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La révolution de la Minikeum Génération

Coco, des Minikeums

Coco, des Minikeums

L’offre jeunesse est au point mort sur les chaînes gratuites, concurrencées par la TNT. Il est bien loin le temps des «Minikeums», un programme déjanté et exigeant en plus d'être un succès d'audience. Récit d'une époque disparue.

Le 1er avril 2002, les Minikeums ont tiré leur révérence. Mauvaise blague pour les Publicocos, ces millions de spectateurs plus ou moins jeunes qui ont suivi les aventures de Coco, Jojo, Nag, Vaness’, Diva et d’autres. Un programme qui aura duré neuf ans sur France 3, autant dire une éternité en télévision.

Vingt ans après la création des Minikeums, France Télévisions a récemment relancé le souhait de créer une chaîne 100% jeunesse, véritable serpent de mer de sa direction des programmes. Le groupe s’apprêterait, par ailleurs,  à céder 34% du capital de la chaîne Gulli à Lagardère.

Selon une étude Mediametrie de 2012, l’offre jeunesse est à un point mort sur les chaînes gratuites, désormais concurrencées par la TNT sur cette cible. Un temps qui semble loin d’un des programmes qui a fait les belles heures de France 3 et lui assurait près de 20% des parts de marché aux horaires de diffusion.

Passage de plats original

Les Minikeums commencent avec un appel d’offres initié par la chaîne. Alors à la pointe de l’animation française au sein du groupe France Télévisions, France 3 souhaite renouveler l’habillage de ses programmes jeunesse, soit majoritairement des lancements entre les dessins animés.

Parmi les quelques candidatures retenues par la chaîne figure celle de la société de production Tilt (devenu Expand puis Adventure Line Productions) à qui l’on doit les émissions de jeux Fort Boyard, Le Juste Prix ou encore Une Famille en Or.

La bible –qui désigne un projet développé dans le jargon télévisuel– est conçue par Patrice Levallois et Arnold Boiseau créateurs des Guignols sur Canal + en 1988, anciennement appelés les Arènes de l’info. «Il n’y avait aucune liaison, pas de structure cohérente sur la chaîne», se rappelle Bertrand Mosca, conseiller puis directeur des programmes jeunesse de France 3 en 1996 après le départ à la retraite de Mireille Chalvon, la «Mamikeum».

Début 1993, le projet s’appelle «les Minikeums et les Minimeufs». Un titre trop «réducteur» selon les termes de Mireille Chalvon alors directrice des programmes jeunesse de France 3. Néanmoins, l’idée séduit rapidement. Les ébauches des marionnettes sont prêtes. Patrice Levallois avait fait réaliser des croquis par un dessinateur de la place du Tertre à Montmartre.

La révolution des Minikeums

«C’était l’idée de Minikeums qui prenaient le contrôle de la Maison de la Radio [autrefois, siège de France Télévisions, ndlr] car ils n’aimaient pas ce qu’ils regardaient ailleurs», souligne Bertrand Mosca. En face, sur TF1, le Club Dorothée jouit d’un grand succès auprès des plus jeunes. D’ailleurs, Doro avait été proposée comme Minikeum. Refusée par France 3. Quelques années plus tard, en 1996, ils sont 57% des jeunes téléspectateurs entre 4 et 10 à préférer les Minikeums au Club Dorothée, émission arrêtée à la fin de l’été 1997.

«On essayait de trouver des personnages dont les caractères étaient suffisamment marquants pour ratisser large», explique Arnold Boiseau qui cherche à «amuser les enfants intelligemment». Un casting mental est fait auprès de l’équipe de départ. «Comme s’il nous fallait les 7 nains», raconte-t-il. «Qui va faire ça? Quel est le meilleur Grincheux? Atchoum? Prof? Simplet?».

Les marionnettes de stars inconnues des enfants

La bande est formée: y figurent Coco, Jojo, Diva, Nag’, Vaness, Zaza et M’Sé. Le concept est posé, des célébrités ramenées à l’âge d’enfant (à l’exception de Diva), mais des vedettes bien souvent inconnues du public visé. Peu d’enfants identifiaient Coco à Antoine de Caunes ou encore Zaza à la chanteuse Elsa. Un concept duquel les Minikeums vont rapidement s’éloigner.

«On s’en est très vite détachés, les personnages étaient devenus des caractères», estime Stéphane Subiela, manipulatrice puis réalisatrice des Minikeums jusqu’en 1999. «Chacun des personnages reflétait une attitude parentale», révèle Patrice Levallois. L’attitude rigoriste des parents de la stricte Diva, celle négociable du nonchalant Nag ou encore le laisser-aller des parents de Coco.

