Monde

Iran: la révolution Moussavi est possible, mais peu probable

Slate.com, mis à jour le 22.06.2009 à 15 h 28

Alors que des centaines de milliers d'Iraniens se massent dans les rues de Téhéran et d'autres villes iraniennes pour protester contre la fraude électorale qui a permis à Mahmoud Ahmadinejad de s'assurer un second mandat, l'Iran semble soudainement prêt à briser les chaînes de la théocratie répressive qui règne depuis la révolution de 1979. Mais les manifestations qui se déroulent actuellement sont-elles le début d'une révolution de velours comparable à celles qui ont chassé les dictateurs du pouvoir en Europe de l'Est? Ou au contraire, se rappellera-t-on juin 2009 comme juin 1989, la période où l'armée chinoise a écrasé les manifestants qui réclamaient la démocratie sur la place de Tian'anmen?

Un régime fragilisé...

En surface, il semblerait que le régime clérical de l'Iran soit prêt à s'effondrer. La corruption est généralisée, tout comme le cynisme à propos du leadership du pays. Le régime a réussi à créer de graves problèmes économiques même quand le pétrole se vendait à plus de 100 dollars le baril. L'inflation dépassait alors les 20%, beaucoup d'analystes situaient le chômage à 20%. Bref, ce fut un remarquable exploit de mauvaise gestion économique. Bien que les prix du pétrole soient actuellement en hausse, ils sont loin de s'approcher des niveaux nécessaires pour redonner un tant soit peu de vitalité à l'économie iranienne. La légitimité du régime de Téhéran est remise en cause de l'intérieur. Les clercs les plus importants du pays rejettent le leadership spirituel du Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, et considèrent - à juste titre - qu'il manque de la crédibilité religieuse requise pour jouer ce rôle.

Dans ce contexte, aux yeux de nombreux Iraniens, l'élection truquée du 12 juin 2009 a prouvé trop de choses. Le rival de Mahmoud Ahmadinejad, Mir Hossein Moussavi, a exigé qu'on organise un nouveau vote. A l'instar des mouvements populaires iraniens qui ont eu du succès par le passé, notamment la révolution de 1979 qui a renversé la monarchie, une mosaïque d'étudiants, de salariés, d'intellectuels, etc. défilent ensemble dans les rues de leur pays. Le Grand ayatollah Hossein Ali Montazeri -autrefois considéré comme l'héritier du leader révolutionnaire de l'Iran, l'ayatollah Ruhollah Khomeini, et aujourd'hui le plus dissident des grands ecclésiastiques du pays- a annoncé sur son site Web que quand on est «sain d'esprit», on ne peut pas accepter les résultats de cette élection.

...Mais pas prêt pour une révolution

Mais pour un changement radical en Iran, il faut plus qu'un régime incompétent et que le mécontentement de la population. (Ces deux éléments sont une constante dans de nombreuses autocraties tranquilles.) Il faut qu'on ordonne aux forces de maintien de l'ordre de l'Iran de ne pas tirer sur les manifestants, ou elles doivent le décider elles-mêmes. Qui plus est, l'opposition doit être suffisamment unie pour empêcher le gouvernement d'intimider les partisans de l'opposition ou de les rallier à sa cause. Malgré quelques lueurs d'espoir, une révolution de velours demeure peu probable.

Heureusement, l'élite est toujours divisée. Des personnages clés comme Ali-Akbar Hashemi-Rafsanjani, ancien président et éminence grise pendant près de 30 ans (même s'il est corrompu), s'opposent à Ahmadinejad et dénoncent implicitement le soutien du Guide suprême à son égard. L'ayatollah Ali Khamenei a lui-même fait machine arrière: après avoir annoncé la victoire d'Ahmadinejad, il est prêt à accepter un recomptage partiel des voix. En fait, cette proposition est moins satisfaisante qu'elle n'en a l'air, puisque les responsables qui superviseront le recomptage sont de fervents conservateurs qui se moquent pas mal de l'intégrité du processus démocratique. Il semble que le Guide suprême tente d'apaiser ou de détourner la colère au lieu de l'étouffer. De nombreux conservateurs craignent qu'une répression flagrante ne provoque une aliénation du peuple iranien et des clercs moins partisans, mais toutefois importants politiquement.

