Monde

Le pape François en odeur de sainteté

Henri Tincq, mis à jour le 28.03.2013 à 12 h 13

Jeudi soir, le nouveau pape ira laver les pieds de jeunes prisonniers. Le pontificat commence sous le signe de l’humilité la plus radicale. Est-ce la promesse de réformes dans l’Eglise?

Les chaussures du nouveau pape. REUTERS/Max Rossi

Les chaussures du nouveau pape. REUTERS/Max Rossi

A Rome, à la veille des fêtes de Pâques, on en parle déjà comme d’un miracle. Rien sur le fond n’a changé, mais en quelques jours, le pape François a redressé l’image d’une Eglise empêtrée dans ses scandales, une certaine arrogance, un discours dogmatique et monocorde. Corruption, dysfonctionnements, blanchiment d’argent sale, pédophilie: tout semble effacé ou mis entre parenthèses. Comme si, en confiant les rênes à un simple pasteur, sobre, humble, éloigné des miasmes romains, les cardinaux avaient sorti l’Eglise de son cauchemar. Une certaine euphorie guette même le monde catholique.

Sans avoir pris la moindre décision d’importance, ni posé le moindre acte de réforme —il n’a pas encore prononcé de discours-programme, ni procédé à aucune nomination—, le nouveau pape a déjà rempli une partie de son office: apporter une bouffée d’air frais. Les débuts d’un pontificat sont toujours révélateurs d’un style. Jean Paul II est vite devenu l’athlète de Dieu, Benoît XVI un théologien timide et réservé. François a la bonhomie de Jean XXIII (1958-1963), la finesse de Paul VI (1963-1978), la modestie de Jean Paul Ier (1978).

Le nouveau pape commence son pontificat sous le signe de l’humilité la plus radicale. Jeudi soir —jeudi saint pour les chrétiens—, il ira laver les pieds de prisonniers à Casal del Marmo, centre de détention pour mineurs de Rome, en imitant le geste du Christ lors de la dernière Cène précédant sa Passion.

Déjà, il a dépouillé la liturgie d’un apparat que ne détestait pas son prédécesseur. Il a renoncé à sa croix dorée et à ses mocassins rouges de pape. Il ne réside pas dans son appartement pontifical de 300 m2 où, a-t-il dit, «on pourrait loger trois cents personnes». Il a préféré rester à la maison Sainte-Marthe où résidaient les électeurs durant le conclave.

Il disait aux cardinaux, avant son élection, vouloir rompre avec une Eglise «mondaine», qui vit «d’elle-même et pour elle-même». Il veut aller «dans les périphéries», pas seulement géographiques, mais aussi dans les «périphéries de l’existence», là où se trouvent le mal, l’injustice, la souffrance. Depuis, il se présente comme «le curé du monde», improvise ses discours, fend la foule, la salue avec des gestes et des mots familiers, arrête sa papamobile pour embrasser des enfants et des handicapés.

Au total, un casting presque parfait. Le pape François a tout de l’évêque sud-américain chaleureux, proche de son peuple et des plus pauvres, vivant modestement, quadrillant les bidonvilles, tenant un discours carré sur la doctrine, mais ouvert sur la justice sociale. On savait le cardinal Bergoglio conservateur sur les mœurs, mais audacieux dans sa critique du néo-libéralisme et des instruments de profit. Devenu pape, sous le patronage de François d’Assise, il rêve d’«une Eglise pauvre, pour les pauvres». Vieille utopie d’une Eglise qui renonce à ses pouvoirs, à ses structures, à ses richesses, afin de devenir plus spirituelle.

Une nouvelle gouvernance?

Comment passer de ce rêve à la réalité? Le pape a été élu pour son charisme et sa personnalité, mais aussi sur la promesse d’une profonde réforme de sa gouvernance. Celle-ci est suspendue à la nomination d’un nouveau secrétaire d’Etat —une sorte de Premier ministre— pour remplacer le cardinal Tarcisio Bertone, 79 ans, discrédité dans l’affaire Vatileaks, qui n’était pas issu de la filière diplomatique et de la bureaucratie romaine.

