Economie

Cristina Kirchner, le bras d’honneur permanent

Anne Denis, mis à jour le 12.04.2013 à 5 h 56

La présidente Cristina Kirchner, qui se rêve en nouvelle Evita Peron, riposte avec panache aux ultimatums du FMI, de l’OMC ou des «fonds vautours» qui s’en prennent à son pays. Visionnaire ou suicidaire?

Cristina Kirchner rend hommage aux soldats tombés pendant la guerre des Malouines à l'occasion d'une cérémonie marquant le 30e anniversaire du conflit, en avril 2012. REUTERS/Facundo Santana

Cristina Kirchner rend hommage aux soldats tombés pendant la guerre des Malouines à l'occasion d'une cérémonie marquant le 30e anniversaire du conflit, en avril 2012. REUTERS/Facundo Santana

La flamboyante présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner n’a peur de rien, ni de personne. Et surtout pas des représentants du monde néolibéral que sont l’OMC, le FMI ou les fonds spéculatifs créanciers qui, pourtant, lui mettent une pression énorme depuis des mois.

Ces derniers temps, c’est son interminable bras de fer judiciaire avec les fonds «vautours» qui connaît un regain d’intensité. Il y a une dizaine de jours, la présidente a rendu visite, au Vatican, à son compatriote Jorge Mario Bergoglio tout juste élu pape. Mais elle a d’abord fait, selon le quotidien argentin Clarin, une discrète escale dans un aéroport marocain pour y mettre à l’abri son avion présidentiel, avec l’accord de Rabat, avant de repartir vers Rome à bord d’un jet Bombardier. La raison: éviter que son avion ne soit saisi par les autorités italiennes dans le cadre des procédures internationales intentées par les fonds spéculatifs.

En octobre dernier, le principal d’entre eux, le new-yorkais Elliott, a réussi à faire saisir le bateau-école de la marine argentine, «Libertad», qui mouillait imprudemment dans le port ghanéen de Téma. L’Argentine a refusé de payer la caution demandée, fait évacuer la majeure partie de l’équipage, porté plainte contre le Ghana devant le tribunal de la mer de Hambourg et obtenu la restitution de la frégate militaire. Le retour, le 9 janvier dernier, du Libertad au port argentin de Mar del Plata a été l’occasion d’une grande cérémonie populaire, avec discours triomphant de Cristina Kirchner.  

Mais le pays n’est nullement libéré de l’acharnement de ses créanciers. Au contraire, l’étau se resserre. En novembre dernier, un juge américain a condamné l’Argentine à payer 1,33 milliard de dollars à Elliott et au fonds allemand Aurélius. Buenos Aires aussitôt fait appel.

L’affrontement remonte à  2005. L’Argentine est alors en plein rebond, trois ans après son défaut dévastateur sur sa dette publique de 132 milliards de dollars. Le président Nestor Kirchner (mari de l’actuelle présidente), entame des négociations avec ses créanciers —sur le mode «c’est à prendre ou à laisser»— en leur imposant une décote de la valeur de leurs titres de plus de 70%. La plupart des détenteurs de ces titres finissent par céder et, en 2010, 93% de la dette est renégociée. Les 7% d’irréductibles revendent alors leurs bons du Trésor aux fonds spéculatifs américains qui, depuis, réclament à Buenos Aires devant la justice fédérale américaine le remboursement de 100% des titres, intérêts de retard compris.

L’Argentine avait jusqu’au 29 mars dernier à minuit pour déposer sa nouvelle offre de remboursement devant la cour d’appel de New York.  Elle l’a fait, mais à la dernière minute et sans faire varier d’un iota sa position de départ: son offre reste la même que celle que la quasi totalité des créanciers a déjà acceptée, soit une décote de l’ordre de 70%. Déjà rejetée à plusieurs reprises par les deux fonds, cette offre a donc tout lieu de l’être de nouveau. «Cristina» a averti que, même si la condamnation est confirmée, elle refuserait un remboursement intégral.

A vrai dire, elle n’a pas le choix. Céder aux exigences des deux fonds conduirait les autres créanciers à exiger à leur tour les mêmes conditions, en vertu de la clause de traitement égal. Un engrenage infernal qui mènerait l’Argentine tout droit à une seconde faillite. La présidente va donc tenter une nouvelle fois de gagner du temps. Elle envisagerait désormais de saisir la Cour Suprême américaine.

L’ultimatum du FMI

Parallèlement, elle se bat contre un autre vieil ennemi: le Fonds Monétaire International. Après une série d’avertissements, celui-ci a en effet récemment  adopté à son encontre une «déclaration de censure», procédure quasi sans précédent, qui équivaut à une menace de sanctions, voire d’exclusion pure et simple. L’institution multilatérale l’accuse de refuser «depuis 62 mois» de se soumettre aux évaluations que le FMI mène annuellement sur ses 188 membres, et lui enjoint de prendre «sans délai les mesures visant à corriger les inexactitudes de ses statistiques», lui fixant un nouvel ultimatum en septembre 2013.

«C’est une mise en garde très forte, qui se justifie par le fait que l’Argentine publie depuis des années des statistiques peu ou pas fiables sur sa croissance et surtout sur l’inflation», estime Santiago Muzio de Place, avocat d’affaires franco-argentin. En 2007, Nestor Kirchner a mis l’Indec (l’institut des statistiques) sous contrôle direct du ministère du Commerce et depuis, les chiffres officiels divergent  de plus en plus de ceux des économistes indépendants (l’an dernier, l’inflation officielle était de 10,8%, contre 25,6% selon les instituts privés).

