Culture

J'ai vu tous les films de Jacques Demy: un cinéma enchanté, vraiment?

Olivia Cohen, mis à jour le 05.11.2013 à 14 h 42

Entre hommage à la Cinémathèque et initiatives multiples, l'auteur des «Parapluies de Cherbourg» est à l'honneur en ce mois d'avril. L'occasion de classer ses douze longs métrages, des tubes à la face sombre, des films d'exil aux kitscheries, et de creuser un peu sous le cliché du cinéaste «enchanté».

Cet article fait partie de la rubrique des «complétistes» lancée par nos confrères de Slate.com, et qui consiste à regarder/écouter/lire l'ensemble des productions d'un artiste: vous pouvez également lire «J'ai vu tous les films des frères Coen» et «J'ai vu tous les films de Steven Spielberg», ainsi que, en anglais, des «complétistes» sur Jane Austen, James Bond, Aaron Sorkin, Richard Linklater, U2, Pedro Almodovar, Steven Soderbergh et Woody Allen.

Demy rime avec féérie: ça n’a rien d’une insulte, c’est simplement réducteur. Les clichés ont la vie dure: aux yeux du grand public, le label «enchanté» reste la chasse gardée du cinéaste. Résumer son art à des bluettes chatoyantes, peuplées de princesses en béret et de marins plus blancs que blancs, est pourtant un peu court.

Certes, dans l’inconscient collectif, Demy, Breton d’origine et Parisien d’adoption, c’est avant tout le musical hexagonal et la magie du conte de fées. Mais passés les piliers fondateurs —Parapluies, Demoiselles et Peau d’Âne—, le qualificatif «enchanté» n’est-il pas trompeur?

«Enchanté» n’est pas «joyeux», mais un prisme de lecture du réel, une façon d’envisager et de récréer le monde, que le sujet soit grave, comme dans Une chambre en ville, ou drolatique, comme dans L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune. L’univers demyesque investit le réel —Rochefort, Los Angeles, Nantes, Cherbourg, Paris, Nice et Marseille— pour le façonner à son image, à grand renfort de costumes sur mesure, de décors travaillés, de dialogues chantés, de gestes chorégraphiés.

Enfant, Demy tournait de petits courts métrages d’animation dans son grenier. À 18 ans, il se destine au film de marionnettes. Mais c’est Paul Grimault —avec qui il coréalisera La Table tournante en 1988— qui lui indique la voie du cinéma.

Qu’à cela ne tienne, les marionnettes demyesques seront des acteurs de chair et de sang. Et le Demy-monde, un alliage de Comédie humaine et de Manège enchanté. «C’est pour ça que j’ai choisi le cinéma, c’est que, précisément, on touche à tout là-dedans», dira-t-il plus tard.

Résultat des courses: Demy, douze longs métrages de cinéma (plus une dizaine de courts et un téléfilm) à son actif, a connu son lot de tops et de flops, du très Nouvelle Vague Lola (1960) à l’ultime opus Trois places pour le 26 (1988). Ce peintre-poète laisse derrière lui une œuvre protéiforme, de coups de génie sublimes en ratages grotesques.

Une oeuvre qu'il nous est donné de (ré)découvrir sur grand écran, presqu’un quart de siècle après sa disparition, le 27 octobre 1990, à l'occasion d’une rétrospective, accompagnée d’une exposition, à la Cinémathèque française. Le tout ponctué d’une série d’opérations diverses, flash-mob Demoiselles, cake d’amour Dalloyau et concours de reprises inRocks lab en tête. Dans la foulée, sort l’intégrale Demy-Legrand, soit un coffret de onze CD dans la collection «Ecoutez le cinéma!», éditée par Universal et dirigée de main par maître par l'historien de la musique de films Stéphane Lerouge.

L’univers demyesque, enchanté ou pas, est sous les projecteurs: le bon moment pour creuser un peu sous la guimauve et passer en revue l’intégrale Demy (disponible depuis 2008 dans un somptueux coffret). Pour le meilleur et pour le pire.

Les tubes

Les Parapluies de Cherbourg (1963)
Les Demoiselles de Rochefort (1966)
Peau d’Âne (1970)

Le trio culte et indémodable. Ces trois-là, tournés en extérieurs, sont nés de collaborations artistiques fructueuses: le musicien Michel Legrand, frère de création (chez Demy, la musique est un personnage à part entière) et Catherine Deneuve, incarnation de l'idéal féminin.

