Sports

Istanbul peut-elle vraiment organiser les Jeux olympiques?

Ariane Bonzon et Yannick Cochennec, mis à jour le 19.04.2013 à 9 h 10

La ville turque est candidate pour la cinquième fois. A-t-elle ses chances face à Tokyo et Madrid?

La flamme olympique à l'Olympic Stadium de Londres, le 3 août 2012. REUTERS/Kai Pfaffenbach

La flamme olympique à l'Olympic Stadium de Londres, le 3 août 2012. REUTERS/Kai Pfaffenbach

C'est l’un des rituels du Comité international olympique (CIO). A quelques mois de rendre son verdict pour désigner sa future ville olympique, les responsables de Lausanne, siège du CIO, défilent en procession ordonnée chez les candidats à cette organisation titanesque. Tokyo, Madrid et Istanbul, qui espèrent décrocher cet honneur en 2020, ont été ainsi successivement visitées pendant plusieurs jours ces dernières semaines et le vainqueur sera connu le 7 septembre prochain à Buenos Aires lors de la 125e session du CIO.

Comme d’habitude, personne n’est plus avancé au terme de ces trois inspections. Dans sa langue de bois usuelle, par la voix de Craig Reedie, l’inspecteur en chef de ces évaluations, le CIO a indiqué être «grandement impressionné» pour l’un, «énormément impressionné» pour l’autre, «excellemment impressionné» par le troisième. A la suite de ces visites, le rapport technique du CIO sera révélé début juillet et pourrait donner une tendance qui n’aura aucune signification réelle.

En 2005, Paris, qui avait décroché les meilleures notes, avait été coiffée au poteau par Londres dont le forcing diplomatique à la dernière minute dans un hôtel de Singapour avait eu raison de la candidature de la capitale française sans doute trop naïve. Encore largement corruptible, malgré les réformes qui l’ont touché, le CIO demeure un conclave très fumeux. Le jeu de dupes ne fait que commencer.

La carte «nouveau monde»

A vue de nez, il n’est pas interdit de penser que Tokyo a actuellement la main sur Madrid et Istanbul. La ville japonaise, qui a déjà accueilli les Jeux en 1964, a un savoir-faire en termes d’organisation qui est forcément rassurant pour les votants au moment où la préparation des Jeux de Rio en 2016 connaît quelques hoquets. Madrid, finaliste contre Rio en 2009, a la même expérience, mais pourrait être handicapée par la situation exécrable de l’économie espagnole (Rome a renoncé pour cette raison).

Reste Istanbul, candidate pour la cinquième fois et qui serait le choix le plus séduisant pour un CIO toujours désireux de s’ouvrir au «nouveau monde» à l’image de Pékin en 2008 et Rio en 2016. C’est le handicap d’Istanbul: avant elle, a été désignée Rio et il n’est pas sûr que les édiles olympiques prendront le risque de partir dans l’inconnu une deuxième fois de suite en ne sachant pas comment va évoluer le chantier chaotique au Brésil.

Pourtant, depuis quelques années, la Turquie a largement prouvé qu'elle était capable de recevoir des événements de dimension mondiale même si elle a échoué de justesse contre la France pour l’organisation de l’Euro en 2016. Pour la seule année 2012, le pays a mis sur pied les Mondiaux en salle d’athlétisme, ceux de natation en petit bassin, le Final Four de l’Euroleague de basket, une exhibition très médiatisée entre les golfeurs Tiger Woods et Rory McIlroy et le Masters féminin de tennis.

Etablie à Istanbul pour trois ans (2011-2013), cette dernière compétition a été une réussite inattendue dans la mesure où un échec relatif avait été anticipé à cause, pensait-on, du peu de goût supposé des Turcs pour le sport féminin. Or les tribunes ont affiché pratiquement complet lors des deux premières éditions. Des observateurs chevronnés ont été jusqu’à affirmer qu’il s’agissait peut-être de l’un des meilleurs publics jamais vus sur le circuit du tennis en raison de son enthousiasme.

Pour les Turcs, qui se targuent d’avoir un produit intérieur brut ayant enregistré des progressions de plus de 8% en 2010 et 2011, les freins à sa candidature se trouvent probablement ailleurs que dans son éventuelle inexpérience sportive.

La carte «sécurité»

Son principal point noir, l’infrastructure en matière de transports, n’étonnera pas ceux qui sont un jour restés bloqués dans les embouteillages stambouliotes. Le comité de candidature le reconnaît mais assure que d’ici 2020, la circulation entre Europe et Asie, sur et sous le Bosphore, sera plus fluide grâce à un troisième pont et à un tunnel.

