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Congrès: un côté archéo-gaullo-coco, par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.06.2009 à 17 h 46

Le monde de demain décrit par le Président, c'est la France d'hier.

Comment se fait-il qu'un discours a priori consensuel, en faveur du modèle républicain, de la social-démocratie, de l'industrie et du «génie français» provoque un malaise ? Nicolas Sarkozy veut lancer la France dans l'avenir et financer des investissements et des réformes qui, demain, porteront leurs fruits. On devrait applaudir et pourtant un mauvais pressentiment m'envahit et, pour tout dire, une crainte d'entourloupe.

Attention ! Il faut, en ces temps, se méfier de ses propres réactions. L'anti-sarkozisme primaire, de Bayrou à Besancenot,  empeste tellement l'atmosphère de la politique du pays et tue le moindre neurone qu'il peut m'avoir atteint. Surtout donc s'en tenir à qu'a dit le président de la République à Versailles devant le Congrès, à ce qu'il propose.

Et on adhère au début. «La crise n'est pas finie, nous ne savons pas quand elle finira». C'est une pierre dans le jardin de son premier ministre qui a cru, avec raison, voir des lueurs de reprise mais bon, un excès de prudence ne peut nuire.

De cette crise catastrophique sortira un monde neuf, poursuit le président. «Rien ne sera plus comme avant». C'est vite passer sur un débat qui a lieu aux Etats-Unis et en Angleterre sur les vrais changements issus de cette crise, beaucoup disant qu'en dehors d'une régulation bancaire plus serrée, tout redeviendra comme avant. Mais soit, Nicolas Sarkozy marque un point quand il dit que sans changements, la révolte gagnera les peuples.

Poursuivons le fil du discours: de ces changements inéluctables et nécessaires naîtra un monde neuf avec  «plus de régulation, plus de justice, plus de protection». Or, ce monde de demain, regardez, dit le président : c'est la France d'hier et d'aujourd'hui. Nous étions, nous Français, en avance! Plus de progrès social, «mettre l'économie au service de l'homme et pas l'inverse», c'est «le modèle républicain auquel nous croyons tous».

On s'étonne de voir le président élu pour «adapter» le modèle français à la mondialisation, vanter maintenant ce même modèle français aux yeux du monde entier. Mais poursuivons. La France est un modèle «à la condition que nos idéaux collent avec la réalité». Ce n'est plus le cas, dit le président dans une partie de son discours qui retrouve le thème central de sa campagne : le social français est dévoyé parce que «l'égalité est devenue l'égalitarisme», parce que le mérite républicain a laissé place à un «donner la même chose à tout le monde», parce que l'intégration est en échec et «produit du ressentiment», parce que «la liberté est fondée sur des règles» et qu'on les a oubliées. Jusque là, tout va bien : Sarkozy convainc.

Le président quitte alors le diagnostic pour passer aux propositions. Il faut rétablir «la production» ! Voilà le grand mot de son discours, qui fleure bon les années d'après-Guerre. Nicolas Sarkozy le revendique: il dit que ses valeurs, les nôtres, ont été forgées par le Conseil National de la Résistance et il avoue que «oui, nos ressorts sont semblables à ceux de cette époque». On a fait, depuis, la part trop belle à la spéculation.

Nicolas Sarkozy aime bien les usines, nous aussi. La France souffre d'un déficit de «production» et de compétitivité ? On acquiesce. Le post-crise, c'est l'après Guerre: voilà qui est tout simple! Nicolas Sarkozy a annoncé - décision la plus importante du discours à ses yeux - que des «secteurs stratégiques seront choisis dans les trois mois» et que tout sera fait pour les développer, notamment en allégeant les charges pesant sur le travail. Il a parlé de «changement radical».

Commence une petite gène, le côté archéo-gaullo-coco, Nicolas Sarkozy version Marcel Paul (ministre communiste de la production en 1945). «Il faut produire»! Ne manque plus que «les patrons, ils étaient absents à Londres», mais on n'est pas loin avec la honte mise sur les rémunérations excessives et les bonus.

Puis on décroche. Car partant de là, la suite sarkozienne entre en terrain trop connu: pas de rigueur! En pleine reconstruction du pays, vous n'y pensez pas! Les mauvaises dépenses, il faut les éliminer mais les dépenses d'avenir,  l'investissement», l'autre beau mot du discours,  ah non ! Et de lister la formation («un investissement !»), le sauvetage des firmes en difficultés («un investissement !»), le Grenelle de l'environnement («un investissement !»), l'internat d'excellence («un investissement !»), Etc. Alors bien sûr, vous l'aviez deviné, il faut, «un emprunt national» pour payer tout cela. C'est l'emprunt, ou «la France sans usines». Choisissez.

