France

Moi, adorateur de Jean-Claude Michéa, infiltré à Slate

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 06.04.2013 à 14 h 56

Comment nous essayons de porter la parole du philosophe critique du libéralisme Jean-Claude Michéa à la connaissance des cercles intellectuels et médiatiques de la gauche, et comment nous échouons la plupart du temps.

La cité idéale (détail), anonyme. XVè siècle.

La cité idéale (détail), anonyme. XVè siècle.

Nous autres, jeanclaudemichéistes, avons repris depuis peu notre patient travail de jeanclaudemichéisation de la sphère médiatique. Il faut dire que le moment est crucial pour nous. Jean-Claude Michéa vient de publier Les mystères de la gauche, de l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, pour approfondir son précédent essai, Le Complexe d’Orphée.

Or quand un nouveau volume michéien paraît, nous nous précipitons en librairie en quête des nouvelles sourates michéiennes, qui à chaque fois raffinent un peu plus notre connaissance de l’Œuvre. Nous les postons ensuite sur les réseaux sociaux, les lisons à haute voix à nos amis en soirée ou, pour les plus élevés dans l’ordre michéiste, les plaçons en citation sur notre bio twitter ou sur notre blog.

Je vous écris depuis Slate, un site notoirement jeanclaudemichéosceptique, et je ne sais pas encore quel sort me sera réservé après ce texte politique. Comme moi, d’autres michéistes under cover, réfugiés dans plusieurs médias, font eux aussi leur coming out. Nous n’avons plus peur d’affirmer notre foi.

Jadis condamné à l'underground philosophique, aux pages idées de Marianne et aux Matins de France Culture, notre maître connaît un sursaut d’intérêt de la part des médias mainstream, et les auditeurs de France Inter eux-mêmes ont été brièvement, mais profondément, michéisés, le temps d’une heure d’entretien dans l’émission Service Public.

Jean-Claude Michéa, fais nous mal, car c’est ce que nous aimons

Depuis des années, Jean-Claude Michéa est un philosophe socialiste qui écrit des livres sur la gauche que personne à gauche ne lit. Il faut dire que ses ouvrages sont truffés de gros mots: communauté, conservatisme, enracinement, morale, peuple, décence ordinaire. Des concepts qui feraient nettement moins cool à la Gaité lyrique que déterritorialisation, innovation, déconstruction, relativisme, etc.

Soyons sérieux cinq minutes. Je m’effacerai derrière ces extraits de la critique que fait Anselm Jappe en 2007 d'un ouvrage de Michéa, L'Empire du moindre mal, pour résumer la pensée critique de ce dernier:

«La thèse principale de Michéa ne peut que paraître provocatrice pour un militant de la gauche: il décrit «la gauche» comme une forme du libéralisme. Cependant, cette amère constatation est effectivement essentielle pour  comprendre l’histoire du capitalisme.
[…]
Michéa a absolument raison de souligner que le capitalisme n’est pas conservateur par son essence et que l’esprit bourgeois n’est pas égal au capitalisme. Il analyse avec acuité la contribution que beaucoup des combats de la gauche post-soixante-huitarde ont fournie à la modernisation du capitalisme, comme le culte de la jeunesse, du nomadisme et des hommes sans qualités et sans liens (dont Deleuze a été le chantre le plus excessif)»

... Vous le voyez, notre maître blasphème beaucoup. Les insanités michéiennes dont j'ai parlé plus haut alternent avec une critique répétée des idoles du camp adverse, dont nous nous régalons joyeusement à chaque nouveau couplet bien que nous les connaissions désormais par cœur. Mais c’est tellement rare, et c’est tellement bon!

Les Inrocks et Matthieu Pigasse, Libération, le Grand Journal, l’OMC et Pascal Lamy (de loin mon préféré), Richard Descoings, les nouvelles radicalités parisiennes (coucou les Femen), l’incitation à la mobilité, Michel Foucault et le structuralisme, Apple, la pensée post-moderne, à peu près tout ce qui anime et fait vivre le nanomonde intellectuel en vogue se fait défoncer à chaque nouvel opus michéen.

Et alors, nous, jeanclaudemichéistes atomisés, retrouvons à distance un sens du collectif et jouissons de concert. Et nous crions à notre maître montpelliérain: donne-nous en plus! C’est si bon comme ça! Fais-nous encore Pascal Lamy et l’éloge de la dérégulation financière européenne, c’est le meilleur! Replonge la tête sous l’eau aux Inrocks, c’est tellement bon!

Mais il est un élément qui rend Michéa plus suspect encore aux yeux de nos détracteurs. Il se fait le défenseur de la cause du peuple, des gens ordinaires contre les élites. Une pensée qu’il puise notamment chez Christopher Lasch, le génial auteur de La révolte des élites, exemple d’un populisme positif et exigeant. Lasch, profondément michéiste bien que son œuvre soit antérieure à celle du maître, a décrit dans La culture du narcissisme le type d’individu a-historique, anxieux et vide que produit la société libérale américaine.

Bouge ta pensée critique: la théorie de la convergence libérale

Notre souci, à nous, les jeanclaudemiéchistes, c'est que nous traînons pas mal avec des gens de gauche. Apeurés par notre éclectisme philosophique et notre goût de la transgression intellectuelle, ces récalcitrants s’indignent de ce qu’ils ont lu quelque chose d’élogieux sur «Notre» Michéa dans un journal de droite, afin de nous réduire au silence. C’est alors que nous leur rétorquons que «Le péché mortel c’est de dire “X est un ennemi politique, donc c’est un mauvais écrivain”», comme l’écrit le maître à propos du surmaître, George Orwell.

