Economie

Chypre, la crise que l’on aurait pu éviter

Gérard Horny, mis à jour le 25.03.2013 à 15 h 17

Une solution a été trouvée, qui épargne les dépôts bancaires inférieurs à 100.000 euros. Mais le mal est fait: le sauvetage de l’île a provoqué des remous sans commune mesure avec l’ampleur réelle du problème.

Panneau anti-troïka à Nicosie, le 24 mars. REUTERS/Yannis Behrakis

Panneau anti-troïka à Nicosie, le 24 mars. REUTERS/Yannis Behrakis

Ce n’est pas parce que le gouverneur de la banque centrale de Chypre s’appelle Panicos O. Demetriades qu’il fallait laisser se développer une situation de crise en Europe. On a fait peur inutilement à tous les clients des banques: ce n’est pas demain qu’on va taxer les dépôts bancaires dans l’un ou l’autre pays européen. Mais ce nouvel épisode tragi-comique de la vie tourmentée du club des 17 de la zone euro a tout de même de quoi préoccuper.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le problème n’est ni économique ni financier. Il est purement politique.  Chypre, c’est 0,2% du PIB de la zone euro, moins de 800.000 habitants pour sa partie grecque.  La ville américaine de Detroit (un peu plus de 700.000 habitants) vient d’être mise sous la tutelle d’un coordinateur d’urgence car elle ne sait plus comment faire face à sa dette de 14 milliards de dollars. Qui en parle? Dans le même temps, le plan de sauvetage de 17 milliards d’euros de la partie grecque de Chypre a fait vaciller tous les marchés boursiers mondiaux. Comment se justifie une telle différence de traitement?

En fait, c’est simple. Dans le cas américain, on sait qu’une solution sera trouvée d’une façon ou d’une autre; ce n’est pas la première fois qu’une grande ville ou qu’un Etat américain est au bord de la faillite. Cet accident ne remettra en cause ni l’économie américaine ni l’organisation politique des Etats-Unis (PIB 2012: environ 15.600 milliards de dollars).  Dans la zone euro (PIB 2012: environ 12.300 milliards de dollars), un problème du même ordre de grandeur plonge les dirigeants politiques dans le plus grand embarras pendant des mois et fait resurgir un climat de crise. Comment a-t-on pu en arriver là?

Le Mécanisme européen de solidarité passé à la trappe

Normalement, ce genre de problème devait se résoudre au sein de la zone euro. Mais, incapables de se mettre d’accord sur les solutions appropriées, les pays de la zone n’ont rien trouvé de mieux à faire que de demander l’aide du FMI. C’est comme cela depuis le début de la crise des finances publiques, c’est encore comme cela pour Chypre. Dans ce dernier cas, les difficultés viennent essentiellement des deux plus grandes banques du pays, qui avaient besoin d’être recapitalisées.

En théorie, il existe maintenant un fonds, le MES (Mécanisme européen de solidarité), qui permet d’intervenir directement pour aider les établissements bancaires en difficulté sans passer  préalablement par la case du soutien de l’Etat. Cette disposition a été prévue justement pour cela, pour casser le cercle vicieux reliant banques et Etats.

L’Irlande a voulu en bénéficier, les pays d’Europe du Nord, Allemagne en tête, s’y sont opposés: ses problèmes sont nés avant que le MES ne soit mis en place, ce n’est pas possible d’engager une action rétroactive. Dans le cas de Chypre, cette hypothèse n’a même pas été envisagée. Selon certains experts, l’explication est technique: le MES n’est pas prêt. Pour d’autres, l’explication est plus politique: le gouvernement allemand ne voulait pas avoir à expliquer à ses électeurs qu’on allait se servir du MES pour sauver l’argent placé à Chypre par la mafia russe !

Si l’on refusait la solution d’une aide directe aux banques, il fallait aider l’Etat. Le problème, c’est que la dette publique de Chypre atteignait déjà 86% de son PIB fin 2012. Si on lui prêtait les 17 milliards d’euros demandés, soit pratiquement l’équivalent de son PIB, estimé à 17,8 milliards d’euros en 2012 et probablement beaucoup moins en 213 et 2014, la dette publique allait atteindre des niveaux incompatibles avec les seuils prévus par le FMI pour ses interventions. D’où la formule retenue par l’Eurogroupe: prêter seulement 10 milliards à Chypre et lui laisser le soin de trouver les sept milliards manquants.

L’idée pouvait  paraître séduisante: il est certain que 10 milliards est le maximum que l’Etat chypriote peut espérer pouvoir rembourser. Et cela permet à Angela Merkel d’affirmer une nouvelle fois sa fermeté face à tous ces pays du sud qui en veulent à l’argent des Allemands. Sauf que ça ne peut pas marcher. De deux choses l’une: ou les Européens veulent garder  Chypre dans la zone euro ou ils ne le  veulent pas. S’ils le veulent, il faut y mettre le prix.

Le choix entre une mauvaise solution et une très mauvaise

Reprenons le problème à la base: garder Chypre dans la zone euro où il n’aurait jamais dû entrer en stricte logique économique (mais on sait que la zone euro a été créée et élargie sur des considérations  tout autres) est évidemment un très mauvais choix. Il ne faut pas se leurrer: le modèle économique sur lequel a vécu l’ile au cours des dernières années est mort. Sa place financière ne survivra pas au choc et tant que la réunification ne sera  pas réalisée, cette zone restera vulnérable. Autant dire que l’avenir prévisible est sombre.

