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L'alcool tue. Mais combien de personnes?

A Prague en 2012.  REUTERS/David W Cerny

A Prague en 2012. REUTERS/David W Cerny

20.000 ou 50.000? Les alcooliers aimeraient savoir combien l’alcool fait de morts prématurées en France. Des alcoologues révèlent son impact croissant sur l’activité des hôpitaux. Que sait-on au juste sur ce fléau?

Les industriels producteurs d’alcools s’intéressent à l’alcoolisme. Jusqu’à financer des travaux pour résoudre un mystère: trouver les raisons qui font que leurs produits peuvent être hautement toxiques pour certains de leurs clients. En France, ce financement se fait par l’intermédiaire d’une structure méconnue vieille de plus de quarante ans: l’Institut de Recherches Scientifiques sur les Boissons (Ireb) (1). Parmi les sociétés qui financent cet organisme doté d’un comité scientifique prestigieux: Bacardi Martini France, Brasseries Kronenbourg, Cusenier, Heineken  France, Rémy Cointreau, Pernod et Ricard.

Il y a quelques jours, l’Ireb a pris une initiative peu commune dans une communauté scientifique traditionnellement ouatée: critiquer publiquement les résultats de deux groupes d’épidémiologistes; deux équipes réputées travaillant l’une et l’autre pour l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) (2). Il est vrai que ces deux publications ne pouvaient manquer d’étonner. L’une concluait qu’en 2006 le nombre des décès prématurés directement imputables à l’alcool avait en France été de 20.255. La seconde concluait que ce nombre avait été, en 2009, d’environ 49.000. Soit une augmentation de plus de 100% en trois ans!

Les auteurs assurent ne pas s’être trompés dans leurs calculs. Qui a raison, qui a tort? C’est précisément ce que voudrait savoir l’Ireb, qui penche naturellement pour l’hypothèse basse. «A la demande de plusieurs membres de notre comité scientifique, nous allons proposer aux différentes équipes de recherche et institutions scientifiques concernées de se concerter pour définir une méthodologie de calcul consensuelle à même de fournir aux décideurs politiques, aux observateurs et à l’opinion, les données les plus fiables possibles», explique cet Institut dans un communiqué de presse daté du 20 mars.

Interrogés, les deux responsables des équipes concernées conviennent l’un et l’autre avoir une approche différente et indépendante de la question. S’ils travaillent bien, globalement, à partir des mêmes données statistiques ils n’appliquent pas durant leur travail les mêmes méthodes visant à éviter les biais et à pondérer leurs bases chiffrées de départ. Tout commence ici avec les certificats de décès qui mentionnent la (ou les) cause(s) des morts recensées chaque année en France (soit environ 540.000, chiffre en augmentation). Les chercheurs établissent ensuite différentes corrélations pour apprécier au mieux à la probabilité que ces affections soient dues à des consommations excessives de boissons alcooliques.

Certaines affections ne laissent aucun doute. C’est le cas de maladies neurologiques dégénératives comme la célèbre encéphalopathie de Wernicke. C’est le cas aussi de nombreuses maladies cancéreuses du tube digestif, du foie et du pancréas, ainsi que d’affections mortelles du système cardiovasculaire. Il faut encore compter avec les causes associées (le tabac) et celles indirectes comme certains accidents de la circulation automobile.

Mais avec l’alccol, rien n’est simple. Car, la différence du tabac (responsable à lui seul d’environ 70.0000 morts prématurées chaque année), il faut aussi compter avec le possible effet protecteur des consommations alcooliques lorsqu’elles sont à la fois modérées et pleinement maîtrisées. Un autre facteur vient compliquer les calculs: les quantités d’alcool véritablement consommées. «Il existe de très grandes variations entre ce que déclarent boire les personnes interrogées dans les différentes enquêtes et les quantités de boissons alcooliques commercialisées, explique Catherine Hill, responsable de l’enquête qui conclut à 49.000 morts. Le rapport peut aller de 1 à 3. Or il est difficile de concevoir que l’on n’achète pas ces boissons sans les boire.»

Selon elle, on peut, en 2009, recenser 36.500 morts prématurées chez les hommes du fait de l’alcool soit (13% de la mortalité totale) et 12.500 chez les femmes (5% de la mortalité totale). Ce qui inclus notamment 15.000 décès par cancer, 12.000 de maladies du système cardiovasculaire, 8.000 du fait de maladies du système digestif, 8.000 pour des causes externes et 3.000 à cause de totroubles mentaux et comportementaux. L’alcool serait ainsi responsable de 22% des morts chez les 15-34 ans et de 18% des morts chez les 35–64 ans; à comparer aux 7% chez les personnes de 65 ans et plus. Soit un tableau particulièrement sombre du point de vue de la santé publique; un bilan qui réclamerait une politique radicalement différente de prévention et de traitement.