Et des nouveaux, rajoutés au fil de l’émission. Gégé (Gérard Depardieu), Bernard (Bernard Pivot), la conscience plus intello à l’orthographe pointilleuse souhaitée par Mireille Chalvon. 1998 aidant, Zidou fait son entrée, entrée appuyée par Bertrand Mosca. Il avait lu un portrait élogieux du footballeur dans Le Nouvel Observateur et trouvait que le personnage se prêtait aux valeurs transmises par les Minikeums.

Difficile à incarner pour l’équipe: «Zidane jouait avec ses pieds et il ne parlait que rarement», se souvient Marie Guillemain, conseillère des programmes de France 3 jusqu’en 2000. «Depardieu n’a jamais été bien réussi», regrette Alain Duverne, avant de marquer une pause. Il était le créateur avec ses assistants des marionnettes des Minikeums. «C’est difficile de montrer Depardieu enfant».

Un générique pour attirer devant la télévision

Le générique, conçu par Eric Chevalier, Frank Chiche et Roddy Julienne, se veut clair: «Si on a squatté la télévision, c’est pour montrer au monde nos clips et nos chansons, Minikeums oh-oh, Minikeums oh-oh, On est la Minikeums Générations».

«Il fallait marquer dès le début du programme», affirme Eric Chevalier, premier réalisateur des Minikeums. Le logo en forme de tampon rouge est mis au point. Il se brise à l’écran quand l’émission du matin ou de l’après-midi débute.

«Le bruit était identifiable pour que les personnes qui se trouvaient dans la cuisine, dans la salle de bains réalisent que le programme commence», explique-t-il. «J’avais été mis en concurrence avec plusieurs compositeurs sous la forme d’un blind test. On nous avait donné quelques mots à dire dans la chanson, le côté rentre-dedans, l’envie de faire une petite révolution, de changer les choses», raconte le compositeur Roddy Julienne.

Des marionnettes aux personnages

«Les enfants, qui ont déjà des petits égos aiguisés, sont interloqués car ils voient que ce ne sont pas des enfants. Mais cela reste ambigu pour eux», se souvient Alain Duverne. Il était en contact avec Arnold Boiseau depuis le début de sa collaboration aux Guignols depuis 1988.

Les marionnettes qu’il conçoit sont grandes, aux alentours d’1m60 et ont un front bien plus développé que le reste du visage. Pour adapter une morphologie faciale qui soit réaliste, à des enfants en pleine croissance, explique-t-il. Il en est fier.

D’ailleurs, les marionnettes des Minikeums sont régulièrement réutilisées pour les Guignols. Sauf Coco, représentant un plus jeune Antoine de Caunes, «bien trop reconnaissable».

Coco s’affirme le chef de la bande, ce qui n’était pas explicite au début du programme. «J’ai rajouté beaucoup de moi, j’ai  rajouté sa mauvaise foi et le côté sale gosse», avoue l’humoriste Gérald Dahan qui, à 18 ans,  a doublé les voix des personnages masculins des Minikeums jusqu’en 1998.

«C’est devenu mon avatar», confie celui qui emménagé près du studio d’enregistrement dans le 15e arrondissement de Paris au cours de l’émission. Un avatar qui débute l’émission avec un «Salut les publicocos» rentré dans la légende des Minikeums.

Des scénarios pas écrits pour des enfants

Les premières années, ils sont plusieurs à écrire les dialogues des lancements et des sketchs. Jusqu’à qu’il n’en reste qu’un: Jean-Marc Lenglen. Il restera jusqu’à la fin du programme. «Ils ont essayé d’embaucher un autre auteur, mais j’avais…». Il cherche ses mots. «Une empreinte sur l’écriture?». Il acquiesce.

Dans la chambre de son fils, on retrouve un grand portrait façon Warhol de Coco. Un talent indéniable, une grande capacité de travail, soulignent ses anciens collègues qui se rappellent les centaines de pages apportées à chaque réunion de lecture.

La réunion de lecture, une tradition mensuelle des coulisses des Minikeums. Le producteur Laurent Almosnino, la conseillère de programmes de France 3 Marie Guillemain, Jean-Marc Lenglen et le réalisateur y sont présents.

«On rebondit tout de suite ainsi, il n’y a pas de perte», se souvient Jean-Marc Lenglen. Les sketchs sont affinés, leur faisabilité est testée. «On n’a jamais écrit en se disant qu’on écrivait pour des enfants. On se disait que si ça nous plaisait, ça plairait à des enfants»,  explique Stéphane Subiela. Alain Duverne a un avis tranché. «Je ne fais pas des marionnettes pour jouer à la poupée, mais pour dire ce que personne d’autre ne peut dire».

Travail éprouvant des manipulateurs

Dans l’immense hangar de Gennevilliers qui a servi de lieu de tournage aux Minikeums jusqu’à la nouvelle formule MNK mise en place en 2000, les manipulateurs sont plusieurs pour faire vivre les grandes marionnettes en latex, se souvient Stéphane Subiela.

Ils se reposent entre les scènes, le travail est éprouvant. Les maquilleurs sont à proximité pour repoudrer les visages faits de mousse de latex, une matière que le maquillage ride rapidement. Les caméras sont perchées. Les manipulateurs doivent être cachés, et impossible de faire des plans en pieds.

Les réalisateurs ont recours au regard caméra, de manière à ce que le personnage fixe l’objectif pour rendre le public complice de ses paroles et de ses actes. Le rythme est soutenu: toutes les deux semaines, de 20 à 30 lancements ainsi que près de 10 sketchs sont prêts à être diffusés, se rappelle Frank Chiche, réalisateur des Minikeums jusqu’en 1999. France 3 décide alors de la programmation, en fonction notamment de l’heure de diffusion.

S’il est un élément qui résume leur fierté, ce serait les Cinékeums, le moment où «les Minikeums sont passés d’un habillage à un programme», affirme Jean-Marc Lenglen en référence à ces épisodes de 13 minutes diffusés dès 1996. «On s’est dit que finalement, avec ces marionnettes, on pouvait faire du cinéma», renchérit Stéphane Subiela.

Le producteur des Minikeums, Laurent Almosnino voit Robin des Bois, prince des voleurs, un film sorti en 1991 avec Kevin Costner et Alan Rickman. Ce dernier joue le rôle du shérif de Nottingham. «Mais, ce n’était pas un gros méchant basique. Je me suis dit que c’était comme Coco». «On faisait en sorte de redécouvrir ces films à la manière des Minikeums en leur tordant le cou», explique-t-il. Le loup de l’adaptation du Petit Chaperon rouge zozote. Le crocodile de Peter Pan adopte un fort accent italien.

Une génération Minikeums floue

L’idée d’une génération Minikeums reste vivace. Une génération aux bornes temporelles floues, pourtant. «Ça s’adressait aux jeunes de 6-7 ans, soit le début de l’école primaire, mais ça ne veut pas dire que les enfants de 10-12 ans ne regardaient pas», estime Alain Duverne. «Le cœur de cible était les 6-8 ans, puis les plus grands sont arrivés», précise Marie Guillemain. Selon une enquête Mediamétrie réalisée entre 1994 et 1995, les Minikeums étaient les animateurs les plus cités par les 8-10 ans.

Une ligne téléphonique et une boîte aux lettres sont mises en place puis abandonnées. Près de 3.500 appels par jour. Des lettres comme celle d’un garçon qui se plaint que sa mère lui ait confisqué sa Game Boy, raconte Patrice Levallois. La réponse n’est pas individualisée mais additionne les réactions variées et attendues des personnages. Coco conseille la désobéissance, Josy recherche le compromis.

«Les Minikeums avaient cette force-là que sur un sujet, se dégageaient plusieurs points de vue», décrit Laurent Almosnino.

Une certaine époque des programmes jeunesse

Les Minikeums évoquent également une certaine époque des programmes jeunesse à la télévision. «En animation aujourd’hui, on lance le programme quand l’écriture est finie», cite en exemple Jean-Marc Lenglen. Lorsqu’il travaillait les dialogues des Minikeums, il lui arrivait d’intervenir sur le texte alors que les voix des marionnettes enregistraient en studio avant le tournage final.

L’équipe se veut réactive. «Mélissa, non ne pleure pas ho ho ho, car pour moi, tu es la plus belle, tu me donnes des ailes», ça vous rappelle quelque chose? La chanson sort en 1997 et devient disque d’or. «Ma Mélissa a été fait en toute vitesse», raconte Alain Duverne. Le rythme est donné. La période est celle des Boys Band qui remplissent les étals des disquaires. Les Minikeums auront leur propre version: les Bogoss 5, pourtant composé de 3 chanteurs.

