Economie

A Chypre, un coup de semonce pour les paradis fiscaux, mais pas plus

Gilles Bridier, mis à jour le 28.03.2013 à 10 h 55

L’Union européenne et le FMI ont adressé un coup de semonce aux paradis fiscaux en conditionnant leur filet de sécurité, mais n’ont pas engagé pas de réformes en profondeur. Les pays développés sont eux-mêmes trop impliqués.

Larnaca, à Chypre, en 2002. REUTERS/Yannis Behrakis

Larnaca, à Chypre, en 2002. REUTERS/Yannis Behrakis

L'affaire chypriote est-elle un coup de semonce pour les paradis fiscaux? Il est vrai que les modalités du deuxième plan de sauvetage, qui impliquent une restructuration du secteur bancaire, une mise à contribution des actionnaires et créanciers, et une ponction des dépôts au-dessus de 100.000 euros des banques en faillites, ont créé la surprise. «On savait que Chypre était un trou noir de la finance mondiale et que sa situation était critique. L’Europe aurait d’ailleurs pu intervenir plus tôt.  Mais on ne s’attendait pas à des mesures de cette nature.  Elles délivrent un message : les aides gratuites aux paradis fiscaux, c’est terminé», commente l’association CCFD-Terre solidaire engagée dans la lutte contre les paradis fiscaux.

Au cas où les acteurs de la finance opaque ne l’auraient pas bien compris, la vraie fausse bourde du ministre néerlandais des Finances, actuellement patron de l’Eurogroupe –les grands «argentiers» de la zone euro–, a révélé que telle était la nouvelle doctrine à laquelle songeait l’Europe pour apporter son aide aux pays en difficulté: si on joue et qu’on perd, on paie. Une inflexion lourde de conséquences pour la garantie des dépôts.

Ainsi, en mettant à contribution les bénéficiaires de «l’économie de casino» qui a fait la réputation de Chypre, l’Europe (par la Commission européenne et la BCE) et le FMI leur adressent une mise en garde encore plus claire qu’à l’occasion des G20 qui se sont succédé depuis celui de Londres en 2009.

Un coup au portefeuille

Car cette fois, il ne s’agit pas seulement de menaces verbales. L’Europe tape au portefeuille, ce qui est bien plus douloureux que les mesures prises au fil de l’eau pour introduire progressivement un peu de transparence dans les mouvements de capitaux et identifier les dépôts, tel que le réclame le Forum fiscal mondial de l’OCDE.

Pour autant, ce serait faire preuve de beaucoup d’angélisme d’imaginer que les paradis fiscaux vont s’empresser de revenir sur terre en adoptant des pratiques transparentes et loyales, ce qui signerait la fin de leur existence comme places financières et assécherait leurs revenus. D’ailleurs, même si la banque Laiki va disparaître et si la Banque de Chypre va devoir être recapitalisée, la troïka qui a fait pression sur Nicosie ne lui a pas réclamé d’engager véritablement des réformes de fond. 

Cette troïka aurait été bien en peine pour imposer de telles conditions alors que les grands pays de l’Union européenne et les principaux contributeurs du FMI utilisent eux-mêmes les services de places financières attractives!

De l’Ile de Man au Luxembourg, à la Suisse et au Lichtenstein en passant par l’Irlande, Jersey, Andorre ou Malte en Europe, de Hong Kong à Singapour en Asie, sans oublier le Delaware aux Etats-Unis ou des destinations plus exotiques comme les Bahamas, les Bermudes, l’île Maurice ou les îles Caïman… selon l’ONG Tax Justice Network, la liste est longue des pays qui accueillent des grandes fortunes ou des filiales d’entreprises ayant pignon sur rue aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne ou dans d’autres pays développés. Or, si le laxisme fiscal prospère, c’est qu’il est protégé.

Un indicateur parmi d’autres: les 50 plus grosses entreprises européennes ont, en moyenne, plus de 20% de leurs filiales dans des paradis fiscaux (et 26% en ce qui concerne les banques), indique CCFD-Terre solidaire.

Difficile, dans ces conditions pour les locomotives de l’Union européenne, de réclamer à Chypre des réformes de fond qu’elles n’appliqueraient pas elles-mêmes à l’intérieur de leurs frontières, ou qu’elles n’imposeraient pas à leurs propres ressortissants. Par ailleurs, on estime que, à eux seuls, près de 40% de l’opacité internationale a pour origine… les Etats membres du G20. Il y a du monde aux portes de ces paradis!

Entre la Russie et la zone euro, quelles conséquences?

S’il y a eu malgré tout des conditions inattendues imposées à Chypre pour obtenir le soutien de l’Europe et du FMI, c’est que les bénéficiaires de l’économie de casino chypriotes étaient avant tout… russes. Ce qui pouvait justifier un refus de l’Europe de faire payer à ses contribuables l’intégralité de la charge du sauvetage au bénéfice d’intérêts non européens. Mais elle s’en est tenue à des mesures plutôt techniques, à savoir une restructuration bancaire et une contribution des créanciers à la remise à flots.

En fait, l’Europe retire son filet de sécurité intégral aux paradis fiscaux, mais elle ne s’attaque pas fondamentalement à un problème qui crée une «évaporation» de mille milliards d’euros par an pour la seule Union européenne. Seule contrainte pour les paradis fiscaux: ne pas réclamer d’aide. Pour le reste, personne ne les menace.

Dans ces conditions, même si la Russie doit contenir son indignation compte tenu de la nature opaque des dépôts, Moscou aura du mal à avaler la pilule européenne à Chypre. D’autant que, depuis la crise grecque, les avertissements n’avaient pas manqué soulignant l’extrême fragilité du système chypriote compte tenu de son exposition au risque grec. L’Union européenne n’avait pas bougé.

Mais a-t-elle vocation à solder les pertes de ses membres qui prennent des risques excessifs pour attirer les capitaux étrangers? Certainement pas. Mais dans ces conditions, c’est en amont qu’il faut intervenir, pour empêcher cette «économie casino». Et pas sembler découvrir la situation lorsque le casino s’écroule.

Certes, les Etats sont souverains. Mais c’est alors la question de la crédibilité de l’Union européenne qui est posée, si ses institutions ne peuvent intervenir pour prévenir des dérapages.

De toute façon, on peut parier que cet épisode ne sera pas sans conséquences sur les relations entre la Russie, qui dispose d’importantes réserves en euros, et l’Union européenne, analyse l’économiste Jacques Sapir.

Gilles Bridier

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