Monde

Syrie: pourquoi Hollande est revenu en mode «attentisme»

Daniel Vernet, mis à jour le 02.04.2013 à 9 h 14

«Le pire serait de ne rien faire», avait dit le Président français. Les réticences d'Obama et des Européens, les déboires de l'opposition l'ont fait changer d'avis. Quitte à favoriser les groupes extrémistes et la radicalisation anti-occidentale de l’opposition syrienne.

A Deraa, le 27 mars. REUTERS/Mazen Abu Mahmoud /Shaam News Network/Handout/Authenticité de l'image fournie par un tiers et non assurée par Reuters.

A Deraa, le 27 mars. REUTERS/Mazen Abu Mahmoud /Shaam News Network/Handout/Authenticité de l'image fournie par un tiers et non assurée par Reuters.

Les livraisons d’armes aux rebelles syriens ne sont plus à l’ordre du jour. Telle est la conclusion qu’il faut tirer des propos tenus jeudi 28 mars par François Hollande lors de son intervention télévisée. Nous ne livrerons pas d’armes «tant que nous n’aurons pas la certitude que l’opposition ne contrôle pas totalement la situation», a dit le président de la République, en ajoutant: «Pour l’instant, nous ne l’avons pas.»

C’est un tournant à 180° par rapport à la position que François Hollande avait défendue, en compagnie du Premier ministre britannique David Cameron, au Conseil européen du 15 mars. «Nous souhaitons que les Européens lèvent l’embargo (sur les livraisons d’armes aux rebelles syriens)», avait-il alors déclaré.

Pourquoi ce revirement? Officiellement il s’explique parce que personne n’est sûr que les armes n’atterrissent pas dans les mains des groupes insurgés les plus radicaux, comme le Front Al-Nosra, placé par les Américains sur la liste des organisations terroristes. Mais là encore, il s’agit d’un changement de la position française, car moins de deux semaines auparavant à Bruxelles, François Hollande avait assuré qu’il y avait «toutes les garanties pour éviter des déperditions d’armes».

En fait c’est toute la stratégie française vis-à-vis de la Syrie qui est remise en question. Moins du fait de Paris que de l’opposition syrienne elle-même. Depuis son arrivée au pouvoir, François Hollande a toujours été en pointe sur ce dossier par rapport à ses partenaires européens et par rapport aux Américains. Il a été le premier à reconnaître la Coalition nationale syrienne comme seule représentante du peuple syrien, à la manière de Nicolas Sarkozy en Libye avec le Conseil national de transition.

La France avait été suivie par les autres occidentaux et la plupart des pays arabes après avoir posé une condition: que l’opposition syrienne soit capable de présenter un front uni. Ça avait été chose faite, non sans mal, à l’automne 2012, avec la nomination à la présidence de la Coalition nationale du cheik Ahmed Moaz el-Khatib, un religieux modéré.

Ne pas ajouter la guerre à la guerre

Or cette unité semble avoir volé en éclats. Des rivalités –naturelles– existaient déjà entre les composantes laïques et les groupes proches des Frères musulmans au sein de l’opposition. De même, les combattants opposés au régime de Bachar el-Assad étaient-ils divisés entre l’Armée syrienne de libération (ASL), proche de la coalition nationale, et les groupes djihadistes qui prennent une part de plus en plus importante dans les affrontements armés.

La poursuite du conflit depuis plus de deux ans, l’absence de perspective politique à court terme alors que les Occidentaux réclament depuis le début le départ d’Assad, ont exacerbé les tensions. Le cheik Moaz el-Khatib avait été jusqu’à proposer d’entamer un dialogue avec le pouvoir de Damas si des prisonniers politiques étaient libérés.

Fort du soutien de la Russie, de la Chine et de l’Iran, le régime baasiste a fait la sourde oreille et le président de la Coalition nationale a été désavoué par une partie de ses troupes. Il a donné sa démission. Un premier ministre intérimaire a été nommé sous l’influence du Qatar mais Ghassan Hitto, réputé proche des Frères musulmans, n’est pas reconnu par l’ASL.

Toutes ces péripéties internes à l’opposition syrienne compliquent une équation déjà très difficile à résoudre. Comment se débarrasser de Bachar? Par leurs propres forces, les rebelles ne semblent pas en position de le détrôner, même s’ils contrôlent des territoires de plus en plus vastes. Faut-il leur livrer les armes qu’ils réclament depuis longtemps pour être en mesure d’abattre les avions et les hélicoptères du régime qui bombardent les populations civiles?

Jusqu’à une date récente, Américains et Européens avaient répondu «non», afin de ne pas ajouter la guerre à la guerre, comme disait François Mitterrand pour refuser d’intervenir en Yougoslavie dans les années 1990. L’Union européenne a édicté un embargo sur les livraisons d’armes à la Syrie, renouvelable tous les six mois, qui expire fin mai.

C’est cette décision que la France et la Grande-Bretagne voulaient remettre en question, quitte à se passer de l’accord de leurs partenaires. Les arguments en faveur de la livraison à la rébellion d’armes «létales» sont connus. Des équipements sol-air, du type de ceux qui avaient été livrés aux talibans au temps de l’intervention soviétique en Afghanistan, permettraient de protéger les populations civiles.

Des djihadistes de mieux en mieux équipés

Les experts sont partagés sur le point de savoir si un meilleur armement des insurgés serait suffisant pour inverser le rapport des forces avec le régime de Damas. Tout en contribuant à corriger un déséquilibre, un approvisionnement de la part de l’Occident constituerait en tous cas un signal politique. Les Russes et les Iraniens ne se privent pas eux d’entretenir l’arsenal de Bachar el-Assad.

En outre, d’autres Etats livrent directement ou indirectement des armes aux groupes rebelles et ce ne sont ni les Etats ni les groupes que les Européens et les Américains aimeraient voir l’emporter. Autrement dit, alors que les Occidentaux sont dans une position d’attentisme que ne corrige pas vraiment l’aide en renseignements et en formation fournie à l’ASL, les djihadistes sont de mieux en mieux équipés et de plus en plus actifs.

C’est peut-être un paradoxe mais l’abstention de l’Occident, loin de nuire aux groupes extrémistes, favorise la radicalisation anti-occidentale de l’opposition syrienne. Les modérés ont le sentiment d’être abandonnés et dépassés par les fondamentalistes. Leur faiblesse relative dans la lutte armée et leur incapacité à présenter l’espoir d’une solution politique contribuent à leur discrédit auprès d’une population majoritairement indécise.

François Hollande en avait conclu que «le pire serait de ne rien faire». Les réticences des autres Européens (à l’exception des Britanniques), la prudence de Barack Obama et les déboires de l’opposition syrienne semblent l’avoir convaincu que, pour l’instant, le pire serait de faire quelque chose.

Daniel Vernet

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Journaliste
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