Margaret Thatcher, la meilleure ennemie du rock anglais

Insultes, appels au meurtre, portraits sociaux sensibles et tracts rock brillants: durant les années 80, la Dame de fer a été une des bonnes raisons d'écouter de la musique outre-Manche.

La pochette du single «I'm In Love With Margaret Thatcher» des Notsensibles (1979).

- La pochette du single «I'm In Love With Margaret Thatcher» des Notsensibles (1979). -

«Thatcher était une pionnière de l’idéologie du Girl Power.» A part la Spice Girl Geri Halliwell qui, au sommet de sa gloire, s’avouait «thatchérienne authentique», feu la Dame de fer, décédée ce lundi 8 avril, comptait peu de fans de poids au sein de la pop anglaise —même si en 1979, The Notsensibles, un groupe punk du nord-ouest du pays, s'était dit in love with Margaret Thatcher.

Ses trois mandats (1979-1990, soit, en datation pop, des Clash aux Stone Roses) ont pourtant coïncidé avec une des périodes les plus fécondes du rock anglais. Et c’est un peu grâce à celle: onze ans durant, Thatcher a été son catalyseur, le meilleur ennemi d'une bonne partie de ses musiciens, sur laquelle ils se sont ingéniés à taper.

Et pas forcément comme des sourds, même si les attaques contre elles n'ont pas forcément été très fines: citons par exemple les Blow Monkeys, un groupe écossais, et son album titré «Elle n’est qu’une fille d’épiciers» (She Was Only a Grocer’s Daughter, 1987). Ou, de l’autre côté du Channel, Renaud et son peu mémorable Miss Maggie (1986):

«Y’a pas de gonzesse hooligan, imbécile et meurtrière
Y’en a pas même en Grande-Bretagne, à part bien sûr Madame Thatcher.»

«Un être humain qui peut être détruit»

Petit joueur, le Français, comparé à l'opposant le plus sanglant, sur disque comme en interview: Morrissey des Smiths. En juin 1984, quatre mois avant que l’IRA ne tente de tuer Thatcher dans un attentat à la bombe lors du congrès des conservateurs au Great Hotel de Brighton, faisant cinq morts, il en appelle à l'action violente dans les colonnes de Rolling Stone:

«Je pense que nous ne devons pas baisser les bras et pleurer. C’est juste un être humain, qui peut être détruit. Je prie juste pour qu’il existe un Sirhan Sirhan [l'assassin de Robert Kennedy en 1968, ndlr] quelque part. C’est la seule solution pour ce pays en ce moment.»

Après l’attentat, il récidive en clamant dans le Melody Maker que la seule chose qui le chagrine, c’est «que Margaret Thatcher s’en soit tirée indemne». Avant, en 1988, de faire l'objet d'une enquête de police après avoir enregistré Margaret On The Guillotine, mélodie douce et paroles couperet:

«The kind people have a wonderful dream
Margaret on the guillotine»

L’album sur lequel figure le morceau s’appelle Viva Hate, et c’est bien à cela qu’on assiste durant cette décennie-là: un joyeux jeu de massacre. La Dame de fer est une dame de foie, sur laquelle toute la scène britannique crache sa bile avec délectation. Une «connasse» (Maggie You Cunt, de The Exploited). A ranger dans le même sac que les Reagan, Brejnev, McCarthy et Nixon (The Fletcher Memorial Home, de Pink Floyd). Là depuis trop longtemps: «It's been too long, it's time you're gone/Get away from here», clament les Fine Young Cannibals sur Blue, en 1985.

Son départ ou sa mort

Le cri monte en polyphonie des chaînes stéréo du pays: chassons-là! (Maggie, Maggie, Maggie! Out Out Out! des Larks, inspiré du chant populaire des manifestations de mineurs, Stand Down Margaret de The Beat ou She’ll Have To Go de Simply Red). Les Blow Monkeys, toujours eux, rêvent du jour suivant son départ du pouvoir (Celebrate (The Day After You)). Et certains rêvent d'un autre jour d'après, le lendemain de sa mort, tel Iron Maiden et sa Thatcher gisant morte sur la pochette du single Sanctuary (1980).

Ou Elvis Costello s'imaginant trôner sur la tombe de «la mère maquerelle de l'Angleterre» dans son Tramp The Dirt Down (1989):

«There's one thing I know, I'd like to live
Long enough to savour
That's when they finally put you in the ground
I'll stand on your grave and tramp the dirt down
When England was the whore of the world
Margaret was her madam»

Ou encore, dix ans plus tard et bien après la démission de Thatcher, Hefner avec The Day That Thatcher Dies:

«We will laugh the day that Thatcher dies,
Even though we know it's not right,
We will dance and sing all night.
I was blind in 1979, by '82 I had clues,
By 1986 I was mad as hell.»

Ce «mad as hell» résume bien, rétrospectivement, la colère qui s’est emparée de la scène rock britannique pendant les années 80. Si certains adoptent parfois une approche ironique (les Stiff Little Fingers avec Fly The Flag —«Gimme a Britain that's got back the great/A race of winners not cramped by the state/And only the helpless get left at the gate»— ou les Fatima Mansions avec Only Losers Take The Bus, hommage à une phrase culte de Thatcher selon laquelle tout homme qui prend le bus après 30 ans est un raté), la tonalité d'ensemble est guerrière.