On se dit: «tout ça pour ça». Tout ce pathos productiviste pour en arriver à l'emprunt Balladur 1993, à accroitre la dette.  J'exagère? Oui un peu. Nicolas Sarkozy a aussi listé les «réformes» qu'il entend poursuivre ou engager: santé, collectivités locales, niches sociales et retraites (sujet qui n'est pas renvoyé à la future présidentielle comme l'avait dit François Fillon, mais qui fera l'objet d'une décision dès la mi-2010).  «Pas un euro gaspillé», a dit le président pour contrebalancer son refus de la rigueur.

Son dilemme est simple: la France n'a plus les moyens, elle est en faillite comme a reconnu Fillon. Le président refuse alors d'être cantonné à la gestion rigoureuse des comptes. Il veut emprunter pour investir et réformer et promet que les dépenses d'aujourd'hui vont porter leurs fruits, accroître la croissance de demain.

Mais je ne peux m'empêcher de trouver suspect cette fuite en avant. Elle rompt avec la  «rupture», elle ressemble exactement à ce qu'on fait les gouvernements depuis 30 ans. Observez: Nicolas Sarkozy dit que le modèle français a été dévoyé parce qu'on a jamais coupé dans les dépenses de gestion courantes, ce qui a atrophié la part du budget consacré à l'investissement. Il y a quelques jours, Christine Lagarde avait plaidé que l'Europe distingue les dettes dues à la crise des autres, les premières devant être sorties des critères de Maastricht. Bruxelles qui connaît toutes les innombrables ficelles utilisées par Paris pour s'absoudre des lois européennes, a refusé. Mais Nicolas Sarkozy revient à la charge: le financement des dépenses sociales,  amortisseur de la crise», doit être considéré à part, insiste-t-il. Comprenez: le social, c'est de l'investissement.

Sur le fond, on pourrait en discuter et examiner cas par cas, mais le message est tellement éculé depuis 1945 que le scepticisme s'impose. Cet emprunt «pour l'investissement» que sort Sarkozy a toutes les chances de n'être qu'une entourloupe, une nouvelle manière de dépenser plus. Une phrase contre sur la rigueur «qui conduit à moins de croissance» vient confirmer cette inquiétude. Rappelons à Nicolas Sarkozy, que la littérature économique affirme l'inverse : en Europe, les pays qui gèrent bien leurs comptes ont une expansion de moyen terme plus solide.

En s'engageant dans des considérations oiseuses sur les «deux types de croissance, interne et externe», le président souligne ses  contradictions. On comprend d'où cela  vient: du grand déséquilibre mondial entre des Etats-Unis trop consommateur (croissance type interne) et une Chine trop exportatrice (type externe). Qui porte la responsabilité de la crise? Les Etats-Unis, pour beaucoup. Les deux camps, pour quelques uns : la Chine doit développer sa consommation interne et les Etats-Unis doivent cesser de s'endetter pour développer leur épargne et produire plus. Nicolas Sarkozy fait, lui, porter toute l'entière responsabilité  sur la Chine, sur les seuls pays exportateurs. Leur politique conduit au dumping social et fiscal et au conflit, dit-il. C'est une stratégie «non coopérative». Cette sortie risquée veut prouver que la croissance «interne», entendez celle du progrès social, la sienne, est la meilleure. Une autre façon de dire qu'il faut rejeter la rigueur.

Mais outre que ce discours absout curieusement les Etats-Unis, le raisonnement est léger. La France est un pays au commerce extérieur déficitaire qui ne produit pas assez. D'où le message «produisons plus!». Mais on peut aussi dire que la  France consomme trop, à l'américaine. Surtout, si les exportateurs sont égoïstes, pourquoi avoir fait ami-amie avec Angela Merkel, chancelière du pays champion du monde des exportations? Pourquoi n'avoir pas rallié le camp d'Obama qui au G20 en avril demandait à l'Europe d'adopter un plan de relance plus fort?

Discours bancal, démonstration de circonstance. Produisons plus? Pour l'instant, je lis : consommons plus. La politique économique de Nicolas Sarkozy va reproduire les erreurs qu'il dénonce, sur des airs de guinguette.

Eric Le Boucher

Crédit photo: Nicolas Sarkozy devant le Congrès à Versailles  Reuters

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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