Donner, c'est bon pour l'économie

REUTERS/Akhtar Soomro

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En plus, il paraît que cela rend très heureux. Mais comment inciter les gens à donner plus?

Alors que certains économistes se plaisent à analyser des phénomènes aussi divers que l'environnement, la vie privée, ou les déviances sociales, (ce qui, du reste, peut être d'une lecture réjouissante), voici un petit bouquin d'économie[1] écrit, une fois n'est pas coutume, par un vrai non-économiste. Autant que je sache, du moins. Car Jean-Michel Cornu est, officiellement, directeur scientifique de la Fing (Fondation Internet nouvelle génération) et on l'interroge plus souvent sur l'innovation dans les pays émergents, les nouveaux usages des technologies de l'information, ou la façon dont ces dernières ont modifié les façons d'innover que sur la croissance du PIB ou les crises monétaires.

Et pourtant: ce chercheur croit bien avoir trouvé une piste de réflexion intéressante pour maximiser la création de valeur dans une société. Sa recette est simple: inciter les citoyens à donner plus.

Donner? Dans une société marchande, où l'économie repose sur l'échange, pourquoi serait-il judicieux de donner? Voire d'ériger le don en véritable outil économique comme le propose l'auteur? N'est-ce pas même limite dangereux puisque que l'on risque ainsi de financer des projets sans intérêt?

Eh bien figurez-vous que le don peut, dans certaines circonstances, se révéler plus rentable que l'échange monétaire. Précisons à ce stade que Jean-Michel Cornu ne s'intéresse pas à n'importe quelle forme de don: le seul don qui vaille, pour lui, est le don «désintéressé», autrement dit celui qui n'attend pas de contrepartie de la part de la personne à qui l'on a donné. Exit donc le mécanisme du don-contre don cher à Marcel Mauss: celui-là n'est qu'une forme d'échange décalé dans le temps et où les valeurs monétaires ne s'équilibrent pas nécessairement.

Non: Jean-Michel Cornu parle bien du don sans réciprocité motivé seulement par le désir de rendre heureux, ou de secourir des personnes. Et cette forme de don remplit parfois des fonctions précieuses que l'échange monétaire, lui, ne sait pas satisfaire.

Ne confondons pas don et échange

Par exemple: c'est mathématique, le don ne crée pas, par définition, de dette. Rien n'empêche donc de multiplier les dons, sans pour autant mettre en cause la solvabilité à terme des personnes ou des groupes qui en profitent. Une façon, en quelque sorte, de remettre les compteurs à zéro. 

Autre différence: dans l'échange, le vendeur et l'acheteur éprouvent chacun un besoin que la transaction satisfait simultanément. Quitte à ce que le vendeur use et abuse du marketing pour «créer» un besoin naguère inexistant chez l'acheteur. Le don en revanche est motivé par une seule chose: le besoin de celui à qui l'on donne. Il régule donc mieux la production de richesses, et se révèle plus efficace que l'échange en termes de répartition de ces richesses: elles peuvent circuler y compris chez les moins solvables.

Enfin, le don peut créer de la valeur de façon illimitée: un petit don pour moi peut avoir une importance considérable pour celui qui reçoit. C'est bien du reste sur ce thème que pas mal d'ONG fondent leurs campagnes de collecte. Et c'est ainsi, aussi, qu'ont été mis au point des concepts comme le «pay it forward». Là, le don initial est bien désintéressé –le premier donateur ne reçoit rien en échange–, mais le bénéficiaire doit ensuite réaliser trois dons nouveaux, à trois personnes distinctes. 

Reste que malgré ses atouts, le don ne joue guère un rôle économique déterminant, même si le crowfounding par exemple commence à lui donner une nouvelle légimité.

La raison est simple: on donne en général à des gens que l'on connaît, à la rigueur à des instituts labellisés, souvent par peur de donner... à des profiteurs. Dommage, parce que donner paraît-il rend heureux. Et même bien plus heureux que consommer, démontrent les enquêtes abondamment citées dans ce petit ouvrage. Parfois, et toujours selon les mêmes études de psychologie appliquée, nous serions du reste bien plus généreux lorsque nous payons pour les autres que pour nous-mêmes. Donner augmente l'estime de soi, ainsi souvent que le sentiment d'appartenance à une communauté. Il se crée même parfois, lit-on, un état de «flow», où, immergé dans le don, totalement absorbé par son activité, on ressent un grand bonheur.

Un projet: la donnaie

Comment donc développer le don et en faire un véritable instrument économique? Jean-Michel Cornu se verrait bien créer un mécanisme dédié: la donnaie. Son cahier des charges n'est pas simple: comme peu de personnes donnent, il s'agit de maximiser la valeur des dons. Ou, plus précisément, de maximiser l'écart entre l'effort demandé au donateur, et l'utilité perçue par le bénéficiaire. Il sera plus efficace qu'un professionnel de l'écriture donne une demi-heure de son temps pour aider des personnes précaires à écrire des courriers administratifs que de confier cette tâche à un électricien. Qui, en revanche, sera bien plus utile en donnant un peu de sa compétence à des personnes mal logées.

Pour ce faire, les donateurs doivent pouvoir identifier au mieux les besoins auxquels ils sont susceptibles de répondre. Et les bénéficiaires peuvent avoir eux aussi intérêt à choisir leur donateur putatif en fonction de ses capacités à leur donner ce dont ils ont besoin. D'où l'intérêt, par exemple, de mettre sur pied des plateformes Internet vraiment transparentes.

Autre impératif important: développer les motivations à donner. Donner rend peut-être heureux, n'empêche que cela demande un effort initial que bien peu se résolvent à effectuer.

Alors il faut créer des occasions: des événements, des effets de groupe, et, là encore, les réseaux sociaux constituent un outil précieux... Mais aussi donner des indications sur les effets de son don, sur le bonheur qu'il a occasionné, mais également, et peut-être surtout, sur les communautés qu'il a permis de créer. Jean-Michel Cornu a du reste quelques idées comme le «Namou» ou le «We-Me» que je me garderais bien d'expliciter ici.

Utopique? Dans nos sociétés où le lien social n'est plus toujours au rendez-vous, le don a pour lui un immense atout: il rend moins solitaire. Son bénéficiaire, comme son donateur. Une forme d'anti-dépresseur, en quelque sorte. 

Catherine Bernard

[1] Jean-Michel Cornu, Tirer bénéfice du don pour soi, pour la société, pour l'économie, Editions Fyp. Retourner à l'article

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