Car l'Angleterre des années 80 est en guerre sur plusieurs fronts. En guerre à l'extérieur, aux Malouines, ce qui inspire aux punks de Crass l'agressif How Does It Feel to Be the Mother of a Thousand Dead et à Costello l'élégiaque Shipbuilding, repris par Robert Wyatt avec Chet Baker à la trompette. En guerre en Irlande du Nord, avec la mort de Bobby Sands dans la prizon de Maze, qui vaut à Thatcher d'être interpellée allusivement par les Undertones dans leur chanson It's Going To Happen («It's going to happen/'til you change your mind»).

Les Undertones jouent It's Going to Happen le 5 mai 1981 à Top of the Pops. En hommage à Bobby Sands, le guitariste Damian O'Neill porte un brassard noir.

En guerre sociale avec une partie de sa population, notamment à l'occasion de la grève des mineurs. Bref, Between the wars, comme le résumera le folk-singer Billy Bragg, un des plus virulents contempteurs de Thatcher, ou en pleine English Civil War, titre d'une chanson des Clash.

Trois numéros un anti-thatchériens

Une guerre dont les déclarations vont se hisser à plusieurs reprises au sommet des charts, qui plus est avec les chansons les plus fines jamais composées sur Thatcher et le thatchérisme. De 1980 à 1982, à l'apogée du post-punk et de la new-wave, l'accession au pouvoir de Thatcher traverse ainsi, plus ou moins en filigrane, trois singles, tous numéro un des ventes, qui resteront son plus beau legs à la musique britannique.

Au coeur de cette période, il y a les émeutes raciales du printemps 1981, qui inspirent aux Specials le génial Ghost Town, où l'Angleterre thatchérienne devient un paysage dans le brouillard percé de chœurs fantômatiques et grinçants.

«This town is coming like a ghost town
Why must the youth fight against themselves?
Government leaving the youth on the shelf
This place is coming like a ghost town
No job to be found in this country
Can't go on no more
The people getting angry.»

Quelques mois plus tôt, les Specials avaient repris une chanson de Dylan en face B de leur single Do Nothing: il s’agissait de… Maggie’s Farm. L'ennemi est nettement identifié.

Comme il l'était, un an plus tôt, dans Going Underground des Jam, où le chanteur Paul Weller, qui faisait dans la provoc’ trois ans plus tôt en se déclarant électeur conservateur, attaque au canon l’individualisme montant et le bellicisme bêlant de son pays.

«You choose your leaders and place your trust
As their lies wash you down and their promises rust
You'll see kidney machines replaced by rockets and guns.»

Le clip tourné par le groupe montre un empilement de photos des derniers Premiers ministres anglais (Wilson, Heath, Callaghan...), la dernière, abattue rageusement, étant celle de Thatcher.

Deux ans plus tard, sur un tempo northern soul très influencé par les productions Tamla-Motown, les mêmes Jam livrent leur propre Ghost Town, autre description mélancolique de l’Angleterre urbaine sous Thatcher, Town Called Malice. Encore un tube anti-thatchérien... où le nom même de la Dame de fer n'est pas mentionné:

«Struggle after struggle—year after year
The atmosphere's a fine blend of ice
I'm almost stone cold dead
In a town called malice.»

Echec du Red Wedge en 1987

Pour arriver au sommet des charts, fallait-il écrire davantage contre le thatchérisme que contre Thatcher? Trois ans plus tard, Walls Come Tumbling Down!, du Style Council, le nouveau groupe de Weller, plafonne lui à la sixième place. Très rythmé, une nouvelle fois influencé par la soul américaine avec ses cuivres rutilants et ses choeurs féminins, la chanson est pourtant plus directe, un véritable tract anti-Margaret.

«Are you gonna be threatened by
The public enemies, No. 10
Those who play the power game
They take the profits, you take the blame
When they tell you there's no rise in pay

Are you gonna try and make this work
Or spend your days down in the dirt
You see things can change
Yes and walls can come tumbling down!»

Comme d'autres, à l'époque, Weller quitte le terrain purement musical pour investir l'arène électorale: avec Billy Bragg et le chanteur des Communards, Jimmy Sommerville, ainsi que plus, ponctuellement, d’autres groupes ou artistes comme les Smiths, Lloyd Cole & The Commotions, Madness, ou Prefab Sprout, il forme la même année le Red Wedge, un collectif d'artistes ayant pour but de mobiliser la jeunesse face à Thatcher, deux ans avant les prochaines élections générales.

Résultat des courses: en 1987, la chef du gouvernement sera largement réélue face à Neil Kinnock pour un dernier mandat —voilà pour le pouvoir électoral de la musique, pour l’efficacité réelle du rock-tract. Les musiciens britanniques n’ont pas déboulonné Thatcher, les conservateurs s’en sont chargés eux-mêmes. Restent ces quelques dizaines d'instantanés politiques, brouillons ou pépites, témoignages parfois sublimes d'une colère sublimée.

Jean-Marie Pottier

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L'AUTEUR
Rédacteur en chef adjoint de Slate.fr. Il a notamment travaillé à Challenges, SoFoot, Télérama et Ouest-France et est l'auteur de «Brit Pulp», un essai sur Pulp et la culture pop anglaise (éd. Les Cahiers du rock). Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 08/04/2013
Mis à jour le 08/04/2013 à 21h05
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