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Golf, dollars et statistiques

Michael Agger, mis à jour le 23.06.2009 à 12 h 27

Un pro de la statistique peut-il vous dire sur quel golfeur parier?

Le dernier jour de la finale de l'US Open, un des quatre tournois du Grand Chelem de l'US PGA Tour, s'est joué lundi 22 juin sur le parcours de Bethpage Black et a consacré un pur outsider: avant sa victoire au finish, Lucas Glover ne comptait qu'une seule victoire en carrière (en 2005). La statistique aurait-elle pu nous indiquer le vainqueur? La réponse ci-dessous...

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Orlando, Floride. Nous sommes à Bay Hill, un circuit de golf appartenant à Arnold Palmer. Tiger Woods est sur le green du 18. Il porte un tee-shirt moulant rouge de marque Nike et une casquette de baseball noire. Ses yeux sont grands ouverts; il se concentre sur le putt de plus de 7 mètres qu'il doit rentrer pour remporter le tournoi. Le commentateur murmure alors (mais pourquoi est-ce que les commentateurs de golf murmurent, au fait?) l'information suivante: «Cela ne veut probablement rien dire à ce stade, mais Woods a raté l'ensemble de ses 21 tentatives de putt au delà de 6 mètres cette semaine». Tiger «putte». La balle rentre! Une preuve de plus que Tiger «putte» parfaitement lorsque le coup est décisif, et que les putts décisifs sont la clé de la victoire en tournoi. Ou pas.

Comme le spécialiste du golf Mark Broadie l'explique, les golfeurs professionnels ne réussissent que 15% des putts au delà de 6 mètres. Tiger Woods était donc en dessous de la moyenne du putt à longue distance pendant le tournoi de Bay Hill. Bien sûr, il fallait beaucoup de talent pour réussir ce putt final, mais s'il a tenu jusqu'au bout, c'est grâce a une combinaison de ses autres talents (la force extraordinaire de son drive, son jeu au fer, et le putting à courte et moyenne distance).

Le golf décortiqué

Plusieurs chercheurs ont, comme Broadie, décidé d'analyser le golf pour pouvoir répondre à cette simple question: pourquoi est-ce que les golfeurs gagnent? Ces fous de statistiques signent des articles très pointus, du style «Genre, technique et rémunération dans le golf professionnel» ou «Evaluer les déterminants des gains d'un golfeur professionnel en tournoi: une approche multi-équationnelle». Récemment, le New York Times a publié les travaux de recherche de deux professeurs de Wharton, qui ont analysé 1,6 million de putts et ont découvert qu'à distance de putt identique, les golfeurs pros manquaient plus de coups lorsqu'ils jouaient pour le birdie que lorsqu'ils jouaient pour le par. Ils ont appelé cela la «non-tolérance du risque» (autrement dit, la peur de faire un bogey), et d'après leurs calculs, ce phénomène prive chaque année les vingt meilleurs golfeurs du monde d'une part non négligeable de leurs revenus potentiels.

Le seul fait que ces spécialistes aient pu analyser 1,6 million de putts prouve que le golf est un sport riche en données de tout genre. Depuis 2002, le PGA Tour a mis en place un système appelé ShotLink. Son fonctionnement est simple: on mobilise un grand nombre de volontaires, et on les équipe d'appareils de mesure à laser pour enregistrer chaque coup joué durant le tournoi. (Le Tour assure que le laser couvrant le green peut suivre chaque coup au centimètre près). Avant ShotLink, les pros avaient le même problème que le roi Lear : ils n'avaient pas vraiment conscience de leurs propres actes. Le score d'un golfeur ne varie parfois que de quelques coups par partie; il est donc difficile pour le joueur de se comparer à ses adversaires. Avec les données ShotLink, il peut se faire une meilleure idée de l'évolution de son propre jeu. Par exemple, Phil Mickelson a découvert qu'il était bien en dessous de la moyenne pour ce qui était de sortir sa balle du bunker. En deux ans, il a fait d'énormes progrès; il est passé de la 180e à 3e place dans le classement des sorties de bunker.