Chacune des trois productions propose une déclinaison du film dit «musical». Avec Les Parapluies de Cherbourg, Palme d’or en 64, Demy réalise, selon Jean-Pierre Berthomé, auteur de Jacques Demy et les racines du rêve, «l’un des rares films français à avoir parlé en son temps de la guerre d’Algérie».

Mais accouche aussi avec Legrand d'une petite révolution, unique dans l’histoire du cinéma: un film «en chanté» —la formule est du cinéaste. Les dialogues sont fredonnés du début à la fin: le pari est osé et les deux complices ont un mal fou à trouver un producteur.

La partition et le chant seront évidemment enregistrés avant le tournage. Dans le livret de l'intégrale Demy-Legrand (sortie le 25 mars), le compositeur se remémore leur travail d'alors:

«L’intention était d’avoir un tempo chanté le plus près possible de la parole, avec les mêmes attentes et précipitations que dans le langage quotidien. […] Pendant l’enregistrement des voix, les comédiens étaient présents dans la cabine. Catherine Deneuve voyait Danielle Licari chanter son rôle et lui donnait des indications de jeu.»

La carrière internationale du film procure au cinéaste la crédibilité nécessaire pour assouvir son rêve: tourner une vraie comédie musicale à l’américaine, Les Demoiselles de Rochefort. Les rues de la ville charentaise, repeintes pour l’occasion, accueillent les claquettes de Gene Kelly et les camions forains de Georges Chakiris.

Deneuve et Dorléac, robes Courrèges et perruques à frange, rêvent au prince charmant. Comédie musicale traditionnelle, Les Demoiselles impose le style Demy, coloré et pétillant.

Dernier acte du trio, Peau d’Âne est une adaptation du célèbre conte, truffée de références à Cocteau mais aussi profondément marquée une esthétique pop art et peace and love, découverte par Demy durant ses deux années d'exil américain, de 1967 à 1969. Mathieu Orléan, commissaire de l’exposition à la Cinémathèque, pointe ces influences:

«Les scènes dans la nature sont un peu hallucinatoires, on croirait les personnages sous l’emprise de drogues. Peau d’Âne, c’est aussi un film très psychédélique, très seventies, qui va bien au-delà de la recréation scolaire d’un conte de fée à la française.»

Merveilleuse trouvaille que cette robe couleur du temps, taillée dans de la toile d’écran, sur laquelle Demy fait projeter des nuages mouvants. Le conte, mêlant naïveté et cruauté, sied aux thématiques du créateur: le tabou de l’inceste rôde. Si certains effets ont un peu vieilli, Peau d’Âne reste inégalé.

Sous le rose bonbon, le sombre et l'amer

Lola (1960)
La Baie des anges (1962)
Une chambre en ville (1982)

Après les «blockbusters», les films d’auteur. À l’origine, Lola devait être ce que sera Les Demoiselles: un musical à l’américaine. Faute de budget, Demy doit faire des concessions: petite équipe, tournage sans son ni couleurs.

Toutes ses obsessions sont pourtant déjà là, du rêve d’un ailleurs à l’amour impossible. Lola est représentatif de ce que Demy appelait son «univers midinette faussement gai»: le ton semble badin et Anouk Aimée campe une ravissante (pas si) idiote.

Dédié à Ophüls, Lola rappelle La Ronde: une intrigue à base de personnages qui se croisent sans se rejoindre, comme entraînés par la mécanique d’un manège. Reste le mythique déhanchement d’Anouk Aimée sur l’air de «la chanson de Lola», composé et synchronisé a posteriori par Legrand.

Pour patienter en attendant le financement des Parapluies, Demy enchaîne ensuite avec La Baie des anges, qui s’attache à décortiquer les rouages d’une addiction, via la vénéneuse Jeanne Moreau.