En regard, le bilan de l’autre équipe de l’Inserm, dirigée par Grégoire Rey (20.255) pourrait presque apparaître politiquement acceptable sinon véritablement rassurante.

Autre variable: les chiffres officiels de consommation. Ils situent la France dans une position «moyenne» sur le continent européen. Et selon une récente présentation faite devant l’IRB par Maud Pousset directrice de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, la consommation globale nationale serait restée stable entre 2005 et 2010. On observerait même «une consommation quotidienne d’alcool en baisse significative avec une stabilisation des niveaux de consommation hebdomadaire et occasionnelle».

Avec dans le même temps «une hausse significative des épisodes d’ivresse déclarés ainsi qu’une hausse des usages à risque, en particulier les usages à risque ponctuel chez les hommes comme chez les femmes.» Le tout sans que l’on semble pouvoir traduire ce qu’il en est en termes médicaux. S’enivrer de manière ponctuelle, massive et plus ou moins fréquente a-t-il, sur le long terme, des conséquences pathologiques différentes d’une consommation régulière au-dessus des normes recommandées?

Mais il existe aussi une autre approche, nettement plus pragmatique. Elle se situe entre les chiffres de consommation des boissons alcooliques et ceux des causes de mortalité. Il s’agit d’apprécier la morbidité (les maladies et autres manifestations pathologiques) due à l’alcool. C’est l’objet du travail préliminaire qui vient d’être présenté dans le cadre de la Société française d’alcoologie.

Signé des Drs Michel Reynaud et François Paille, il a été présenté lors des dernières «Journées» de la Société française d’alcoologie. Il met en lumière une augmentation importante des hospitalisations dues aux ivresses et à la dépendance à l’alcool. On y apprend notamment que les imprégnations alcooliques sont en France à l’origine de «deux fois plus d’hospitalisations que celles dues au diabète ou aux maladies cardiovasculaires».

Les séjours de moins de deux jours, qui concernent généralement des personnes entrant dans une dépendance à l’alcool ont progressé de 80 % en trois ans concernant désormais un nombre croissant de jeunes et de femmes. Les témoignages médicaux se multiplient qui font état de jeunes présents aux urgences très fortement alcoolisés, qui vont rester 24 heures, parfois deux jours, pour dégriser. On les retrouve aussi dans les services de réanimation et certains présentent des lésions hépatiques et pancréatiques qui n’étaient auparavant diagnostiquées que beaucoup plus tard.

«Nous n’apercevons ici qu’une fraction de la réalité, sans les urgences et les maladies psychiatriques, explique à Slate.fr le Pr Michel Raynaud (hôpital Paul Brousse, Villejuif). Mais nous savons qu’une hospitalisation pour ivresse précède en moyenne de six ans une hospitalisation pour dépendance qui précède elle-même, également de six ans, une première hospitalisation prolongée pour complication de cette dépendance.»

Face à un tel constat, les professionnels tentent désormais de sonner le tocsin. Il faudrait notamment selon eux renforcer la présence d’alcoologues dans les services d’urgence pour éviter qu’une personne venue pour un dégrisement ou coma éthylique ne reparte sans suivi. Ce qui arrive selon eux de manière systématique. Ainsi aujourd’hui en France les hospitalisations dues à l’alcool ne fournissent pas l’opportunité de traiter une maladie grave en gestation ou, déjà, fort bien constituée.  

Jean-Yves Nau

(1) Fondé en 1971, à l’initiative de sociétés productrices et distributrices de boissons alcoolisées, l’Ireb s’est donné pour mission de contribuer à la recherche alcoologique, à la fois par les études que l’Institut conduit pour son nom propre (Observatoire «Les Français et l’Alcool», Enquêtes «Jeunes et Alcool») et par les travaux qu’il subventionne. L’Ireb entend être à la fois «un organisme de recherche, une source de documentation et un lieu d’information sur l’alcool.»

(2) Les références de ces deux études:

Etude CépiDC – INSERM 2010 : Rey G., Boniol M., Jougla E.. Estimating the number of alcoholattributable deaths: methodological issues and illustration for French data 2006. Addiction 105 :1018-1029, 2010. Son abstract est disponible ici.

Etude IGR 2013: Guérin S., Laplanche A., Dunant A., Hill C. Alcohol-attributable mortality in France. European Journal of Public Health, Mars 2013. Son abstract est disponible ici.

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