Calculer pour parier

Les statistiques golfiques sont donc très utiles pour les professionnels, qui analysent leurs données pour affiner leur jeu. Mais quid du fan de golf prêt à parier sur un champion? Peut-il gagner de l'argent en misant sur une statistique en particulier? Probablement pas. En 2005, le professeur d'économie Stephen Shmanske a publié l'article «Efficacité des cotes sur les marchés du pari: cas du PGA Tour». Sa conclusion: «Malheureusement, les lecteurs de cet article ne vont pas s'enrichir en handicapant le golf professionnel». Jusqu'ici, les casinos ont toujours eu une bonne stratégie pour fixer les cotes. Quand Tiger était dans le «field» (liste des joueurs dont la cote n'a pas été fixée par le casino), il était favori. Quand Tiger n'était pas en lice, le «field» était favori.

D'après les études de Shmanske, les cotes prennent en compte les quatre caractéristiques nécessaires pour gagner un tournoi: précision du drive, longueur du drive, nombre de greens pris en régulation, et nombre de putts par green. (Prendre un green «en régulation» signifie atteindre le green d'un par 3 en un coup, celui d'un par 4 en deux coups, etc. C'est une façon de mesurer la précision du jeu au fer). Il achève son article en évoquant «d'autres variables» plus difficiles à prendre en compte, comme la «tendance à la main chaude» (golfeurs réussissant tous leurs coups sur une courte période) ou «l'effet météo» (certains joueurs jouent mieux dans le vent) ; cela pourrait donner un mince espoir aux amateurs de paris, mais Shmanske n'est pas très optimiste.

Son article nous permet, en revanche, de prédire l'avenir des études sur le golf en général: en bref, Tiger Woods fausse tout, et, malgré l'explosion du nombre de données, se concentrer sur l'étude de quatre pauvres statistiques suffit pour se faire une idée de l'évolution du succès professionnel de chaque joueur.



Mon exemple préféré pour illustrer l'effet Woods: un article intitulé «Match play: utiliser des méthodes statistiques pour catégoriser les carrières des joueurs du PGA Tour». Il établit cinq catégories de joueurs: «Elite», «Distinguished», «Established», «Journeyman» et «Grinder». (La vie est dure pour les Grinders: l'auteur observe que «ces joueurs progressent peu; en général, soit ils maintiennent leur niveau, soit ils empirent»). Les statistiques de la carrière de Woods sont si bonnes qu'il serait possible de créer une sixième catégorie rien que pour lui («Divinité du golf»?). Il est inégalable.

Le drive contre le putt

Revenons-en aux quatre caractéristiques fondamentales qui mènent à la victoire. Elles ont été clairement identifiées sur le papier, mais qu'en est-il de leur influence réelle sur le terrain? Le jeu court (tout coup en dessous de 125 yards, soit à peu près 115 mètres) a toujours été une technique prisée, et ce bien plus que les drives à la puissance phénoménale. «Le drive fait le show, mais le putt remporte le magot», selon le vieil adage (à prononcer lorsque votre partenaire vient de frapper un excellent drive, bien entendu). Mais cet état de fait est peut-être en train de changer: et si la capacité d'un joueur à envoyer la balle à plus de 300 yards (275 mètres) lui donnait un avantage significatif? Un article paru dans Chance, le magazine de l'American Statistical Association, affirme que les données les plus importantes restent le nombre de greens en régulation et de putts par partie. Mais certaines informations laissent aussi penser que, depuis que les joueurs ont gagné en puissance, la précision du drive a perdu de son importance.

Sur le terrain, cette tendance s'observe à travers la stratégie du «bomb and gouge» («bombarder et extirper») sur les par 5. Par le passé, les joueurs étaient critiqués pour leur inconscience lorsqu'ils tentaient de faire un par 5 en deux coups. Aujourd'hui, frapper un drive aussi fort que possible est une technique courante. Et tant pis si la balle tombe dans le rough: l'en sortir et atteindre le green en deux coup reste une stratégie gagnante.

Agrandir le trou?