Des milices qui n'hésitent plus

Cependant, les forces conservatrices resteront essentiellement inflexibles. Ces dix dernières années, des Gardiens de la révolution islamique ont accédé à des postes politiques et économiques de haut niveau. Anciens combattants de la guerre entre l'Iran et l'Irak, ils sont d'une extrême loyauté vis-à-vis du régime actuel et restent à l'affût de toute remise en cause du système. Ils ne voyagent pas et ne rencontrent pas de journalistes étrangers, mais ils sont l'élite politique du pays, celle qui détient le pouvoir. En outre, les dirigeants de l'Iran ont malheureusement tiré des leçons de leur propre prise de pouvoir en 1979 et des troubles qui ont suivi au cours des 30 dernières années.

Par le passé, après que les forces policières et armées se sont révélées hésitantes à sévir contre les manifestants, le gouvernement iranien a créé des unités spéciales composées de loyalistes et divers groupes paramilitaires chargés d'exécuter ses ordres. Si ces groupes reçoivent l'ordre de tirer, certains hommes au moins tireront sur les manifestants. Des milices partisanes du gouvernement d'Ahmadinejad sont déjà en train de passer à tabac les manifestants et tentent par d'autres moyens d'intimider les tenants de la démocratie. Des personnalités de l'opposition sont également arrêtées... Pas toutes, et pas les plus importantes, mais suffisamment pour que le message soit clair.

Pas de Twittership

La suite des événements dépendra dans une large mesure du leadership de l'opposition démocratique, et c'est là que le bât blesse. Twitter peut bien aider à organiser des rassemblements, mais ce réseau social ne permet pas de créer un leadership uni et efficace. En ce moment, l'opposition est confrontée des choix douloureux: que faire si le nouveau vote est lui aussi truqué? Jusqu'où aller sachant que le régime aura de toute façon recours à la violence et à la répression? S'organiser en réseau sans leader clair est un moyen très efficace de mettre sur pied des manifestations, mais cette stratégie laisse très peu de chances à une réponse politique unifiée.

Par ailleurs, Mir Hossein Moussavi est aussi susceptible de décevoir. Premier ministre dans les années 80, alors que le régime était bien plus révolutionnaire qu'il ne l'est aujourd'hui, il est une créature du système iranien. En effet, pour obtenir l'autorisation de se présenter à l'élection, il a d'abord dû passer un test idéologique et politique, lequel a permis d'éliminer plus de 400 candidats et de ne garder que Moussavi, Ahmadinejad et deux autres hommes de l'establishment. En tant que Premier ministre, il a approuvé l'initiative iranienne d'achat de technologie nucléaire au Pakistan. Dans sa campagne de 2009, il a également défendu le programme nucléaire de l'Iran. Il vaut bien mieux qu'Ahmadinejad -c'est clair-, mais cela ne suffit pas.

Le coup de grâce Moussavi

L'Iran a l'habitude de ce genre de réformateurs. Quand Mohammad Khatami est devenu président en 1997, il a apporté l'espoir d'une réforme sociale et d'une ouverture sur l'Occident. Mais les forces conservatrices n'ont eu de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues et Khatami n'avait pas envie d'entrer en conflit direct avec elles. Avec le temps, les conservateurs se sont imposés et les réformistes ont perdu leurs illusions. Moussavi a moins une réputation de libéral que Khatami, même s'il pourrait accentuer son côté libéral face aux pressions des conservateurs -espérons-le.

Si, d'une manière ou d'une autre, Mir Hossein Moussavi venait à remporter une nouvelle élection, il pourrait être un réformateur au style proche de Mikhaïl Gorbatchev, poussant le système usé à bout jusqu'à ce qu'il s'écroule. Mais il est plus probable qu'il s'éloignerait des politiques les plus odieuses de Mahmoud Ahmadinejad sans pour autant changer fondamentalement la nature du régime. Et cette trahison ferait presque l'effet d'un coup de grâce porté au courageux peuple iranien qui rêve de liberté et qui, en ce moment, risque sa vie pour le placer au pouvoir.

Daniel Byman, directeur du Center for Peace and Security Studies à l'université de Georgetown, et chercheur à la Brookings Institution.

Cet article, traduit par Micha Cziffra, a été publié sur Slate.com le 18 juin.

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(Photo: Reuters)

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