Buenos Aires a bien promis la mise en place d’un nouvel indicateur avant la fin de l’année et passé un accord avec la grande distribution pour un gel des prix temporaire. Mais le FMI, rendu responsable d’avoir mené l’Argentine à la débâcle de la fin 2001, reste profondément haï dans tout le pays. Pour couper tout lien, les Kirchner lui ont d’ailleurs, dès 2006, remboursé par anticipation leur dette de quelque 10 milliards de dollars.

«Cette bravade signifiait: “nous n’avons pas besoin de vous” mais il eût été plus intelligent, financièrement, d’étaler les remboursements», souligne le juriste pour qui, cependant, «cette haine est compréhensible: dans les années 90, le pays était le meilleur élève du FMI. Pourtant, celui-ci l’a laissé tomber en 2001».

Autant de conflits qui accentuent, certes, l’isolement international de l’Argentine. Mais depuis 10 ans qu’il lui est interdit de se financer sur les marchés internationaux, le pays a appris à ne compter que sur lui-même et, en particulier, sur son excédent commercial, sa source unique de devises. Porté par les prix très élevés des matières premières agricoles, soja en tête, et par une politique de taxes à l’exportation rémunératrice, cet excédent a constitué le principal carburant du spectaculaire redressement de l’Argentine, lui permettant de financer une politique sociale redistributive et d’afficher en moyenne 7 à 9 % de croissance annuelle jusqu’en 2011 (2009 excepté).

Mais le pays s’est fait rattraper par la crise mondiale, sa facture énergétique s’envole et son excédent  a reculé en 2011, à moins de 10 milliards de dollars. Sous l’impulsion de son très influent ministre du Commerce Guillermo Moreno, la présidente argentine a donc imposé une série de mesures protectionnistes aux entreprises, contraignant celles qui voulaient importer à exporter en contrepartie des produits argentins ou à investir dans le pays.

Inflexible face à «l'impérialisme»

On a vu ainsi, parmi d’autres bizarreries, le constructeur automobile Porsche se lancer dans l’exportation de vin argentin. Pour enrayer la fuite des capitaux (mal endémique du pays), le gouvernement a également instauré un contrôle des changes. En outre, depuis l’an dernier, les importateurs doivent remplir des demandes détaillées des produits qu’ils veulent importer et attendre une quinzaine de jours un feu vert ou un éventuel refus.

Ces mesures ont porté leurs fruits puisque l’excédent est remonté à plus de 12,6 milliards de dollars en 2012. Mais elles ont déchainé la colère de la zone OCDE: l’été dernier, l’Union européenne, les Etats-Unis et le Japon ont porté plainte devant l’Organisation Mondiale du Commerce. Comme à son habitude, Cristina Kirchner a réagi par la contrattaque en accusant à son tour, devant l’OMC, Américains et Européens (l’Espagne notamment) d’entraver l’entrée de la viande, des agrumes et du biodiésel argentin.

En décembre, Washington, Bruxelles et Tokyo ont durci le ton avec une demande d’arbitrage, dénonçant un système «discrétionnaire» et «injuste». «C'est comme s'il y avait un protectionnisme légal, celui des pays développés, et un protectionnisme populiste, celui des pays émergents!», s’est indigné  Cristina Kirchner.  Cela dit, la procédure suit  —lentement— son cours.

 «Depuis le décès de Nestor Kirchner, Cristina a changé. J’ai le sentiment qu’elle veut passer à la postérité telle une nouvelle “Evita”, estime  Santiago Muzio de Place. Mais le problème du système Kirchner, ajoute-t-il, c’est que la plupart du temps, il n’y a pas de règles écrites, ni votées au Sénat. C’est un pays gouverné par décrets où les règles du jeu ne sont pas bien définies et où la sécurité juridique est un concept abstrait. Déjà peu nombreuses, les sociétés étrangères sont aujourd’hui très attentistes».

Quand elles ne sont pas purement et simplement virées, comme l’a été il y a près d’un an, la compagnie pétrolière espagnole Repsol, expropriée de sa filiale à 51% YPF (pour ne pas avoir, selon Buenos Aires, investi suffisamment). Malgré une action devant la justice de Madrid, le groupe n’est d’ailleurs toujours pas indemnisé.  Mais cette opération expéditive a permis à l’Argentine de reprendre la main sur le vaste gisement de gaz et de pétrole de Vaca Muerta, qui fait d’elle le numéro trois mondial des réserves en hydrocarbures non conventionnels.

Cette attitude de pasionaria inflexible face à «l’impérialisme» des pays développés a jusqu’ici plutôt bien réussi à la présidente péroniste, réélue en 2011 avec  54% des voix. Elle sait à merveille stimuler les fiertés nationalistes, d’autant que son pays, qui a su se relever seul de sa chute fin 2001 en envoyant promener les préceptes orthodoxes du FMI, n’a guère de leçons à recevoir d’une Europe à la dérive. Elle compte en outre quelques partenaires solides en Amérique latine, à commencer par son puissant voisin brésilien.

Malgré tout, l’horizon économique s’obscurcit. La croissance du pays a chuté sous la barre des 2% en 2012 et la Présidente a vu sa popularité s’effriter, essuyant en fin d’année dernière d’importantes manifestations contre l’insécurité, la corruption, l’inflation, les restrictions draconiennes de change, etc… A quelques mois des élections législatives d’octobre, elle sait sans doute qu’agiter une fois de plus le chiffon rouge des Malouines — elle a de nouveau contesté ces jours-ci la souveraineté britannique sur l’archipel— ne suffira pas à regagner la confiance des Argentins, notamment ceux des classes moyennes. Dos au mur, elle va donc continuer de chercher coûte que coûte à sauvegarder son excédent commercial. Quitte à envenimer encore ses relations diplomatiques avec une bonne partie du monde.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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