Quelques gourous du golf, comme Hank Haney (qui entraine Tiger), assurent que la puissance est le principal facteur à prendre en compte pour déterminer le potentiel d'un joueur. Haney appartient à une école de pensée du golf qui s'agace de l'importance du putting. Ben Hogan en faisait également partie. Il a un jour déclaré: «le golf n'a rien à voir avec le putting; ce sont deux jeux bien différents: l'un se joue en l'air, l'autre sur le sol». D'anciens professionnels ont fait quelques suggestions : un putt pourrait ne compter que pour un demi-coup; le diamètre du trou pourrait être deux fois plus large...

Cette dernière idée a fait réfléchir Mark Broadie, le chercheur. Qui tirerait profit d'un trou plus large? Les bons putters ou les mauvais? D'instinct, beaucoup diraient «les bons». Leurs putts ratés passent très près du bord; un trou agrandit ne pourrait que les favoriser. Mais quand Broadie a lancé une simulation, il a découvert que les mauvais putters seraient en fait avantagés. Explication: les bons putters jouent rarement plus de deux coups sur le green. Ils font rentrer la balle en un ou deux coups, et ils n'ont donc que peu de possibilités d'évolution. Les mauvais putters, eux, pourraient plus souvent la faire rentrer eu deux putts au lieu de trois, un avantage notable.

Broadie met à mal une autre idée préconçue du golf traditionnel: la «zone de confort». Les bons golfeurs ont souvent leurs préférences quant à la distance qui doit les séparer du green pour faire un coup d'approche dans de bonnes conditions. Disons qu'un golfeur aime jouer un fer 9 à 110 mètres du green. Sur un par 5, s'il ne peut atteindre le green en deux coups, il s'arrange alors généralement pour que son deuxième coup atterrisse dans cette «zone de confort»: être à douze mètres du green n'est pas forcément un avantage quand il faut sortir son wedge... mieux vaut jouer le coup avec son fer 9, même de loin. Selon Broadie, cette théorie de la «zone de confort» ne tient pas: dans les faits, plus un joueur s'approche du green, plus il a de chance de l'atteindre, et son jeu ne peut en être que meilleur.

Même si Broadie remet en question certains éléments de la stratégie du golf professionnel, il précise bien que les pros sont supérieurs aux amateurs sur tous les plans. Et en effet, les statistiques ne deviennent vraiment parlantes que lorsqu'on analyse les données des simples mortels que nous sommes: nos erreurs sont plus visibles sur les courbes. Broadie a créé un programme, «Golfmetrics», qui permet d'évaluer votre jeu (que vous soyez golfeur du dimanche ou expert du birdie). Broadie a présenté le résultat de ses recherches lors du World Scientific Congress of Golf (congrès scientifique mondial du golf) de 2008. Sa conclusion: les vertus de la constance sont sous-évaluées dans le golf. Rien ne fait plus mal aux joueurs de haut handicap que ces quelques coups incroyablement mauvais qui empoisonnent tant de parties (au hasard, rater un coup avec son wedge et envoyer la balle à douze mètre dans la mauvaise direction).

Broadie va dans le sens d'Haney lorsqu'il affirme que c'est la qualité du jeu long qui fait un grand joueur. Frapper fort et frapper droit: réunir ces deux qualités est la marque des champions. Un exemple parlant donné par Broadie: «Si un golfeur au handicap peu élevé pouvait confier tous ses putts à Tiger Woods, il gagnerait 2,2 coups par partie; mais si Tiger Woods prenait en charge tous les coups au-delà de 100 yards (91 mètres), le gain serait de 9,3 coups en moins par partie.» Mais dès que l'on commence à comparer un pro à d'autres pros, le putting redevient essentiel. En effet, la différence d'efficacité est si mince entre les grands pros et les très grands pros qu'à ce stade, mieux faut poser sa calculatrice et commencer à prendre en compte l'aspect psychologique du jeu. Et si vous faites cela, c'est que votre envie de parier sur le golf est déjà derrière vous.

Article de Micahel Agger paru sur Slate.com le 18 juin, traduit par Jean-Clément Nau.

(Photo: Tiger Woods effectue un coup d'approche à Farmingdale, REUTERS/Mike Segar)

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