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Koh-Lanta: comment respecter le serment d’Hippocrate quand on est médecin de gladiateurs?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.02.2014 à 17 h 40

Si elle n'est pas un faux, la lettre de suicide du Dr Thierry Costa est terrible.

Photo tirée de la saison 12 de Koh-Lanta

Photo tirée de la saison 12 de Koh-Lanta

Avant de se suicider au Cambodge, le «médecin de Koh-Lanta» a laissé une lettre, reproduite par les médias. Si elle n’est pas un faux, la lettre manuscrite du Dr Thierry Costa parle. Elle nous parle comme peuvent parler aux enquêteurs certains éléments des scènes de crime.

Quelques phrases dépressives jetées à l’arraché sur un papier d’hôtel. Graphie régressive et feuillets aussitôt livrés en pâture aux médias et aux amateurs. Un document qui paradoxalement semble dédouaner ceux qui hier encore pourraient être soupçonnés. Mieux: qui leur permet à leur tour de plastronner et de contre-attaquer en visant qui avaient cru pouvoir les mettre en cause. Saufs les metteurs en scène du spectacle, qui a vu la mort brutale d’un candidat (Gérald Babin), mort suivie d’une enquête pour «homicide involontaire»? Un premier mort puis aujourd’hui un second, dans le même cadre. Contagiosité tragique de la mise en abyme, en sorte.

Si elle n’est pas un faux, la lettre du Dr Thierry Costa témoigne aussi et surtout de l’ambiguïté du rôle que l’on peut faire jouer, de leur plein gré, aux médecins embarqués dans cette aventure. Une phrase nous dit tout ou presque.

«Je suis certain d'avoir traité Gérald de manière respectable, comme un patient et non comme un candidat.»

Ainsi donc le «médecin de Koh-Lanta» (formule de la société productrice de l’émission) savait qu’il pouvait traiter différemment les personnes dont il avait la charge. Soit comme des patients. Soit comme des candidats. Et il confesse que la seconde option n’aurait pas été respectable.

Allons donc! dira-t-on. Ce n’est là qu’exégèse de propos jetés à la hâte par un homme déjà sur le chemin de sa mort. Voire. Le Dr Thierry Costa ajoute:

«Même si je regrette cette fin malheureuse, j'ai agi là aussi conformément au serment d'Hippocrate et entouré de vrais professionnels. Je lui souhaite de reposer en paix.»

Mais qu’est-ce donc, dans de telles conditions, que d’agir conformément au serment d’Hippocrate? Songeait-il alors, le Dr Thierry Costa, à ce serment que prêtent en France tous ceux qui viennent de franchir l’étape de la thèse et deviennent ainsi docteur en médecine?

Ce serment est bien éloigné de l’idéal de la pratique de la médecine grecque du IVe siècle avant Jésus Christ. Il est en réalité une forme de synonyme de substitution au Code de déontologie médicale. Et ce dernier, quoique régulièrement révisé, n’a pas toujours résisté à l’évolution de certains types de pratiques médicales.

Mais qu’est-ce qu’être le «médecin de Koh-Lanta» au regard du Conseil national de l’Ordre, lui qui garantit l’honneur et la probité de la profession médicale?

La situation du Dr Thierry Costa n’avait rien d’unique. Elle est celle de tous ceux qui font office de médecin des spectacles modernes. On y retrouve notamment les médecins des équipes de cyclistes  professionnels comme de tous les sports qui réclament des performances inhumaines. Ces médecins exercent des spécialités qui n’en sont pas véritablement; autant d’activités qui font l’économie des services d’une médecine du travail réellement indépendante de l’employeur.

Comment faisait-il le Dr Thierry Costa pour ne pas choisir entre le patient et le candidat à la victoire? Comment font ses confrères dans les mêmes galères? S’agit-il de tout mettre en œuvre pour le patient au détriment de son double? Privilégier le concurrent étant bien entendu que l’on est rémunéré, directement ou pas, par l’organisateur du spectacle, lui-même tributaire des audiences qui tiennent aux risques pris par les compétiteurs? Comment agir conformément au serment d’Hippocrate quand on est médecin de gladiateurs?

Si elle n’est pas un faux, la lettre du Dr Thierry Costa est une lettre bien terrible.

«Je m'endors serein ce soir sans aucune rancœur même contre les médias.»

Ce même fait mal.

Jean-Yves Nau

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