Il y a le gaz, nous dit-on. Oui, certes. Mais on en est seulement au stade de l’exploration. La mise en exploitation des premiers  gisements déjà identifiés a fort peu de chances de démarrer avant cinq ans. Et ce n’est pas avec cela que l’on va retenir les Russes : du gaz, ils en ont et ils ne sont  pas désireux de voir se développer  une industrie gazière concurrente de la leur à proximité du marché européen.

Mais lâcher Chypre aurait été encore un plus mauvais choix. La zone euro a retrouvé le calme parce que tous les financiers gardent en mémoire la petite phrase de Mario Draghi: «L’euro est irréversible». Une sortie de Chypre de la zone aurait marqué l’entrée de l’euro dans des turbulences encore plus violentes que les précédentes. C’était à exclure complètement. Il faut payer pour Chypre.

En voulant épargner 7 milliards, l’Europe s’est mise dans une situation ingérable. Chypre avait demandé de l’aide dès le mois de juin 2012. Mais avec son président communiste, il n’était pas possible de discuter: il refusait tout. On a donc attendu février de cette année et l’élection d’un président de droite pro-européen pour négocier la façon dont Chypre allait trouver les milliards manquants.

L’idée de la taxation des dépôts dans les banques chypriotes pouvait, en première analyse, être considérée comme excellente. Du point de vue de la morale, taxer les coupables est la meilleure solution. Faire payer les actionnaires et les créanciers des banques chypriotes s’imposait donc. Mais les banques chypriotes sont sous-capitalisées et n’ont pas beaucoup de dettes, dont il n’y avait pas  grand-chose à gratter de ce côté et il fallait bien faire payer les déposants.

Tous coupables, mais pas tous taxables

Les arguments opposés sont de deux ordres. Le premier consiste à dire: les déposants ne sont pas responsables des turpitudes de leur banque. Dans le cas présent, il ne tient pas: la prospérité de Chypre tenait au développement de ses banques et tout le monde en a profité. Il n’aurait pas été anormal que tout le monde paie, plus ou moins selon ses moyens.

Le second argument est plus sérieux: au moment où l’Europe est en train de construire une Union bancaire et alors qu’une des règles communes au sein de cette union sera la garantie des dépôts au-dessous de 100.000 euros, il ne peut être question de taxer les petits déposants.

Juridiquement, la taxation ne peut être comparée à la perte que subit un épargnant en cas de faillite de sa banque; taxer les dépôts, ce n’est pas remettre en cause la garantie des 100.000 euros. Mais on voit bien que cet argument technique n’est pas convaincant. Et cela n’a pas marché. Non seulement les Chypriotes se sont révoltés, mais partout en Europe les déposants ont commencé à s’inquiéter pour leur argent.

Donc il a fallu renoncer à taxer les dépôts inférieurs à 100.000 euros. Mais, du coup, il fallait taxer davantage les dépôts d’un montant supérieur. Et là on touche aux entreprises et aux particuliers russes qui auraient une vingtaine de milliards d’euros dans les banques chypriotes. Là encore, c’est en apparence très moral: les Russes venaient là parce que la fiscalité était douce et que les taux d’intérêt étaient généreux. Ils ont  bien profité du système, ils doivent payer. 

La roulette russe

Ils n’ont peut-être pas tous été malhonnêtes, mais ils ont été à coup sûr imprudents: une banque ne peut verser une rémunération supérieure à celle offerte par les banques qui travaillent dans la même zone monétaire que si elle prend plus de risques.

Pour bien rémunérer ses clients, les banques chypriotes se sont goinfrées de titres grecs qui rapportaient beaucoup; quand la dette grecque a été restructurée, elles ont subi de lourdes pertes. Il n’est pas anormal que ceux qui ont bénéficié des gains participent aux pertes.

Seulement, comme on pouvait le prévoir, les Russes n’ont pas apprécié cette idée. Mais comme ils savaient que les Européens voulaient à tout prix sauver l’Etat chypriote et le garder dans la zone euro, ils n’ont fait aucun effort pour aider à trouver une autre solution. Dans cette partie de poker menteur, ils pensaient que jamais Chypre n’oserait les taxer aussi fortement: on avait trop besoin d’eux.

Ils avaient tort. En venant sauver l’île, les Européens allaient de toute façon l’obliger à mettre un terme à son «économie casino», selon la formule de Pierre Moscovici. Dans la version finale du plan, il est prévu de fermer purement et simplement la deuxième banque du pays, Laiki, en respectant la garantie des dépôts de 100.000 euros et de réduire la voilure de la première, Bank of Cyprus, avec un coup de rabot, de l’ordre de 30% à 40% sur les gros dépôts. En jouant l’intransigeance, les Russes ont perdu, sans aucune compensation (alors qu’il avait été un temps envisagé à Chypre de leur allouer des titres dont la rémunération aurait été garantie par les ventes futures de gaz).

Mais les Européens ne doivent pas croire qu’ils ont triomphé. Avec une économie qui perd son principal moteur, la banque, il est probable que Chypre devra être maintenue sous perfusion pendant plusieurs années. De toute façon, l’Europe paiera. Mais ce sera après les élections allemandes. Cette simple question de calendrier et le vain désir des Chypriotes de ménager les Russes nous ont valu une nouvelle crise parfaitement évitable.

Gérard Horny

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte