Le problème n'est pas François Hollande mais son diagnostic

Contrairement à ce qui est dit, François Hollande fait des choix. Et il ne manque pas de courage, notamment sur les retraites. Mais ce qui cloche, c'est l'analyse des maux de la France.

François Hollande et David Pujadas sur le plateau de France 2 le 28 mars 2013.  REUTERS/France 2 Television

- François Hollande et David Pujadas sur le plateau de France 2 le 28 mars 2013. REUTERS/France 2 Television -

Etait-ce ça le but? «Vouloir répondre aux questions des Français» imposait-il de se livrer dans un décor glacial aux tirs désordonnés d’un journaliste qui entendait plus prouver son indépendance et sa capacité de questionneur que d’aider son questionné à s’expliquer? Le résultat en tout cas n’est sûrement pas illustratif du «choc de simplicité» annoncé par François Hollande jeudi soir sur France 2. On n’a simplement pas compris, ni l’intérêt de cette émission, ni la politique du chef de l’Etat.

Du coup, chacun a écouté avec ses préjugés le descriptif de «la boîte à outils». Pour les convaincus d’avance, le président a prouvé qu’il est un général de bataille, il connaît ses dossiers, il est concret, il a même un peu décollé vers la fin en évoquant le «redonner espoir», la «République apaisée», le «sang froid». Et le tout est clair: il y a un «objectif»: l’emploi et «un cap»: la croissance.

Pour les réticents, il a manqué de hauteur de vue. Trop techno, il n’a pas su nous décrire comment il voyait le XXIe siècle et quelle place y avait la France. Il n’a pas expliqué ni assumé sa réponse sociale-démocrate. Bref, aucun souffle. Monsieur Bricolage, le surnom va s’ajouter au «pépère» et au «M. petites blagues» dont on l’affuble.

Pourtant, contrairement à ce qui est dit, François Hollande fait des choix. Et il ne manque pas de courage. Sur les retraites, il dit qu’il faudra augmenter la durée de cotisations, quand son parti prétend le contraire depuis 20 ans. Et, double rupture de tabous, il va aussi abaisser les pensions en les désindexant. Sur la défense, il fige le budget et refuse de «prendre l’argent de la bombe», comme nombre de socialistes, et d’autres, le proposent. Peu à peu, il installe «une politique de l’offre» et se renie au passage: les créateurs d’entreprises, les fameux «pigeons», étaient super-taxés il y a 5 mois, ils seront choyés désormais.

Dans la bonne direction

Dans l’ensemble, autre motif de félicitations, la direction est maintenant la bonne. Les outils sont corrects. Le président a abandonné la ligne de départ («une seule solution, la taxation!») et il essaie de préserver la croissance en relevant le pouvoir d’achat par des défiscalisations (de la participation) et en gommant l’impression désastreuse donnée sur les chefs d’entreprises par le choc fiscal et les propos belliqueux d’un Montebourg.

Consommation plus investissement: la stratégie est de garder allumés les deux moteurs de la croissance, tandis que le troisième (les exportations) dépend  non pas de François Hollande mais de la conjoncture internationale.

En somme, le général fait ce qu’il faut. Les outils sont là. Il faut que les Français s’en saisissent. Peu à peu, les choses vont se mettre en place et les premiers résultats ramèneront l’espoir et les électeurs. On souffre, mais ça finira par aller mieux.

Qu’est-ce qui cloche dans ce schéma?

Le diagnostic. Tout part de là et y revient: à l’analyse des maux de la France que font les socialistes et celui qui occupe le sommet de l’Etat.

Avant l’élection, le regard socialiste sur la crise et plus globalement sur le capitalisme est simple: l’instabilité du monde vient des inégalités. C’est parce qu’une petite élite internationalisée du capital s’approprie l’essentiel des gains de valeur ajoutée que les grandes masses de salariés sont forcées à vivre avec toujours moins, que l’économie souffre d’un déficit de croissance. Les ménages sont forcés d’emprunter faute de revenus, ils vivent au-dessus de leurs moyens. Même chose pour l’Etat, privé de recettes par la volonté libérale d’abaisser les prélèvements.

La stratégie est dès lors limpide: il faut et il suffit de diminuer les inégalités en taxant les riches et redistribuer, pour que la demande globale retrouve de la force et que l’économie reparte et se stabilise sur un régime de croissance. Tout est affaire fiscale.  Comme il faut aussi réduire les dépenses de l’Etat, il faut donc de la rigueur, beaucoup de rigueur, mais il faut «une rigueur juste». Telle est la stratégie du début du quinquennat.

La bonne «boîte à outil»

Cet été, la croissance européenne s’effondre, celle de la France aussi, notre pays terminera l’année avec un résultat nul. Cette chute force à une révision déchirante du logiciel: le problème français ne réside pas seulement dans la demande faiblarde mais aussi dans l’offre inadéquate. Le mot de compétitivité s’installe dans les têtes. Le rapport de Louis Gallois va apporter une réponse, l’accord Medef-syndicats sur la flexibilisation du marché du travail complète le changement de direction.

Les socialistes n’acceptent pas tous ce choix, beaucoup y voient une soumission à l’argent. Mais le couple Ayrault-Hollande tient bon: cette ligne double qui consiste à consolider à la fois la consommation et l’investissement forme la bonne «boîte à outils».

L’émission télé du 28 mars s’inscrit dans cette analyse. Elle ajoute juste des compléments: libération de l’épargne en participation pour stimuler la consommation affaiblie par des coupes dans les allocations, voilà pour la demande; aides aux filières, stabilité de l’impôt et fiscalité sur les transmissions d’entreprises, voilà pour l’offre.

La lecture de la crise par les inégalités une fois  complétée par les malheurs de la compétitivité est-elle, cette fois-ci, la bonne? La rigueur juste est-elle la bonne issue pour trouver la voie de sortie? Je ne le pense pas.

Copier l'Allemagne est aussi se tromper

C’est le diagnostic qui flanche. La crise n’est pas une simple crise d’un système qui doit retrouver ses équilibres perdus, mais un changement de système. Un changement de nature.

Le problème n’est pas de rééquilibrer le ratio capital/travail mais un double bouleversement du capital désormais effervescent et du travail devenu émietté.

L’instabilité est le régime normal du monde neuf, de même que l’imprévisibilité. Il faut non pas rétablir les jobs d’hier mais apprendre aux gens à en avoir plusieurs dans leur vie. Il ne faut plus rêver de statuts mais de mobilité. L’Etat providence fabriqué pour l’industrie de masse doit être refondu pour satisfaire ces nouveaux besoins et répondre aux souffrances nouvelles nées de ce précariat.

L’heure est aux réformes radicales. Ne pas le voir est rater le coche et se mettre en situation de n’en faire jamais assez ni jamais bien. Copier l’Allemagne est aussi se tromper: elle seule peut encore vivre d’une industrie comme celle d’hier et son modèle social, une fois rendu moins cher, peut demeurer presque satisfaisant. Pour tous les autres pays où les services dominent, il faut tout changer.

C’est ce diagnostic que d’autres ont fait, au Canada, en Nouvelle-Zélande ou en Suède, qui manque encore en France. Tant qu’il ne sera pas fait, le pouvoir ira de déception en déception. L’objectif –l’emploi– ne sera jamais atteint car la croissance, faute de réformes radicales, ne sera pas là. Les souffrances, elles, le seront.

Eric Le Boucher

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L'AUTEUR
Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect». Ses articles
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Publié le 29/03/2013
Mis à jour le 29/03/2013 à 16h46
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