Vingt ans plus tard, il tourne son œuvre la plus engagée et la plus personnelle, un nouvel opus «en chanté», Une chambre en ville. Retour à Nantes: l’action se déroule en 1955, pendant les grèves des chantiers de la Loire. Dans les notes de pochette de la BO du film, qui sortira le 29 avril chez Universal, Stéphane Lerouge donne le ton:

«Les amours contrariées de Guilbaud et d’Édith s’achèvent dans la mort et le sang. Adieu aux valses jazz et bossas novas solaires: Une chambre en ville sera une tragédie sociale, souvent nocturne, au lyrisme tourmenté.»

Legrand est déconcerté par la couleur politique de cet «opéra populaire» et décline l’offre. Michel Colombier prend la relève. Deneuve, pressentie pour le personnage d’Édith, tient à chanter son rôle elle-même, mais sa technique vocale ne fait pas le poids. Demy tient bon et Deneuve se retire à son tour. Dominique Sanda la remplace au pied levé.

Une chambre en ville désamorce toute accusation de cinéma guimauve. Loin des figures angéliques habituelles, Édith est une harpie s’insurgeant contre l’impuissance de son époux. Guilbaud est un salaud qui trahit une petite amie fadasse et enceinte au profit de la sensuelle Édith.

Le cinéma «en chanté» n’annule pas d’un coup de baguette lutte des classes et CRS. Au contraire, manifs et argot corrosif s’insèrent dans l’univers demyesque. Legrand est le champion des envolées lyriques, mais c’est une autre forme de lyrisme qu’insuffle Colombier au film: celui d’une foi en l’engagement politique et d’une aspiration à un monde meilleur. Enchanter le monde, des lendemains qui chantent: entre les deux, il n’y a qu’un pas.

Les «outsiders» ou l’exil anglo-saxon

Model Shop (1968)
Le Joueur de flûte (The Pied Piper) (1971)
Lady Oscar (1978)

Demy a tourné trois films en anglais. Après Peau d’Âne, il poursuit la thématique féérique en adaptant la légende du joueur de flûte de Hamelin. Le Joueur de flûte (The Pied Piper en VO) nous entraîne, sur un mode hyperréaliste, au cœur d’un Moyen-Âge noir et obscurantiste.

La star Donovan tient le rôle-titre et compose la BO. Ce film à couleur flower power est une commande, et une œuvre relativement aboutie dans ce qu’elle cherche à être.

Autre expérience anglophone: un film en costumes inspiré d’un manga best-seller, Lady Oscar, narrant les aventures d’une aristocrate élevée en garçon et devenue bodyguard de Marie-Antoinette. Une commande japonaise qui tombe alors à pic: Demy n’a pas travaillé depuis cinq ans.

Quoique tournée à Versailles dans des conditions somptuaires, grâce à la manne nippone, ce n’est évidemment pas pour sa vérité historique que l’œuvre vaut le coup d’œil. On se croirait tout de même dans un clip de Mylène Farmer... Petite compensation, Demy est aujourd’hui célèbre au Japon, où cette Lady Oscar fut un succès.

Mais l’expérience anglo-saxonne emblématique, c’est bien sûr Model Shop, ou le rêve américain saboté. Après les succès des Parapluies et des Demoiselles, un producteur de la Columbia appelle Demy:

«J’ai trouvé le financement, réalisez votre rêve et venez tourner à Hollywood.»

Demy s’exile deux ans outre-Atlantique. S'il tombe amoureux de la Cité des Anges, il révise soudain son jugement:

«Les Américains attendaient de moi un musical et je ne me sentais pas prêt.»

Poussé par Agnès Varda, il réalise ce que Berthomé nomme «un road-movie doux-amer», proche du Nouvel Hollywood et «nourri des observations d’une Amérique bouleversée par la fin de la guerre du Vietnam et par l’émergence du mouvement hippie».

C’est le choc des cultures: une Lola fantomatique posant dans un model shop redonne le goût de vivre à un futur GI, porte-drapeau d’une jeunesse américaine désenchantée. Model Shop, contemplatif et épuré, reflète les affres d’une société en mutation: crime impardonnable! À sa sortie, le film, relevant davantage du néo-réalisme rossellinien que de la machine à rêves hollywoodienne, déconcerte. C’est un échec.

Par excès de trac ou de zèle militant, Demy flingue sa carrière américaine. Il rentre en France, tandis que Legrand remporte un premier Oscar. Détail savoureux: Demy s’est lié avec Harrison Ford et souhaite l’engager pour le rôle. Mais le patron de la Columbia pose son veto: ce jeune Ford n’a aucun avenir au cinéma.

