France

A droite, l'hystérisation permanente

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 27.03.2013 à 15 h 41

La radicalisation par la droite de son attitude est une erreur politique majeure car elle ne peut qu’accélérer la montée des populismes, lesquels seront toujours mieux incarnés par l’extrême droite que par la droite elle-même.

Manifestation contre le mariage, le 24 mars 2013 à Paris. REUTERS/Mal Langsdon

Manifestation contre le mariage, le 24 mars 2013 à Paris. REUTERS/Mal Langsdon

Regardons Didier Deschamps: il est chargé de reconstruire une équipe de France. Il vient de perdre successivement devant l’Allemagne et l’Espagne, c’est-à-dire l’une des meilleures et la meilleure équipes du monde. Mais personne ne va titrer: «La débâcle». Personne ne demandera son remplacement. Tout le monde admet que l’on ne reconstruit pas une équipe en un jour mais qu’il lui faut étaler son calendrier de reconstruction sur quatre ans de façon à être au maximum lors de l’Euro 2016.

Regardons maintenant François Hollande: il a objectivement hérité d’une situation catastrophique d’un «Etat en faillite», comme disait François Fillon. Des caisses vides, un chômage consécutif à dix années de désindustrialisation, une perte de compétitivité sur ces dix dernières années, analysés par le rapport Gallois et qui montrent que cette question avait échappé à la sagacité de Nicolas Sarkozy; et, pour finir, un endettement qui a explosé pour un tiers, certes, du fait de la gestion de la crise internationale mais qui, selon la Cour des comptes, est pour deux tiers imputable à des baisses d’impôts massives et qui n’ont bénéficié qu’aux catégories les plus aisées. Donc à la rente et non à l’investissement.

Si l’on regarde les choses froidement, on peut se dire: ce n’est pas en quelques mois que l’on peut corriger une telle situation. On peut estimer que François Hollande ne va pas dans la bonne direction, malgré le pacte de compétitivité et la réforme du travail; ou qu’il ne va pas assez vite. Mais au nom de quoi décréter aujourd’hui que nous vivons une «débâcle»?

Une radicalisation tous azimuts

En fait, nous sommes en présence d’une radicalisation tous azimuts. Un tel climat a un précédent: l’hiver 1983/1984. A l’époque, François Mitterrand avait choisi une politique à contre-courant, généreuse (retraite à 60 ans, 39 heures, augmentation des bas salaires, etc) qui avait conduit le pays droit dans le mur. Au point qu’il avait fallu renforcer le contrôle des changes.

Or, cette fois, François Hollande a soigneusement évité une politique qui aurait aggravé nos déficits et notre impasse et s’est attaqué de front au rétablissement des comptes publics. Et c’est sans doute le choc fiscal qui a provoqué, dans certains secteurs de l’opinion, cette radicalisation.

Avec, à la clé, un même processus: hier, la grande marche de Versailles à Paris, dont l’objectif était clairement de bousculer François Mitterrand; cette fois, le rassemblement contre le mariage homosexuel, dont les organisateurs disent eux-mêmes qu’ils en attendent une cristallisation de tous les mécontentements pour bousculer François Hollande.

Ce parallélisme des formes de la contestation a une origine culturelle bien précise: l’illégitimité de la gauche au pouvoir. Pour beaucoup de leaders de droite en effet, la gauche est faite pour s’opposer, pour critiquer, mais certainement pas pour gouverner. Hier, Jacques Chirac, après l’élection de François Mitterrand, pronostiquait que l’expérience ne durerait pas six mois, puis qu’elle ne durerait pas deux ans; pour être, à la fin, au premier rang de ceux qui témoignèrent à François Mitterrand un certain respect, après que celui-ci eut régné quatorze ans!

De la même façon, qui ne voit aujourd’hui que tous les cercles sarkozystes sont mobilisés sur la base d’une analyse qui les conduit à penser que les échéances seront nécessairement bouleversées? Le résultat est la radicalisation que l’on observe et qui conduit à une sorte d’hystérisation permanente du débat public. L’objectif étant, au départ, de priver François Hollande de ce qui avait fondé son élection –un espoir d’apaisement du climat politique– et dans un deuxième temps d’accélérer l’affaiblissement du pouvoir.

Les  quelques jours de la semaine dernière nous ont offert, en raccourci, un condensé de cette stratégie. La première phase a été proprement hallucinante et a été déclenchée par la mise en examen de Nicolas Sarkozy. Là aussi, réflexe culturel: la droite manifestement n’est pas prête à accepter l’indépendance de la magistrature. Si bien que lorsque Jérôme Cahuzac est conduit à démissionner, sur la base de l’ouverture d’une enquête et sans mise en examen, c’est la manifestation de la justice; alors que la mise en examen de Nicolas Sarkozy est présentée littéralement comme un crime de lèse-majesté.