L’adversaire est déstabilisé. C’est lors de cette étroite fenêtre de disponibilité intellectuelle que nous l'attaquons. Et nous lui tenons alors ce langage:

Prends la pilule bleue, l'histoire s'arrête là, tu te réveilles et restes à jamais prisonnier de ta caverne d'illusions politiques techno-libérales toutes pourries.

Prends la pilule rouge: on t'enlève tes Google Glass et tu descends avec nous à Michéaland. Mais attention, on ne t'offrira que la vérité nue. 

Neuf fois sur dix, nous devons relâcher notre proie, trop apeurée de ce qu'elle risque de découvrir. Mais parfois, nous ferrons l'un d'eux, et nous lâchons alors le coup fatal. Celui dont il ne se remet pas. La convergence Medef-Canal Plus. Pour Michéa, il devient difficile d’ignorer que «la logique libérale» est «un ruban de Moebius dont les deux faces, à première vue opposées, n’offrent en réalité aucune solution de continuité.»

Le «mode de vie mobile et “sans tabou”, dont la culture mainstream et la religion du progrès technologique symbolisent aujourd’hui l’indispensable complément spirituel» est donc précisément celui dont le capitalisme avait besoin pour légitimer «les nouvelles manières de vivre [...] que sa dynamique concurrentielle impliquait nécessairement.»

«C’est donc, en dernière instance, le libéralisme culturel –et certainement pas l’austérité religieuse ou le puritanisme moral– qui constituera toujours la forme d’esprit la plus adaptée à une société de croissance et de consommation illimitées».

En d’autres termes: pas de Medef sans Canal Plus, et inversement. Tout un tas de faits curieux, qui passaient pour des paradoxes aux yeux de notre nouvelle recrue, deviennent instantanément des équations tout à fait compréhensibles: c'est normal que le PDG de Goldman Sachs soutienne le mariage gay parce que l'égalité est bonne pour le business, normal que South By South West soit un festoche de rock underground ET un salon de l'économie high-tech, que Libé soit un journal de gauche ET soutienne les délires de Iacub, etc.

Des hypothèses qui rendent Michéa évidemment très peu compatible avec l'univers mental du militant de gauche qui est «essentiellement reconnaissable, de nos jours, au fait qu'il lui est psychologiquement impossible d'admettre que, dans quelque domaine que ce soit, les choses aient pu aller mieux avant.»

Oh, je sais bien ce que disent de nous les ericfassinistes et les sylvainbourmistes lors des messes noires qu’ils célèbrent en commun dans les sous-sols de Radio France. Que nous sommes possédés par le démon, que nous avons été triangularisés par les fascistes, que notre ni-droite / ni-gauche est suspect, sert de paravent à l’introduction de nos idées malfaisantes, et que notre goût pour la traque du libéral-libertaire finit par faire de nous de véritables nationaux-identitaires.

Mais nous autres, jeanclaudemiéchistes, savons bien qu’il nous faut nous méfier des tentatives de récupération mal intentionnées de notre précieux savoir. Le jeanclaudemichéisme n’est pas une pratique sans danger. Sa recherche exigeante et doloriste de la vérité socialiste nous expose à découvrir au détour de notre chemin la hideuse porte des enfers de la droite et de la réaction, et nous savons que marcher sur cette ligne de crête exige vigilance contre les tours que nous tend le malin.

Jeanclaupolis, la cité de la décence ordinaire

Nous voulons faire vivre le jeanclaudemichéisme. L’incarner dans un projet.

C’est pourquoi nous projetons de construire un foyer du socialisme réellement agissant en Languedoc-Roussillon, un michéastère, pour y loger nos disciples, réfléchir à la pensée michéiste et expérimenter un mode de vie sobre et convivial. Dans cette cité de la décence ordinaire, que nous baptiserons Jeanclaupolis, nous espérons ainsi renouer avec le socialisme des origines, celui que les marxistes orthodoxes dédaignaient en le qualifiant d’utopiste.

Cette organisation sociale sera la preuve concrète de la possibilité d’un michéisme politique ancré dans le réel, un socialisme à visage humain éloigné de la forme étatique et totalitaire du communisme. Conformément aux enseignements de Marcel Mauss, nous pratiquerons la logique de l’obligation du don qui, loin du caractère juridique désincarné de l’échange marchand, sera le ferment premier du lien social.

Banquets et orgies seront régulièrement organisés dans la salle des Anti-utilitaristes. Il ne s’agira cependant pas de débauche ultralibérale organisée sous l'égide du diabolique FMI, mais de relations respectant un protocole fidèle aux principes de camaraderie amoureuse édictés par Emile Armand

Nous autres, jeanclaudemichiéstes, pensons du bien de la notion de communauté (qu’Engels préférait à celle d’Etat socialiste, et qui lui semblait traduire le terme français de Commune), et nous refusons que cet attachement soit associé à du racisme larvé, ce qui est difficile à faire accepter à un canalplussiste moyen.

Pour citer à nouveau le texte d’Anselm Jappe,

«[La] critique des Lumières [de JC Michéa] est toujours conduite au nom du «projet moderne d’émancipation» et n’a rien à voir avec un simple regret nostalgique du monde qui fut, y compris son ordre social – regret qui commence à se répandre, même dans certaines niches de la critique anti-industrielle.»

Anarchistes conservateurs, comme se définit le maître, nous digérons la synthèse du catholicisme social, de son éloge d’une communauté qui ne soit pas un retour à l’ordre ancien, et de la libération socialiste du règne de la marchandise.

Toutes celles et tous ceux qui brûleront leur numéro des Inrocks lors de nos Potlach hebdomadaires seront accueillis à bras ouverts dans la communauté. Ils seront faits citoyens de Jeanclaupolis, où il se verront offrir une cellule de méditation philosophique dans l’aile Castoriadis en échange du travail de la terre quelques heures par semaine.

Jean-Laurent Cassely

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