Les kitscheries

L’Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune (1973)
Parking (1985)
Trois places pour le 26 (1988)

La «Force» demyesque a son côté obscur: en témoigne un trio de flops peu ou pas récupérables. Chaque fois, le scénario, bonne idée sur le papier, se révèle à l’arrivée une kitscherie drôle au douzième degré.

L’Événement pose la question fantasme «Et si les hommes tombaient un jour enceints?», mais n’y répond qu’à peine. Le film associe un couple Deneuve-Mastroianni très glam à la voix d’une chanteuse populaire en vogue, Mireille Mathieu, qui n’a pas toujours roucoulé Mille colombes à la Concorde.

Mais le cinéaste, certainement dépassé par l’audace de son sujet, n’a pas assumé l’idée jusqu’au bout. Il tourne la scène finale d’accouchement masculin, mais lui substitue au dernier moment un retour à la norme, même si quelques réflexions sur le droit à l’avortement fusent, rappelant le manifeste des 343 salopes signé cette année-là par Deneuve et Varda. Verdict: potentiel féministe inabouti.

Les deux ultimes réalisations de Demy, tournées dans les années 80, sont victimes de la mode et du «son» de cette époque.

Parking se destinait à une recréation moderne du mythe d’Orphée, obsession récurrente dans la filmographie demyesque. Orphée est une rock-star à la John Lennon, Eurydice meurt d’une overdose et non d’une piqûre de serpent, Hadès est interprété par Jean Marais. Les scènes tournées aux Enfers proposent des effets esthétiques intéressants: un noir et blanc tirant sur le bleu, animé par endroit de rouges vifs.

Mais le film pêche par son acteur principal. Demy avait écrit le scénario en souvenir de son ami Jim Morrison: il songea à Bowie, Gainsbourg, Hallyday… Pour finalement se rabattre sur Francis Huster. Vaste déconfiture: Huster n’a ni l’étoffe d’un poète maudit, ni la technique d’un chanteur.

Dernière déconvenue, celle de Trois places pour le 26, vieux projet de 1975 réactivé par Claude Berri. Selon Berthomé, «Trois places mêle deux histoires: sur scène, c’est une biographie à peine romancée de Montand lui-même, évoquée sous forme de grands numéros musicaux; dans la vie, c’est l’univers de Demy qui reprend le dessus, avec un dernier couple mère-fille et l’égarement des passions amoureuses.»

Demy dispose de moyens conséquents: les ballets sont agencés par le chorégraphe de Michael Jackson, Mathilda May danse et chante impeccablement… Et pourtant, la grâce et la magie n’opèrent pas. Les synthés tapageurs et les danses, tantôt aérobic, tantôt à l’ancienne, ringardisent l’ensemble, et Montand a vingt ans de trop.

Demy voulait sincèrement donner un point final à ce thème de l’inceste, abordé dans Peau d’Âne. Trois places, à l'enjouement forcé, met pourtant mal à l’aise. La représentation hagiographique, presque simplette, d'un mythe Montand pas si impeccable que ça, sonne artificiel et faux.

Mathieu Orléan analyse ainsi la fin de carrière du cinéaste:

«Cet univers cinématographique, c’était son monde à lui, créé sur mesure. Un monde un peu fermé, parfois saturé et anxiogène, ou au contraire bulle coupée du monde, légère et resplendissante. C’est certainement ce qui explique qu’à la fin de sa vie, à force de se retrancher dans cette bulle, Demy tourne des films un peu déconnectés de la réalité et se coupe finalement de son public. De plus, les comédies musicales étaient passées de mode. Mais aujourd’hui, vingt ans après sa mort, Demy revient sur le devant de la scène. Il a des héritiers, les Ducastel-Martineau et Christophe Honoré en tête.»

Demy, un style en pleine renaissance? Peut-être la meilleure preuve que Jacquot de Nantes appartient désormais au panthéon des auteurs «classiques».

Gabrielle Edelman

Le monde enchanté de Jacques Demy jusqu'au 4 août 2013, exposition à la Cinémathèque française

Olivia Cohen
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