Le nouveau pape devra trouver un homme compétent et «irréprochable», selon son mot, pour rompre avec l’image d’une Curie routinière et intrigante, repliée sur ses privilèges et ses clans. Il a sur sa table un rapport explosif commandé par Benoît XVI et rédigé par trois anciens cardinaux de la Curie sur les dysfonctionnements qui ont donné naissance au scandale Vatileaks.

Le seul indice de sa volonté de réforme est l’insistance que le pape François met à définir son pouvoir comme un «service» et à se présenter comme simple «évêque de Rome» —première fonction d’un pape—, à l’égal de tous les autres. Il faut y voir le signe d’une volonté de rompre avec des décennies de monarchie pontificale, de faire progresser le travail «collégial» entre le pape et les évêques. Que le pape limite son pouvoir à celui de l’«évêque de Rome » et ce sera aussi une étape nouvelle pour l’œcuménisme, un pas en avant en direction des Eglises séparées (protestantisme, orthodoxie, anglicanisme) qui contestent la «primauté» et l’«infaillibilité» du pape.

En aura-t-il la volonté et les moyens? Jean Paul II, parce qu’il voyageait, Benoît XVI, parce qu’il écrivait et enseignait, avaient renoncé à réformer leur gouvernement, sans doute aussi découragés par les blocages. Le pape François vient de plus loin. Il a les mains libres, n’a jamais eu qu’un rapport distant avec la Curie. Le meilleur moyen de ne pas retomber dans le carcan serait de décentraliser, de développer l’autonomie des conférences régionales d’évêques —jusqu’à imaginer un «patriarcat» par continent— qui, sans nuire à la solidarité de l’Eglise universelle, respecterait davantage l’originalité de chaque culture locale.

Depuis longtemps, la proposition existe d’une sorte de «Conseil de la couronne», groupe restreint d’évêques issus de tous les continents qui se réunirait très régulièrement autour du pape. L’idée fait son chemin.

Une autre proposition, qui a la faveur des forces réformatrices, serait de donner un vrai pouvoir de décision —pouvoir délibératif— au «synode», cette assemblée d’environ 200 évêques délégués du monde entier qui se réunit tous les deux ans afin de débattre d’un thème urgent. Le synode n’est plus aujourd’hui qu’une chambre d’enregistrement. Ses pouvoirs ne sont que consultatifs et ses différentes réunions —28 depuis la première en 1967— sont des sommets d’ennui. Ses propositions ne sont jamais rendues publiques et le pape y a toujours le dernier mot.

Remettre l'Eglise au cœur de la société

Un exercice du pouvoir plus modeste et collégial n’y suffira pas. Le nouveau pape devra s’attaquer à d’autres handicaps: à la crise des vocations religieuses qui mine l’Eglise; à un discours moral sur la contraception, le divorce, l’avortement, l’union homosexuelle qui la coupe de secteurs entiers de la société; à des demandes nombreuses visant à mettre fin au célibat obligatoire des prêtres, au statut d’infériorité des femmes, à celui des couples divorcés-remariés dont la marginalisation est de plus en plus mal ressentie dans les rangs catholiques.

«Notre Eglise a deux cents de retard. Notre culture a vieilli, nos maisons religieuses sont vides, notre appareil bureaucratique se développe», déplorait le cardinal Martini, grande figure réformatrice, à la veille de sa mort le 31 août dernier. Le pape François n’ignore pas ce mot d’un cardinal qui était comme lui jésuite. Il sait l’ampleur des questions nouvelles liées aux désordres de l’économie et au progrès des sciences. La relation homme-femme, la bioéthique médicale, la mondialisation, les équilibres écologiques, la répartition des richesses, les hypothèses de croissance et de décroissance doivent être repensés, non pas sous forme de textes préparés à l’abri des bureaux du Vatican, mais bien à travers des réflexions collectives.

Le pape François a trouvé son style. Il reste à connaître ses premières décisions pour s’assurer que sa volonté de réformer l’Eglise est bien réelle et prouver sa capacité à le faire.

Henri Tincq

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Journaliste
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