De la lutte contre le mariage pour tous à celle contre Hollande

Seul, François Bayrou a parlé sur ce sujet convenablement, en faisant observer que le respect par les élus de l’autorité judiciaire est l’un des fondements de l’Etat de droit. On a attendu vainement que Fillon se démarque et c’est pour finir Sarkozy lui-même qui, considérant que le tir d’artillerie avait été suffisamment fort et suffisamment répercuté, s’est arrêté sur une position plus raisonnable, qui consiste à batailler sur le terrain des faits pour apporter la preuve de sa bonne foi et de son innocence.

La réaction normale d’une droite légitimiste aurait dû être:

  • Article 1 – Nous croyons à l’innocence de Sarkozy car nous le connaissons et nous pouvons témoigner de ses qualités.
  • Article 2 – Au vu de ce qui est publié, les charges ne nous paraissent pas convaincantes.
  • Article 3 – Donc nous faisons toute confiance à la justice pour établir la vérité, à savoir l’innocence de Nicolas Sarkozy.

Mais voilà, le mot d’ordre est de dramatiser, d’hystériser en effet. Et c’est ainsi qu’après la manifestation près des Champs-Elysées, le pouvoir s’est trouvé accusé d’avoir «gazé des enfants». Et l’on a pu voir ce triste spectacle d’un député UMP au bord de l’apoplexie, donnant le spectacle de la haine! Tandis que la manifestation, imposante en effet, avait changé de sens.

On a bien compris qu’il ne s’agissait plus de manifester «contre le mariage pour tous», mais contre François Hollande.

«Gazer des enfants». Ce propos est, me semble-t-il, encore plus grave que les injures de Jean-Luc Mélenchon à l’endroit de Pierre Moscovici.

Les excès de Mélenchon

Aujourd’hui, François Hollande doit faire face à une opposition de gauche, conduite par la CGT qui voudrait bloquer l’accord sur le marché du travail; à une opposition de droite qui se focalise désormais contre Manuel Valls (c’est normal: après le départ du «maillon fort» du gouvernement Jérôme Cahuzac, l’autre maillon fort est bien Manuel Valls); dans ce contexte, la bataille au Medef prend tout sons sens: c’est Laurence Parisot elle-même qui met en garde contre la volonté d’instrumentaliser le Medef au service de la stratégie maximaliste de l’UMP. Il faut ajouter, pour parfaire ce paysage politique de crise, la montée des extrêmes. Jean-Luc Mélenchon, on le sait, s’est placé délibérément au premier rang de celle-ci. Il pousse chaque jour un peu plus le bouchon. Il utilise une violence verbale qu’il n’est pas difficile d’interpréter comme un appel implicite à une violence sociale.

Après ses délicates paroles à l’endroit de Pierre Moscovici, certains secteurs de la gauche ont volé à son secours, pour en minimiser la portée. Prenons maintenant les mêmes termes et mettons-les dans la bouche de Jean-Marie Le Pen: je vous laisse imaginer la suite… Jean-François Copé a donc raison lorsqu’il interpelle toute la gauche sur sa mansuétude à l’égard d’un Mélenchon qui joue sur les mêmes ressorts que Le Pen. Comparaison historique à l’appui puisque le numéro 2 de Mélenchon a comparé Harlem Désir à Daladier…

La situation objective du pays mérite-t-elle une telle dégradation de son climat politique? Nous ne sommes jamais qu’en stagnation quand sous l’ère Sarkozy nous avons connu une année de récession et quand d’autres pays dont la Grande-Bretagne, qui applique pourtant à la lettre un programme que l’opposition voudrait voir s’appliquer en France, est dans une situation bien plus difficile.

Mais voilà, les Britanniques ont le respect du débat et de la vie démocratique chevillé au corps. Quand nous sommes toujours travaillés par des aspirations, ici à la catastrophe, là à la révolution. Bref, dans un pays où la légitimité des gouvernants est sans cesse remise en question.

On peut dire: c’est bien fait! Sarkozy a subi en son temps un traitement tout aussi démesuré… C’est sûrement ce que pense l’ancien président de la République qui, manifestement, aspire à le redevenir. On peut aussi faire l’inventaire des erreurs de gestion du gouvernement actuel qui, pour moi, n’en sont qu’une: le ciblage fiscal des chefs d’entreprise quand il eut fallu les encourager.

Mais rien de tout cela ne saurait faire accepter que nous soyons condamnés à cette hystérisation permanente. La radicalisation par la droite de son attitude est une erreur politique majeure car elle ne peut qu’accélérer la montée des populismes, lesquels seront toujours mieux incarnés par l’extrême droite que par la droite elle-même.

Une droite responsable devrait s’abstenir de juger un quinquennat qui n’en est qu’à son début, pour se consacrer à l’essentiel de ce que l’on attend d’une opposition: restaurer son crédit, repenser un programme, ré-imaginer des solutions pertinentes qu’elle n’a pas su concevoir ou mettre en place lors du quinquennat précédent.

Mais dire cela c’est un peu parler comme François Bayrou qui se désespère de ce «climat d’affrontements», mais qui n’en voit pas lui-même le bout.

Jean-Marie Colombani

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