France

Mélenchon, Le Pen, Cherki: la stratégie de la provoc

Eric Dupin, mis à jour le 28.03.2013 à 16 h 43

Le succès médiatique des provocations en tous genres tient indubitablement à la lassitude provoquée par un discours politique contemporain aseptisé.

A l'Elysée en juin 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

A l'Elysée en juin 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

«Je vous ai bien roulés dans la farine!» Au micro de France Inter, Jean-Luc Mélenchon n’a pas pu s’empêcher de se vanter de l’impact de ses récents propos face aux «curés médiatiques» que sont, à ses yeux, les journalistes. Le dirigeant du Parti de gauche a certes reconnu, devant le congrès de son parti, avoir été blessé par les injustes attaques d’antisémitisme dont il a été l’objet. Mais il semble surtout satisfait des effets d’une stratégie de parler «dru et cru» mûrement réfléchie.

C’est de manière calculée que François Delapierre, son bras droit, a traité Pierre Moscovici (et les autres ministres européens de l’Economie par la même occasion –ce qui n’a pas ému grand monde) de «salopard». C’est de manière préméditée que l’ancien candidat à l’élection présidentielle a enfoncé le clou en affirmant que «Mosco» ne «pense pas en français» mais «dans la langue de la finance internationale». Mélenchon est coutumier de formules provocatrices qui font mouche. On se souvient de celle de «capitaine de pédalo dans la tempête» envoyée à la face de François Hollande au cours de la campagne.

Ce style brutal n’est pas sans réels avantages. Son premier est de permettre à Mélenchon et à ses proches de briser le mur du conformisme médiatique. En cette époque moutonnière, seulement divertie par le buzz, il est devenu impératif de hausser le ton pour avoir quelque chance d’être entendu.

«J’ai passé des années à dire les mêmes choses qu’aujourd’hui sans qu’elles aient l’écho qu’elles ont aujourd’hui», argumente l’ancien sénateur socialiste. «Si nous avions expliqué pour la énième fois le traité budgétaire européen, le six-pack, le two-pack sur lequel j’ai écrit des centaines de lignes...», il n’en serait rien resté, soupire-t-il. Qui peut le contester?

Le but est alors de prendre appui sur les réflexes du système médiatique, ô combien prévisibles, pour provoquer une indignation de l’establishment, et tenter en retour de gagner la complicité populaire. Mélenchon parle d’un «effet de judo» généré grâce à «un ou deux mots obus qui permettent de créer de la conscience et du débat». Plus les puissants et les gens en place crieront au scandale, et mieux les téméraires tribuns seront considérés par un peuple en rogne...

La référence au FN

On aura, bien évidemment, reconnu ici un mécanisme dont le Front national fait ample usage depuis plusieurs décennies. Dans un style autrement plus nauséabond, Jean-Marie Le Pen excellait à produire du scandale pour s’assurer les faveurs d’une frange non négligeable de l’électorat. De manière plus contrôlée, Marine Le Pen sait, à l’occasion, utiliser des mots qui claquent et répondent, par le tumulte qui en résulte, à certaines colères populaires.

Le parallèle est établi par les dirigeants du PG eux-mêmes. «L’extrême droite, elle, nomme ses adversaires, elle a donné un visage au système qu’elle dénonce», a expliqué Delapierre dans le discours prononcé devant le congressistes où il s’en est pris à Moscovici. «Si nous ne les nommons pas, nous ne saurons pas les affronter», a-t-il souligné. Cette stratégie s’impose d’autant plus aux responsables de ce parti qu’ils sont persuadés que nous traversons une «période pré-révolutionnaire» et que tout cela finira pas un affrontement entre le FN et la gauche radicale.

Le risque de l’isolement

La stratégie du parler dru n’en expose pas moins le Parti de gauche et son leader à de sérieux risques. On conçoit sans peine qu’ils tiennent à se distinguer le plus clairement possible d’une politique aux antipodes de leurs convictions et qui ne semble pas vouée au succès. Ces invectives ne les coupent pas moins des forces de gauche qui entretiennent un rapport critique mais mesuré avec le pouvoir en place. Elles ne favorisent guère, à cet égard, l’émergence d’une majorité alternative de gauche pourtant appelée de ses vœux par Mélenchon.

Les provocations de Le Pen père —tout particulièrement celle du «point de détail»— ont enfermé le FN dans un ghetto dont il a, encore aujourd’hui, le plus grand mal à sortir. Mélenchon devrait d’autant plus être attentif au risque de la marginalisation qu’il est doté d’un tempérament sanguin qui l’expose au risque de prononcer un jour le mot de trop.

Le style du parler cru a aussi l’inconvénient de porter un message essentiellement négatif. C’est la colère et la dénonciation qui occupent ici le devant de la scène. Ces polémiques, forcément personnalisées, n’élèvent pas précisément le niveau de conscience politique. Le Parti de gauche, qui a élaboré un projet novateur avec «l’écosocialisme», mérite mieux que de se cantonner à une fonction tribunitienne potentiellement stérile.

Un espèce de novlangue imbitable

Le succès médiatique de ces provocs en tous genres tient indubitablement à la lassitude consécutive au discours politique contemporain aseptisé. On est fort loin aujourd’hui, même avec les locuteurs les plus audacieux, de la violence verbale du passé. Qui a encore en mémoire le qualificatif de «boche» jeté à la tête de Robert Schuman par les députés communistes en 1947?

Nous sommes assurément passés d’un extrême à l’autre avec, désormais, la crainte perpétuelle de «dérapages» immédiatement sifflés par une police du langage incroyablement soupçonneuse. Il est déconseillé d’appeler un chat un chat. Une pénible langue de bois contemporaine assoupit les auditoires. Soucieux de ménager les possibles, Hollande excelle dans cet exercice où personne ne comprend exactement ce que son voisin croit avoir saisi.

C’est un député socialiste imprudent, Pascal Cherki, qui vient de s’en prendre à «cette espèce de novlangue imbitable» où il est mystérieusement question de «redressement dans la justice» et de «nouveau modèle français». Et de demander au président de la République d'«arrêter ces discours que personne n'entend, que personne ne comprend». Au moins Mélenchon réussit-il, sur ce plan, à incarner un parfait anti-Hollande.

Eric Dupin

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Journaliste
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