Comment la Corée du Nord organise sa propagande à l'aide de photomontages

Nous avons passé les photos fournies par l'agence officielle nord-coréenne à l'AFP ou à Reuters au crible d'un logiciel d'analyse approfondie exclusif et réservé d'ordinaire aux ministères français de la Défense et de l’Intérieur.

Montage/Slate.fr

- Montage/Slate.fr -

Menaces de débarquement chez son voisin du sud, promesses de frappes nucléaires, d'attaques ciblées sur des points stratégiques de la région, rejet d'armistices et attaques annoncées sur le sol américain... La logorrhée de la Corée du Nord, pourtant coutumière des annonces agressives à l'égard de ses ennemis historiques, a atteint ces dernières semaines un niveau de violence jamais vu.

Pyongyang «est prête à mener une guerre totale», a promis le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, elle est désormais «en état de guerre», a-t-il dit après l'annonce d'un renforcement des sanctions internationales contre le pays et le survol du territoire sud-coréen par des avions furtifs B-2 de l'armée américaine. Accompagnant comme à son habitude ses paroles de vidéos de propagandes, cette fois montrant le congrès américain en flamme et photographies officielles produites dans le seul but de prouver que son armée est prête à faire face à tout type d'agression extérieure, Kim Jong-un s'est montré ces derniers jours en chef de guerre déterminé et incontrôlable.

La communauté internationale est habituée à la rhétorique belliqueuse et paranoïaque de la Corée du Nord, toujours été accompagnée de tentatives de manipulation par l'image (sans doute davantage diffusées pour asseoir auprès du peuple l'autorité interne de son leader).

Nul ne peut croire que la Corée du Nord dispose de la force militaire nécessaire pour attaquer un pays aussi puissant que les Etats-Unis ou l'un de ses alliés, ni même pour tenter une provocation physique. Pyongyang sait d'ailleurs ce qui lui en coûterait.

Ce qui frappe cette fois, c'est la capacité exceptionnelle des autorités nord-coréennes à user d'outils de communication assez performants pour faire douter les experts, tromper des agences de presse pourtant aguerries à ses techniques de propagande et finalement obtenir l'effet recherché: laisser planer une incertitude sur la survenance d'événements corroborant les déclarations de Pyongyang sur ses capacités réelles à lancer avec succès une attaque militaire d'ampleur.

Alors que les médias propagent massivement les photographies de Kim Jong-un censé étudier des documents présentés comme liés à la stratégie d'invasion élaborée par la Corée du Nord, aucun ne se doute qu'il participe en réalité à la diffusion d'images fictives créées à dessein propagandistes.

Nous avons passé plusieurs photos diffusées par l'agence officielle nord-coréenne KCNA au logiciel d'analyse approfondie exclusif Tungstène –réservé d'ordinaire aux ministères français de la Défense et de l’Intérieur. Une façon de voir comment la Corée du Nord modifie les images qu'elle veut donner d'elle-même (cliquez sur les images pour les voir en plus grand).

La flotille

Mardi 26 mars, alors que Kim Jong-un fait monter la tension avec la Corée du Sud et menace les Etats-Unis d'une guerre thermonucléaire, l'Agence France Presse reçoit de l'agence officielle nord-coréenne KCNA une série de clichés censés montrer un exercice de débarquement nord-coréen sur la côte est du pays.

On y voit d'abord une flottille d'aéroglisseurs en mouvement puis, débarquant sur une plage légèrement enneigée, plusieurs unités d'infanterie. Ici un exercice de tirs de missiles, le sol est légèrement plus terreux. Là le dirigeant nord-coréen, jumelles en main, regardant tout sourire l'entraînement supposé de son armée depuis un point d'observation. 

Aux côtés de Kim Jong-un, une poignée de généraux, carnet en mains, semblent prendre note de la progression des fantassins, au loin. Derrière eux patientent une poignée de jeunes soldates chaudement vêtues, tenues de camouflage de rigueur, qu'on aperçoit plus tard au sommet d'une dune, déplacer à la force de leurs bras un lanceur de missiles embourbé dans la boue.

