Economie

Brics: ne préparons pas une nouvelle guerre des blocs

Eric Le Boucher, mis à jour le 31.03.2013 à 15 h 34

La crise mondiale devrait pousser les Etats à s'entendre. C'est le contraire qui se produit et la récente création d'une banque de développement des Brics illustre une fois de plus l'incapacité des pays à travailler ensemble.

Le Premier ministre indien Manmohan Singh, le président chinois Xi Jinping, le président sud-africain Jacob Zuma, la présidente brésilienne Dilma Rousseff et le président russe Vladimir Poutine, lors du 5e sommet des Brics, le 27 mars 2013 à Durban. REUTERS/Rogan Ward

Le Premier ministre indien Manmohan Singh, le président chinois Xi Jinping, le président sud-africain Jacob Zuma, la présidente brésilienne Dilma Rousseff et le président russe Vladimir Poutine, lors du 5e sommet des Brics, le 27 mars 2013 à Durban. REUTERS/Rogan Ward

La planète est petite, elle vit dans un même cycle, elle est affectée toute entière par la maladie d'un seul, elle diffuse en temps réel les mêmes informations, elle partage les cultures. La crise de 2008 a montré combien ce monde unifié souffrait d'un manque de coordination, de normes communes, d'unité de vue politique. Réunis en urgence, les chefs d'Etat du G20 avaient admis le besoin urgent d'une gouvernance mondiale et promis de s'entendre.

Il se passe l'inverse. La crise ne débouche pas sur des ententes mais sur des récriminations. Les causes globales sont négligées. Le protocole de Kyoto a glissé dans les poubelles de l'histoire. Les négociations de Doha n'ont plus aucune chance d'aboutir. Une guerre des monnaies menace, Japon et Grande-Bretagne vont jouer sur le change pour relancer leur économie. L'aide au développement recule. L'Europe, modèle avancé du dialogue politique et économique des nations, se fragmente et la haine est revenue, certains manifestants du Sud ont osé caricaturer Angela Merkel en Hitler.

Dernier épisode du déchirement du monde: l'annonce à Durban de la création d'une banque de développement commune par les principaux pays émergents (Brics pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Les cinq chefs de ces Etats veulent identifier leur incontestée nouvelle puissance. Ils le font dans l'affichage d'une volonté de coopération entre eux et avec les autres régions émergentes. Mais le flou du dispositif, les délais, le manque total de détails sur cette banque démontrent qu'il s'agit avant tout de marquer une frustration vis-à-vis des organisations actuelles de Bretton Woods (Banque mondiale et Fonds monétaire international), dépendantes de l'ONU, mais qui sont considérées comme des clubs des riches au service des riches. Les pays émergents en veulent en particulier au FMI d'accorder des aides exceptionnelles aux Européens: à leurs yeux, aucun pays pauvre n'a jamais pu bénéficier de tant d'attentions.

Ne nous trompons pas sur la mondialisation

Le résultat de cette initiative est dans tous les cas déplorable. Ou bien cette Banque de développement n'est que cela, une colère, mais cette colère va porter ses flèches jusqu'à Washington et tuer le rêve de déboucher sur un nouveau système monétaire international post-crise, un Bretton Woods 2 qui donne sa juste place aux nouvelles puissances. Et il est vrai que les pays riches traînent les pieds pour accorder du pouvoir aux émergents. Ou bien la banque des Brics est créée malgré les velléités de ses géniteurs, et le système financier mondial sera coupé en deux.

La crise avait pu se propager parce que sa mauvaise racine avait plongé dans l'entrelacs des réglementations nationales et de laisser-faire. C'est encore le cas, qu'on regarde Chypre! Si la planète renonce à son unité sur la monnaie et la finance sous l'égide des organisations mondiales existantes, il faut craindre le pire d'un l'affrontement inévitable des deux modèles, l'un américain et l'autre chinois. N'en doutons pas, c'est préparer la guerre, guerre des règles, guerre des cultures de business, guerre des changes, guerre des flux financiers, guerre commerciale, entre les deux nouveaux blocs.

En 1918 comme en 1945, le multilatéralisme a toujours déployé de belles ailes de paix mais concrètement, il a toujours été forgé et imposé par les vainqueurs. Les Brics, forts d'une croissance de 5-6% contre 1% ou 2% pour les anciennes puissances encore engluées dans la crise, peuvent vouloir prendre une autonomie et bâtir une gouvernance à leur main. C'est se tromper sur la mondialisation. La cause en est le «made in the world», selon l'expression de Pascal Lamy, directeur général de l'OMC. Les chaînes de production se sont morcelées et les objets sont assemblés à partir de composants fabriqués dans plusieurs pays. Aujourd'hui, plus de 60% des produits manufacturés échangés sont des composants intermédiaires. « Le contenu en importation des exportations qui était de 20% il y a vingt ans s'élève à 40% et sera vraisemblablement de 60% dans vingt ans », selon Pascal Lamy[1].

Le vieux concept mercantiliste, poursuit-il, qui voulait que les exportations soient bonnes pour un pays et les importations mauvaises, n'est plus pertinent. Nous sommes entrés définitivement dans l'interdépendance. La reconstruction de «blocs» est une idée fausse et néfaste. Les Brics doivent s'unir pour peser, pas pour s'isoler.

Le Sud gagne dans le monde qui vient. «Le Grand Basculement»[2] se poursuit. L'année 2012 est l'année où la production industrielle des pays en développement a dépassé celle des pays développés. La classe moyenne dans ces pays, 2 ou 3 milliards de personnes, a pris le relais comme moteur de l'économie mondiale. Dans dix ans, 90% du surcroît de demande adressée à l'économie européenne seront extra-européens.

Cette intégration économique toujours plus poussée devrait porter les organisations internationales d'hier à changer, à ouvrir leur capital aux nouveaux venus, et à renforcer leur puissance de régulation. Le résultat depuis 2008 est mineur, voire nul. Plus que jamais, l'avenir de la planète monde est dans le renforcement d'une architecture des interdépendances. Plus que jamais, le besoin d'unité et de coordinations globales est pressant. Hélas, la crise accentue la divergence des nations. L'économie avance, mais la politique recule, et le déficit de gouvernance va croissant.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] Audition à l'Assemblée nationale, commission des Affaires européennes, le 27 février. Retourner à l'article

[2] Le Grand Basculement, Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Odile Jacob 2011. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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