». Si la crise perdure, c’est qu’on n’en fait pas assez contre cette finance corruptrice. Il faut primo lui cogner dessus encore plus fort, toujours plus fort. Tant pis si elle s’en va, la politique redeviendra propre, le peuple y gagnera. Secundo: l’économie stagne, le chômage gonfle, il faut s’y prendre différemment, il faut «une autre politique».

Un discours difficile à tenir

Devant les passions rougies, l’économie et la raison ont du mal à se défendre. Comment appeler au calme et à l’examen humble d’un monde très complexe où le bien et le mal s’entrelacent, où les mesures ont des effets secondaires négatives, où les théories d’hier n’ont plus de résultats, où le savoir est incertain, conditionné, probabiliste?

Les économistes n’ont pas trouvé LA parade à la crise, ils se divisent encore, par exemple sur l’austérité. Leur seule réponse unanime est qu’il faut plus de régulation et de coopération au niveau global. Mais cela demande des abandons de souverainetés que les politiques sont incapables d’imposer à des peuples réticents, voyez ne serait-ce que l’échec du référendum sur la fusion des deux départements en Alsace ou le renvoi en Italie de Mario Monti qui montre combien il est ardu de faire voter la sueur et les larmes.

Le chef de l’Etat a un discours très difficile à tenir. François Hollande est pressé de cogner contre la richesse alors le besoin de croissance impose de la séduire pour la retenir. Pourvu qu’il ne cède pas aux sirènes et pour «moraliser» l’argent corrupteur, rebute l’argent investisseur. Pour sauver sa politique sans couler l’économie, il a deux ennemis: la corruption, certes, mais aussi le populisme. Il est temps d’être ferme autant contre elle que contre lui. Instaurer une société juste, enseigne Platon, passe par quatre vertus: la justice et la morale mais aussi la sagesse et la tempérance.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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