A première vue, on pourrait croire que les images proviennent d'une même source, et que les clichés ont été pris dans des lieux identiques, et à des instants rapprochés. Le paysage des différentes photographies, sol neigeux, mer calme, grand soleil, pourraient même permettre de les lier entre eux.

Cependant aucune information crédible permettant de confirmer cette thèse n'a été communiquée par les services nord-coréens. Les aéroglisseurs au sol n'ont pas la même position d'une photographie à l'autre. Pour l'une d'entre elles, rien ne prouve qu'ils sont en état de fonctionnement, et pour l'autre ni même qu'ils... existent.

Ce que révèleront finalement les analyses réalisées ce jour-là par l'Agence France Presse, qui a eu raison d'être suspicieuse.

D'abord parce que la plupart des informations de la partie supérieure (mer et ciel) de l'image ont été méticuleusement détruites, au point qu'il est possible d'émettre des doutes sur le fait que qu'il s'agisse de deux éléments appartenant au même cliché, ce que prouve de façon évidente l'analyse 3D de la signature numérique de l'image.

Le graphique a été tourné afin de mettre en évidence les différences entre les deux zones. En jaune, la partie basse de la photo correspondant à la plage, à droite la partie haute, correspondant à la mer.

«On remarque une différence de signaux très marquée entre les deux zones. L'information a été détruite sur toute la partie haute de l'image, dont la signature numérique ne correspond pas à celle d'une photographie normale, à la différence de la partie basse du cliché», explique Roger Cozien, dirigeant de la société eXo maKina, qui développe et commercialise le logiciel Tungstène, un logiciel d'analyse approfondie réservé d'ordinaire aux ministères français de la Défense et de l’Intérieur.

Ensuite, parce qu'une partie des informations présentes dans la partie inférieure du cliché a été renforcée, notamment les personnages au sol, un à un.

Enfin parce que certaines informations de la partie supérieure de l'image ont été truquées, voire dupliquées. 

«Les signatures d'anormalité des motifs des deux aéroglisseurs situés en bas à droite de la partie haute de l'image sont quasiment identiques, ce qui trop rare pour ne pas faire naître de très fortes certitudes sur la possibilité d'une duplication de l'un des engins amphibiens à partir du deuxième», analyse Roger Cozien.

Il faudra plusieurs heures à l'AFP, qui dispose de la technologie Tungstène, pour arriver à la conclusion que l'image du groupe d'aéroglisseurs menaçant les côtes avait été structurellement modifiée. Celle-ci avait déjà été retirée de la banque d'images de l'agence française, et ses clients avertis.

Elle n'était toutefois que le point de départ d'une tentative de propagande massive orchestrée par Pyongyang dans un but simple: montrer aux Coréens et au reste du monde que la Corée du Nord est prête à entrer en guerre.

A tous les niveaux, on trouve des altérations plus ou moins sérieuses parmi les clichés censés illustrer la suite logique d'événements présentée comme telle par les services de communication nord-coréens.

L'AFP a d'ailleurs également émis des doutes sur la photographie des missiles, qu'elle a supprimé de sa banque d'image. A raison, car la quasi-totalité des informations de la zone correspondant au lancement des fusées ainsi que la fumée s'y échappant, avait été détruite méthodiquement...

...comme d'ailleurs la zone supérieure, ainsi qu'une zone importante de la partie basse de l'image censée représenter des aéroglisseurs débarquant au sol une unité d'infanterie, que certains médias présentent pourtant encore aujourd'hui comme authentique.

S'agissant de cette image, une de ses caractéristiques, que l'on retrouve d'ailleurs dans les signatures de la plupart des photographies diffusées le 26 mars par la Korean Central News Agency, l’agence officielle du régime, est que celle-ci est subdivisée en plusieurs carrés, invisibles à l'œil nu.

