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Nous sommes tous des pervers

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 02.04.2013 à 10 h 38

Terme médical à l'origine, le mot «pervers» est passé dans le langage courant. Après avoir longtemps désigné une sexualité dite déviante, il a pris une connotation plus générale.

REUTERS/Suzanne Plunkett

REUTERS/Suzanne Plunkett

Les pervers sont partout. En tout cas d'après les médias, qui emploient le terme à tort et à travers. Ainsi, on a pu apprendre sur le site de l'Express que Staline n'était qu'un banal pervers narcissique. Est-ce à dire qu'il souffrait de la même pathologie que Dominique Strauss-Kahn, dont les penchants sexuels lui ont, à lui aussi, valu le titre de pervers –tout court, cette fois? Ou bien était-il plus proche de Christian Grey, le héros du best-seller érotique 50 Shades of Grey amateur de bondage et de pratiques sado-maso?

On le voit, le terme recouvre une étendue de notions qui n'ont pas grand-chose à voir entre elles. Pourtant, à l'origine, la perversion avait une signification médicale et psychiatrique bien précise, qualifiant des comportements déviants par rapport à la norme. Mais la définition du pervers a évolué avec le temps et les mœurs.

Par exemple, il y a à peine plus d'un siècle, elle réunissait, entre autres, les homosexuels, les fétichistes et même les masturbateurs (dits «onanistes»), ce qui devait représenter quand même pas mal de monde.

Le XIXe siècle avait pourtant commencé sous de meilleurs auspices. En 1810, le tout jeune code pénal, institué par Napoléon, stipule qu'à l'exception de l'adultère, toute conduite sexuelle privée était autorisée, du moment qu'elle impliquait des adultes consentants. Mais dès le milieu du XIXe siècle, la médecine a commencé à fourrer son nez dans les pratiques sexuelles de la population et à médicaliser les comportements jugés déviants.

Certains cas avaient défrayé la chronique. En 1849, à 24 ans, le sergent Bertrand –dit le Sergent nécrophile ou le Vampire de Montparnasse–  exhumait des cadavres de femmes pour leur rendre un dernier hommage. Déclaré «monomane destructeur et érotique» par les médecins, le jeune homme écopa d'un an de prison, avant de rejoindre ses belles en se suicidant dès sa sortie.

Déviation du but reproductif

Publiée en 1886, l'étude Psychopathia Sexualis du psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebbing considère la perversion comme une sexualité qui ne répond pas au but de la nature, c'est-à-dire la reproduction. Il popularise notamment les termes de sadisme et de masochisme.

La science de l'époque crée de nouveaux mots pour qualifier ces comportements «déviants»: homosexualité (1869), exhibitionnisme (1877) en encore fétichisme (1887). En latin, «pervertere» signifie «mettre sens dessus dessous»: les pervers sont ceux qui agissent contre l'ordre du monde. Notamment du point de vue sexuel.

Différentes théories tentent successivement d'expliquer ces comportements considérés comme pathologiques:

  • 1) C'est d'abord la monomanie: l'individu est comme possédé par ses pulsions, qui le dépassent.
  • 2) Puis la dégénérescence: la sexualité humaine serait le résultat d'une évolution et les pervers seraient des dégénérés, une sorte d'exception.
  • 3) Enfin, c'est l'apparition de la psychologie sexuelle qui amènera à dépathologiser la variété sexuelle humaine. Chez certains individus prédisposés, un accident peut rester irrémédiablement associé aux sensations génitales infantiles et détermine une orientation de leur sexualité.

Par exemple, l'écrivain Sacher-Masoch, qui donnera son nom au masochisme, raconte dans Choses vécues comment, jeune enfant, caché dans un placard, il fut témoin d'une scène d'adultère entre sa tante et son amant. Surpris, il reçut une bonne raclée. Ce souvenir d'enfance, associant dans son esprit violence physique et plaisir, lui faisant découvrir «l'affinité mystérieuse entre cruauté et volupté», détermina ses fantasmes sexuels et l'oeuvre qui en découle.

Ce cheminement théorique aboutit aux étapes du développement sexuel de Freud. Le père de la psychanalyse divise la clinique psychanalytique en trois branches: la névrose, la psychose et la perversion.

Pour Freud, dans le développement de tout être humain, la perversion est un passage obligé. Ainsi, l'enfant est un pervers polymorphe: ses désirs se fixent sur une multitudes d'objets et de parties de lui-même, et il est à la fois masturbateur, exhibitionniste, sadique...

Selon la théorie psychanalytique, le pervers échappe au fameux complexe d'Oedipe, à l'angoisse de la castration et aux interdits sociaux qui en découlent: sa sexualité reste infantile, focalisée sur des objets partiels (un pied, une culotte...), il est dans le déni de l'autre et seule compte sa jouissance personnelle.

Des perversions aux paraphilies

Mais l'air du temps a changé: aujourd'hui, les perversions ont disparu des manuels de psychiatrie. Pour les désigner, on parle maintenant de paraphilie («aimer autrement») sans juger leur origine. Ainsi, on ne retient que le symptôme, en faisant abstraction des références culturelles et morales.

Selon la classification psychiatrique de référence (DSM IV), les paraphilies sont des «fantaisies imaginatives sexuellement excitantes, des impulsions sexuelles ou des comportements survenant de façon répétée et intense», durant au moins 6 mois, et «entraînant un désarroi cliniquement significatif, une altération du fonctionnement social professionnel ou dans d'autres domaines importants».

Ces comportements ne sont jugés pathologiques que s'ils «conduisent à une perturbation du fonctionnement (dysfonction sexuelle, participation de sujets non consentants), mènent à des complications légales, interfèrent avec les relations sociales».

Il existes 8 paraphilies référencées: exhibitionnisme, fétichisme, frotteurisme, transvestisme fétichiste, voyeurisme, sadisme, masochisme sexuel et pédophilie. Dans la 9e catégorie, on place toutes les autres: on peut y trouver par exemple la scatologie téléphonique (coup de fils obscènes), la clystérophilie (la passion des lavements), l'acrotomophilie (passion pour les amputés d'un membre)...

Les paraphilies s'appliquent seulement au versant sexuel des perversions. Elles se distinguent de la perversion psychique, encore appelé perversité, qui désigne une relation d'emprise et de domination en même temps qu'un déni de l'autre.

Les perversions psychiques

Si le mot pervers n'existe plus dans les classifications internationales psychiatriques, le terme s'est dilué dans langage commun, et existe toujours dans le langage psychanalytique. Il faut ainsi citer les très à la mode pervers narcissiques. Dans son livre La fabrique de l'homme pervers, paru en février, le psychiatre Dominique Barbier explique que notre époque est propice à l'apparition de ces pathologies, dont la version amoindrie est «le pervers ordinaire».

Pour lui, en effet, la société de consommation, dont l'installation est concomitante à l'effacement du rôle des pères, fonctionne comme un gros sein maternel qui empêche les individus de quitter le stade pervers. Comme les pères ne jouent plus leur rôle, qui est d'enseigner l'interdit, les individus sont poussés à rechercher, de plus en plus, la jouissance égoïste et immédiate.

Jouissance qui selon lui «est essentielle à nos sociétés parce qu'elle sous-tend la croissance», mais qui implique de placer les individus dans «un rapport immédiat avec l'objet, sans passer par l'épreuve du manque –manque qui ouvre à l'altérité, au désir, à l'acceptation de l'impossible, qui implique la renonciation, mais aussi la durée, qui nécessite de différer, d'attendre».

Bref, si désormais tout le monde est un peu pervers, le terme n'est pas près de se démoder.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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