De nouvelles lignes de métro, des autoroutes et un troisième aéroport sont également en cours de construction ou au programme. D’ailleurs, dès le premier jour de sa visite, le 24 mars, la délégation de la commission d’évaluation du CIO a été invitée à inaugurer une station de métro.

Il faut dire que la République turque fêtera ses cent ans en 2023, ce qui justifie doublement, si besoin en était, ces travaux d’infrastructures. Et selon l’AFP, sept grands conglomérats turcs se sont dits prêts à débourser 2,5 milliards d’euros pour prendre en charge la moitié de la facture des Jeux.

Istanbul aime à dire qu’elle est l’une des villes les plus sûres de la planète. La presse pro-gouvernementale évoquait même une chute record de la criminalité pour l’année 2010. Lors de la conférence de presse, vols et homicides ont été présentés à la baisse, quoique ce ne soit pas tout à fait le ressenti de nombreux habitants.

En fait, les Turcs pratiquent ce que l’ancien ministre de l’Intérieur Sadettin Tantan appelait «une culture de la sécurité», une surveillance étroite de chacun sur son voisin et plus encore sur l’étranger. Si les Jeux olympiques devaient prendre place à Istanbul, il est fort probable que de nombreux Turcs mettraient un point d’honneur à tenir ce rôle de vigie citoyenne.

Enfin, Istanbul est située sur une faille sismique, et la Turquie a connu plusieurs tremblements de terre dont le dernier a eu lieu en 1999 et fait plusieurs dizaines de milliers de victimes.

Toutefois, ce risque sismique n’a pas été publiquement évoqué au cours de la visite de la délégation du CIO.   

Un journaliste de l’agence espagnole EFE, sans doute sensibilisé à la question par les attentats de l’ETA dans son pays, a en revanche interpellé le gouverneur d’Istanbul sur le risque terroriste.«Des négociations ont été entamées avec l’organisation dont je ne citerai pas le nom [le PKK, parti des travailleurs du Kurdistan, inscrit comme organisation terroriste par les Etats-Unis, l’Union européenne et la Turquie, NDLR] et elles sont en bonne voie», a répondu en substance ce dernier.

La carte «islam»

Mais au-delà de cela, l’obtention des Jeux de 2020 par la Turquie s’inscrit dans une stratégie globale: devenir une puissance régionale. D’ailleurs, la Grèce lui a apporté son soutien officiel. A la suite, début mars, de la signature d’un accord bilatéral, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue grec ont fait savoir que la coopération entre les deux pays visait à «étudier les moyens d’accroître les avantages que procurent les Jeux olympiques pour les deux pays ainsi que pour la région des Balkans et de la Mer Noire».

Symboliser le «dialogue des civilisations», constituer un pont entre les continents et les cultures: voilà l’argument majeur que martèlent les autorités turques pour «vendre» leur candidature. Lors de la conférence de presse, il a bien été stipulé que les trois chefs religieux les plus importants d’Istanbul, le grand mufti, le grand rabbin et le patriarche orthodoxe avaient «prié pour qu'Istanbul ait les JO»

Silence radio en revanche sur l’autre échéance, cinq années avant les JO de 2020: celle du centenaire du génocide arménien (1915) redoutée par les autorités turques qui savent que le lobby arménien pourrait réagir négativement au choix olympique de la Turquie.

Les autorités turques ne le revendiquent pas toujours ouvertement, mais joue un rôle majeur dans leur stratégie l’idée selon laquelle, avec Istanbul, ce serait la première fois que les Jeux olympiques se tiendraient dans un pays musulman. Elles comptent grâce à cela remporter le soutien des délégués des pays arabo-musulmans et africains, représentés au sein du CIO.

C’est au final Gilbert Felli, directeur exécutif du CIO, qui répondant à une question d’un journaliste turc sur ce qui était le plus important a répondu avec malice:

«Pour Istanbul ce qui est important, c’est le pourquoi, mais pour le CIO c’est le comment...»

«Le niveau d’attente des Turcs est très élevé. Ils sont convaincus d’avoir le meilleur dossier et que leur candidature avait été injustement écartée en 2012, explique le chercheur en sciences politiques Jean-François Polo. Un nouveau rejet serait très mal compris, voire interprété comme de l’hostilité.»

Pour mettre le maximum de chances de son côté, l’agence de communication JTA a été engagée par le comité de candidature pour promouvoir Istanbul. Dirigée par l’Anglais Jon Tibbs, cette agence avait été chargée, avant celle d’Istanbul, des candidatures de Pékin, de Londres et de Sotchi. Trois candidatures qui se sont à chaque fois conclues victorieusement. 

Ariane Bonzon et Yannick Cochennec

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