«L'hypothèse qui prévaut à ce stade de nos investigations, c'est que ces images aient pu être extraites de vidéos, plus ou moins anciennes, ou qu'il puisse s'agir de scans d'images argentiques anciennes et que ces différentes opérations aient été réalisées avec des matériels anciens et, dans tous les cas, très différents de ce que nous observons habituellement», explique Roger Cozien.

Le flux des images distribuées par l'agence KCNA peut en effet être divisé en deux types de fichiers distincts: celles qui pourraient avoir été extraites de vidéos de propagande, et celles qui ont toutes les caractéristiques d'une photographie numérique classique, truquées ou non. Car il arrive qu'elles n'aient pas fait l'objet d'une modification. Reste encore à savoir quand elles ont été prises, et où.

Les symboles du pouvoir

Les plans d'attaque

Vendredi 29 mars, la Korean Central News Agency (KCNA), l'agence officielle du régime, publiait dans le journal du Parti des travailleurs, le Rodong Sinmun, des clichés montrant le dirigeant nord-coréen «ratifiant le plan de frappes stratégique des forces armées révolutionnaires lors d'une réunion d'urgence» en présence de militaires haut-gradés.

Tout a été réfléchi pour appuyer visuellement les récentes déclarations de Kim Jong-un sur la préparation de tirs de roquettes stratégiques sur le continent américain et des bases militaires de la péninsule coréenne, afin d'«ouvrir une nouvelle phase de l'histoire en mettant un terme définitif à l'épreuve de force avec les Etats-Unis». Et notamment en laissant sciemment derrière des documents militaires montrant des plans d'attaque «stratégiques» élaborés par Pyongyang contre «les forces impérialistes américaines» dans l'océan pacifique, ainsi que des détails sur la puissance militaire supposée de la Corée du Nord. 

La carte montrant le «plan de frappes» nord-coréen sur le territoire américain a-t-elle été laissée intentionnellement? En réalité tout l'arrière plan de la photographie a fait l'objet d'un traitement logiciel, invisible à l'œil nu.

Soumise au logiciel d'analyse approfondie exclusif Tungstène, la photographie révèle que des zones ont fait l'objet d'une post-production importante.

On remarque alors qu'un certain nombre d'éléments, notamment les symboles liés au pouvoir du régime, insignes, attaches, étoiles, sur les personnages comme dans leurs reflets, ont fait l'objet d'un renforcement (zones blanches), mais aussi que certaines zones ont fait l'objet d'un traitement inverse, c’est-à-dire que des informations ont été sciemment détruites (zones noires).

Ces zones concernent les documents posés sur le bureau devant lequel est assis Kim Jong-un, ainsi que le verso de la feuille que le leader coréen tient en main et s'apprête à signer, mais pas seulement.

«La photographie numérique ne renvoie aucune information de texture ni de propagation de lumière au niveau de deux zones précises, qui correspondent toutes deux aux zones basses des cartes situées en arrière-plan des personnages», explique l'expert Roger Cozien, dirigeant de la société eXo maKina, qui développe et commercialise le logiciel Tungstène.

Le renforcement classique de certains éléments du décor et des personnages réalisé par les autorités nord-coréennes cache en réalité un travail plus important de destruction d'informations sur ce qui est présenté par Pyongyang comme les plans de frappes stratégiques contre les Etats-Unis. En particulier au niveau des zones maritimes se situant au sud-ouest de la Californie, reproduite à l'identique sur les deux cartes. «On a vraisemblablement voulu cacher des éléments», note Roger Cozien.

Le service photo de l'AFP, destinataire parmi d'autres de l’agence de presse officielle KCNA, reçoit régulièrement ce type d'images de l'organisme de propagande du régime de Pyongyang, par ailleurs source quasi unique d'informations en provenance de Corée du Nord.

