La Chine peut-elle vraiment sélectionner génétiquement ses génies?

A Pékin. REUTERS/Jason Lee

A Pékin. REUTERS/Jason Lee

Le mythe du super-bébé a été relancé par un article de Vice Magazine.

La reproduction sexuelle, c'est un coup de dés génétique. Sur une centaine d'ovules et des millions de spermatozoïdes, seuls deux se rencontreront pour former un bébé dont le capital naturel reflétera les meilleures caractéristiques de ses parents –ou les pires. Procréer par rapport sexuel, c'est jouer à la roulette russe avec l'ADN. Impossible de miser plus gros. Entre un bébé bien portant et un autre souffrant d'un handicap grave, il n'y a qu'un petit allèle de différence.     

Et si la science était capable de jouer sur ces probabilités? D'augmenter les chances d'avoir un enfant intelligent et en bonne santé? La perspective est aussi exaltante qu'effrayante. Mais est-elle pour autant réaliste? En mars, un article du magazine Vice a été extrêmement partagé sur les réseaux sociaux. Il laissait entendre que la chose était aussi imminente qu'inévitable –juste qu'elle n'allait pas se produire dans nos Etats-Unis un peu trop obtus. 

Cet article (traduit en français sous le titre: «La Chine a un nouveau plan pour dominer le monde, et il implique de l'eugénisme et des bébés génies») expliquait qu'en Chine, super-puissance asiatique et meilleure ennemie des Américains, un grand programme venait d'être lancé pour fabriquer, par ingénierie génétique, de gros intellos hyper-productifs. En voici un extrait:

«A l’Institut de génomique de Pékin (BGI), à Shenzhen, des scientifiques ont collecté des échantillons d’ADN sur 2.000 des individus les plus intelligents du monde, avant de séquencer leur génome pour identifier les allèles déterminant l’intelligence. Apparemment, ils ne seraient pas loin de les découvrir et quand ils l’auront fait, le dépistage des embryons permettra aux parents de choisir les zygotes les plus brillants et d’augmenter potentiellement l’intelligence de chaque génération de 5 à 15 points de QI. Au bout de quelques générations, chercher à concurrencer les Chinois sur le plan intellectuel reviendra à vouloir défier Lena Dunham à un concours de fous-toi-à-poil-à-la-télé

A première vue, un article aussi sensationnaliste était fait pour rencontrer le scepticisme de ses lecteurs avant d'être méprisé, voire démenti, par la presse généraliste. Mais non: le papier été partagé en masse sur Facebook et Reddit, et il s'est même payé les honneurs de la BBC, dans la revue de web de sa rubrique «Future».

Comment fabriquer des génies?

De fait, dans ses grandes lignes, l'article dit vrai –et pas seulement en ce qui concerne les strip-teases intempestifs de Lena Dunham. Mais il est aussi à bien des égards crédule, trompeur ou très largement exagéré. Et cela vaut la peine de trier le bon grain de l'ivraie, car dans un futur pas si lointain, on peut tout à fait concevoir que des parents aient à opérer un choix crucial avant de faire leurs bébés. Un choix entre féconder des embryons en laboratoire et analyser leur ADN pour tenter de sélectionner et d'engendrer le bébé le plus robuste possible, ou en rester à la bonne vieille méthode, en laissant la génétique au hasard.

Commençons par les erreurs. La Chine n'est pas en train de fabriquer des bébés par «ingénierie génétique». Et même si c'était le cas, impossible que les scientifiques chinois sachent comment fabriquer des génies. Et même s'ils le savaient, ils ne pourraient pas garantir l'obtention d'un génie, car le génie dépend tout autant des gènes que de l'environnement. 

Par contre, ses éléments de vérité sont fascinants, exaltants et inquiétants. Des scientifiques sont d'ores et déjà en train d'améliorer le dépistage génétique des embryons humains pour détecter des maladies comme la mucoviscidose ou la drépanocytose.

Chez Reprogenetics, un laboratoire privé du New Jersey, les couples porteurs d'une maladie génétique peuvent vérifier que la mutation est absente de leurs embryons avant leur implantation dans l'utérus de la femme. Il s'agit du diagnostic pré-implantatoire (DPI), une technologie qui progresse à vitesse grand V. Santiago Munné, le directeur du laboratoire, m'a expliqué qu'il pense pouvoir proposer d'ici un an un dépistage génétique unique de plus de 100 maladies, pour quelques milliers de dollars.

Le DPI est déjà un moyen pour les femmes de sélectionner le sexe de leurs embryons. Et aux Etats-Unis, le choix se porte très largement vers les filles.

La prochaine grande étape consistera à séquencer tout le génome des embryons. Ce qui ouvre non seulement la porte à la sélection du sexe ou au dépistage de maladies monogéniques, mais aussi à la détection de troubles plus complexes, comme l'autisme –et même, pourquoi pas, à certaines qualités comme la beauté ou l'intelligence. Mais pour Munné, ce genre de «sélection positive» est inacceptable:

«Sélectionner des embryons en fonction, par exemple, de la couleur de leurs yeux, cela signifie en exclure d'autres, toujours sur la base de certains traits et c'est une démarche contraire à l'éthique.»