Un arrêt difficile

L’arrêt des Minikeums, émission récompensée par un double Sept d’or de la meilleure émission d’animation et de jeunesse, est une surprise pour de nombreux téléspectateurs. Même aujourd’hui, certains se questionnent sur ses raisons à en croire les pages Facebook dédiées ou les commentaires laissés sur des vidéos en ligne.

Pour l’équipe, la surprise est moindre. Prévisible, même. En septembre 2000, après l’arrivée d’Eve Baron à la direction des programmes jeunesse de France 3, recrue venue de Canal J, la chaîne décide d’offrir une version réduite des Minikeums: ils ne sont plus que six marionnettes à animer le programme, et voient leur rôle réduit à la présentation des dessins animés.

Les décors sont en synthèse, les caméras automatisées. «Ils étaient juste des passe-plats», se rappelle Pascal Tosi, réalisateur arrivé en 2001 jusqu’à la fin du programme. Le lieu de tournage était de la taille d’un grand salon «où il faisait si chaud» dans lequel il était possible «de toucher le plafond en me mettant sur la pointe des pieds». Le fond est vert.

«A un moment, je suis arrivée au studio, on m’a dit Zaza ne zozote plus», se remémore l’humoriste Sandrine Alexi qui assurait les voix féminines du programme. «Comme si on avait remplacé mon enfant par un autre et on me disait de l’aimer de la même manière». La comparaison est assumée par celle qui voit en les Minikeums «la continuité des Guignols».

Changement d'époque

Les Minikeums coûtaient cher. L’observation est partagée tant du côté de l’équipe que de France 3. Entre 8 et 10 millions de francs à l’année. «Dans notre métier, on sait toujours qu’on va être virés», dit, réaliste, Alain Duverne. «J’ai laissé Eve Baron tranquille. C’était un lourd héritage. Elle a voulu faire autre chose et je l’ai laissé faire», reconnaît Bertrand Mosca qui assume alors la «position délicate» de directeur des programmes de France 3, après avoir porté le développement des Minikeums. Aujourd’hui conseiller auprès du président de France Télévisions, il a encore chez lui le disque d’or des Minikeums, acquis grâce aux 45-tours vendus de Ma Mélissa.

Arnold Boiseau a envoyé une lettre à Eve Baron exprimant sa désapprobation. «Même si j’avais quitté le programme quelques années auparavant». La douleur est encore vive. «J’en étais malade, c’est pour ça que je suis partie», estime Marie Guillemain, qui a quitté France 3 au lancement de MNK.

Près de onze ans après l’arrêt de l’émission, Eve Baron n’a «pas de commentaires à faire sur la diffusion», car elle est «passée du coté de la production», à Mondo TV France. En 2002, elle motivait sa décision par la «lassitude» exprimée par les enfants au cours de deux enquêtes menées par la chaine. «Le monde a bougé. Il y a neuf ans, les Game Boy n’existaient pas. D’autre part, les Minikeums fonctionnant sur le principe de la caricature de personnalités connues, les enfants ne s’y retrouvent pas dès que certains retombent dans l’ombre»,  expliquait-elle au Parisien.

Nostalgie

Selon plusieurs anciens des Minikeums, le bruit circulait d’un retour du programme après l’arrêt en 2002. Une relance qui est toutefois restée plus dans l’ordre du souhaité que du concret.

Des best of Génération Minikeums ont néanmoins été diffusés sur France 3 entre 2006 et 2009 pendant des vacances scolaires. Les Minikeums à l’écran, vingt ans après leurs débuts?

L’humoriste Didier Gustin, qui a assuré les voix des personnages masculins les quatre dernières années après le départ de Gérald Dahan, ne doute pas de leur potentiel. «Aujourd’hui, ça durerait encore». Il imagine des films, des comédies musicales. «Ce qui est dommage est que le savoir faire a été tué», ajoute-t-il. «Il y a un côté madeleine de Proust, le fait qu’on ait pris en compte une tranche d’âge, leurs revendications», relativise Eric Chevalier.

«Je n’ai pas réalisé la nostalgie autour des Minikeums jusqu’à ce que mes enfants cherchent Ma Mélissa sur Internet et j’ai alors été frappé par le nombre de versions, de parodies qui existaient», raconte Roddy Julienne dont le studio d’Auffargis constitue une trace vivante des musiques des Minikeums. Même une Japonaise s’est prise au jeu d’interpréter Ma Mélissa.

Judith Chetrit

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