La communication officielle

La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, ces images ont fait l'objet d'une post-production, c'est-à-dire que leur qualité a été altérée, parfois simplement pour appuyer un élément visuel, ce qui n'est pas rare non plus chez des services de communication occidentaux, parfois pour modifier en profondeur d'autres éléments à des fins de manipulation.

Sur cette image montrant la place Kim Il-sung noire de monde, censée illustrer le soutien du peuple nord-coréen à la décision du «commandant suprême» d'entrer en guerre contre les Etats-Unis, l'ensemble des drapeaux, banderoles, bannières, panneaux et slogans, ont été renforcés à l'aide d'un outil de traitement d'image, afin de les rendre plus prégnants.

En jaune, les zones ayant fait l'objet du renforcement particulièrement important. On observe que celles-ci correspondent aux éléments visuels relatifs au pouvoir nord-coréen, mais aussi aux affiches et panneaux brandis par les personnages présents. 

Les photographies officielles nord-coréennes ont presque systématiquement une qualité notoirement insuffisante pour permettre l'identification visuelle des détails, ce qui permet, mais il ne s'agit pas du but premier, d'occulter d'éventuels trucages. Tout au plus souhaite-t-on que l'on retienne une impression d'ensemble, ici l'ordre, la discipline, la foule compacte. «Dans le cas présent, cela peut permettre de cacher les coulisses du rassemblement et l'omniprésence du service d'ordre en nombre très important», explique Roger Cozien.

Les zones blanches représentent les éléments ayant fait l'objet d'une post-production plus classique (lissage, floutage, pixelisation). Elles correspondent à la foule et à certains bâtiments entourant la place Kim Il-sung.

Comme il est souvent impossible d'évaluer la date de l'événement qu'elles sont censées illustrer, ni son existence, les agences de presse destinataires traitent toujours les images de Corée du Nord avec la plus grande précaution. Et lorsqu'elles décident de les mettre à disposition de leurs clients, elles le font en les avertissant de leur provenance et en les conseillant de les considérer avec attention.

Lorsque le photomontage est trop grossier, ce qui pouvait arriver régulièrement par le passé, les agences ne le diffusent pas. Mais de plus en plus souvent, il arrive que les montages en provenance de Pyongyang soient d'une telle qualité que même un œil avisé est incapable de les détecter sans une aide logicielle. Ce qu'il était possible d'interpréter à l'œil nu comme une tromperie, devient aujourd'hui presque impossible sans une analyse méthodique et des outils exceptionnellement performants.

Sur cette image non datée, et a priori anodine, on remarque que certains visages ont été appuyés par une lumière artificielle (flèches bleues). La présence de personnages tournés vers la foule, comme pour la surveiller, de même que l'orientation des visages des personnes leur faisant face, peuvent laisser penser que le rassemblement spontané que le cliché est censé illustrer ne l'est pas (flèches vertes). Le spectre visible à l'œil nu au troisième rang (cadre rouge) permet d'envisager l'hypothèse qu'un élément, peut-être un visage, ou un personnage, a été supprimé de la photographie.

De là à accréditer la thèse selon laquelle la Corée du Nord serait capable d'accompagner ses paroles d'actes, il n'y a qu'un pas. Car si la modification des images accompagnant la propagande de Pyongyang ne permet à aucun moment d'affirmer que les événements qu'elles sont censées illustrer ont jamais réellement eu lieu, rien n'indique non plus que ceux-ci ne pourraient pas un jour survenir.

Lundi, Séoul indiquait surveiller avec la plus grande attention les activités sur le site atomique nord-coréen de Punggye-ri, évoquant la possible survenance prochaine d'un quatrième essai nucléaire organisé par Pyongyang et qui, cette fois, risquerait de transformer définitivement l'escalade verbale en escalade militaire.

Emile Van Bever

Images eXo maKina

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Publié le 09/04/2013
Mis à jour le 09/04/2013 à 16h24
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