Mais tout le monde ne partage pas ses scrupules. Selon l'article de Vice, le gouvernement chinois chercherait à identifier les allèles ou les variations génétiques les plus strictement corrélés à un QI élevé, pour que les parents chinois puissent sélectionner leurs embryons en fonction de leur intelligence. Il ne s'agit pas pour autant de piper les dés génétiques, puisque les parents ne peuvent pas modifier leurs propres gènes. Et ce n'est pas non plus vraiment de l'ingénierie, puisqu'il n'y a aucune manipulation génétique au niveau de la descendance (ce qui pourrait arriver un jour, mais pas avant très longtemps, selon la plupart des experts). Il s'agit davantage de lancer les dés une dizaine de fois, et de choisir ensuite son chiffre préféré. 

Détecter des troubles complexes

N'empêche que la perspective reste impressionnante. Ou pour citer Geoffrey Miller, psychologue évolutionnaire de l'université de New York –et faisant partie des 2.000 individus étudiés– dans Vice:

«Même si le QI de l’enfant n'est augmenté que d'une moyenne de 5 points, cela fait une énorme différence en termes de productivité économique, de compétitivité, du nombre de brevets obtenus, de gestion des entreprises et d'innovation.» 

Mais là où Vice s'égare, c'est en laissant allègrement entendre que la chose est imminente. Certes, le BGI de Shenzhen s'est bien embarqué dans un projet de recherche visant à trouver des liens entre gènes et QI. Mais selon plusieurs experts, dire qu'une poignée de variations génétiques «déterminent l'intelligence humaine» relève de la galéjade, sans même parler du «apparemment, ils ne seraient pas loin de les découvrir». C'est que l'intelligence, voyez-vous, c'est un peu plus compliqué que deux ou trois allèles détectés par-ci par-là. 

Selon Hank Greely, directeur à Stanford du Center for Law and the Biosciences [centre pour le droit et les biosciences], les dépistages génétiques pré-implantatoires pourraient un jour rendre la procréation sexuelle obsolète, du moins pour ceux qui en auront les moyens. Mais pour autant, rien ne peut prédire l'avènement d'une génération de génies-éprouvette.

«Il est plus que certain que l'intelligence –si on part du principe qu'elle existe en tant qu'entité indépendante, ce qui est loin de faire l'unanimité auprès des psychologues– implique une palanquée de gènes et de combinaisons génétiques, soumis en grande partie à des influences environnementales. Les probabilités de voir la sélection génétique déboucher sur une augmentation substantielle du QI humain sont donc assez faibles.»

Et Mussé est du même avis:

«Le QI est sans doute déterminé par plus d'un millier de gènes, tenter de les réguler, c'est déjà une entreprise vaine.»

Le problème est purement mathématique, poursuit Lee Silver, spécialiste de génétique et de biologie moléculaire à Princeton. Même en réussissant à isoler les gènes qui sont vraisemblablement à l’œuvre dans un QI élevé, la probabilité qu'un embryon donné soit porteur de la bonne combinaison est quasi nulle. «Ajoutez le fait que des facteurs non-génétiques expliquent entre 40% et 50% de la variance de traits comme l'intelligence» et votre projet est tout simplement voué à l'échec. Tout ça pour dire que le DPI «ne sera sans doute jamais utile comme méthode de sélection positive, mais aura un rôle de plus en plus important à jouer pour éviter la survenue de maladies chez les enfants».

Que doit-on dépister? Que peut-on dépister?

Dans tous les cas, rien ne dit que le BGI de Shenzhen ou même le gouvernement chinois soient réellement en train de mettre au point une sorte de programme de sélection génétique. Miller, l'unique source citée par Vice, m'a expliqué qu'il fondait cette conjecture sur ses «propres spéculations liées à l'histoire des politiques démographiques chinoises» ajoutées à quelques «discussions informelles avec des personnes impliquées dans l'étude». Pour l'instant, il ne s'agit donc que d'une étude scientifique, et rien d'autre.  

Mais si Miller est d'accord pour dire que Vice a sans doute choisi un angle un peu trop sensationnaliste pour son article, il défend l'idée d'une sélection embryonnaire débouchant un jour sur des gains intellectuels substantiels.

«Ce qu'il faut savoir, c'est que le projet [du BGI de Shenzhen] ne vise pas qu'une poignée de gènes à détecter puis à manipuler, ce qu'ils recherchent, ce sont les millions de variations génétiques contribuant à l'intelligence, voir comment elles se combinent les unes aux autres. Et c'est là que réside la réussite potentielle de la sélection embryonnaire de l'intelligence.»

Même si certains ne sont pas d'accord avec Miller sur cette question, ils voudraient quand même en finir avec les débats éthiques autour du DPI. Silver, par exemple, se considère comme un défenseur de la procédure, du moins dans certains cas.

«Selon moi, même un choix partiellement éclairé est meilleur que le hasard. Ceux qui combattent une telle position ne voient souvent pas le processus naturel comme du hasard, mais comme l’œuvre de Dieu ou de Mère Nature. Mais comme je l'ai déjà dit dans l'émission de Stephen Colbert, “Mère Nature est une sacrée salope”.»

Pour autant, la frontière entre le dépistage de troubles et la sélection de traits peut être assez floue. S'il est acceptable de dépister la trisomie 21, quid des prédispositions génétiques à l'alcoolisme, la dépression ou l'obésité? Où tracer la limite entre handicap et QI faible? Au final, c'est peut-être une bonne chose que la fabrication de bébés-génies soit encore un horizon très lointain. Nous avons encore du temps pour nous décider: le pire, c'est de risquer un coup de dés ou de jouer à un jeu truqué?

Will Oremus

Traduit par Peggy Sastre

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