Economie

Londres et Paris: des politiques opposées, un même échec

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.03.2013 à 10 h 56

La Grande-Bretagne sabre dans les dépenses et soutient le business. La France taxe les entreprises et croit à l'intervention de l'Etat. Cinq ans après le début de la crise, aucun des deux pays n'a trouvé la bonne politique.

David Cameron et François Hollande, décembre 2012. REUTERS/Francois Lenoir

David Cameron et François Hollande, décembre 2012. REUTERS/Francois Lenoir

Le Premier ministre britannique, David Cameron, mène une politique opposée, sur beaucoup d'aspects, à celle conduite par François Hollande en France. Le conservateur sabre dans les dépenses de l'Etat et veut promouvoir le business privé, le socialiste taxe les entreprises et les entrepreneurs et compte sur l'interventionnisme étatique.

Des deux côtés de la Manche, c'est la désillusion: la croissance ne repart pas. Cinq ans après le début de la crise, solution de droite, solution de gauche: même revers.

Les hommes politiques de tous bords qui fanfaronnent encore en assurant détenir «LA» politique économique qui va marcher, feraient mieux d'en venir à une analyse de leurs échecs et à un peu de modestie.

En mai 2010, quand David Cameron arrive au pouvoir, le déficit des comptes publics du pays atteint le niveau record de 11,4% du PIB, quatre points au-dessus de France (-7,5%). Le candidat conservateur a un programme simple: il faut engager des «inévitables» coupes claires dans les dépenses publiques.

Son chancelier de l'Echiquier, George Osborne, présente quelques jours plus tard le détail du plan: l'élimination du déficit en cinq ans passe par une consolidation budgétaire de 40 milliards de livres par an, dont 8 par des hausses d'impôt sur les ménages (la TVA passe à 20%) et 32 milliards de baisse des dépenses, seules la santé et l'école sont épargnées par la hache. Le principe est que l'argent non pris dans la poche des contribuables ira s'investir librement et plus utilement dans le secteur privé, qui connaîtra, dès lors, un net rebond.

Avantage Grande-Bretagne sur l'emploi

Trois ans plus tard, ce n'est pas le cas. La Grande-Bretagne a été en 2012 le seul pays à traverser une double récession avec les pays méditerranéens surendettés, sa croissance a été négative de -0,2%. L'avenir n'est pas meilleur: George Osborne vient de ramener à 0,6% la perspective pour 2013.

Hors de la zone euro, libre de dévaluer, la Grande-Bretagne ne fait pas mieux que la France (0% en 2012 et 0,3% cette année). Sur l'emploi, les chiffres sont à l'avantage des Anglais, le taux de chômage est de 7,8% outre-Manche, en baisse, contre 10,2% en France, en hausse. Mais beaucoup voient dans ce «miracle» britannique une dégradation du statut des emplois et la multiplication des contrats à temps partiel.

Question finances publiques, le recul est le même. Faute de croissance, la France va prendre un an de retard dans la réduction de son déficit et ne revenir à 3% qu'en 2014. Faute de croissance, la Grande-Bretagne doit repousser de deux ans ses échéances du début de réduction de la dette.

«C'est plus long que nous espérions, a déclaré George Osborne, mais il faut rester dans la même voie.» Un discours –pronostic facile– que ne tardera pas à tenir Jean-Marc Ayrault à Paris...

Le chancelier de l'Echiquier a présenté cette semaine un budget qui politiquement vise la classe moyenne (baisse de la taxe sur la bière et fiscalité avantageuse pour l'immobilier) et les créateurs d'entreprise, et qui, économiquement, s'avance très modestement (faute d'argent) vers une relance des constructions de routes et de ponts (infrastructures). Parallèlement, il ramène le taux d'impôt sur les sociétés à 20% (en 2015), contre 33% en France, et il modifie la mission de la Banque d'Angleterre pour qu'elle soutienne la croissance plus longuement et plus fortement. Commentaire assez unanimes des économistes que résume Simon Hayes de Barclays:

«Ce budget n'aura pas d'impact macroéconomique en dehors d'empirer le déficit.»

Pourquoi? Pourquoi cette incapacité à faire repartir la croissance? A cause de l'austérité, répondent les keynésiens de concert dans chacun des pays. Quand la croissance est faible, il faut différer la «consolidation» au lieu de l'accélérer.

C'est sûrement vrai: la TVA en Grande-Bretagne a poussé l'inflation à 3%, au-dessus de la hausse moyenne des revenus (2%), faisant perdre du pouvoir d'achat. La consommation en a souffert. Le même phénomène est probablement en train d'apparaître en France à cause des impôts et taxes qui tombent comme les giboulées.

La question budgétaire est essentielle

Mais l'autre interrogation majeure porte sur le deuxième moteur de la croissance: l'investissement. En France, le gouvernement est le seul à croire que l'Etat peut agir efficacement et durablement pour financer des entreprises privées.

En Grande-Bretagne, les conservateurs estimaient que, allégé des impôts, le secteur privé allait, tout naturellement, rebondir. Mais la réindustrialisation est un processus de long terme et l'investissement privé reste très timide, bloqué faute de crédits bancaires (malgré la politique monétaire accommodante), ralenti en Grande-Bretagne par le manque d'ingénieurs, de techniciens, d'agents qualifiés et découragé en France par la bureaucratie et une fiscalité lourde et imprévisible.

En Europe, la deuxième et la troisième économie ne trouvent pas les ressorts de sortie de crise et de leur entrée dans la période nouvelle ouverte par le XXIe siècle. La question budgétaire est essentielle: l'Etat doit être plus léger, mais redevenir efficace dans une société déstructurée, instable et individualiste. Nous en sommes à des années-lumière d'un Etat malin. Mais, au-delà du budget, les freins à la croissance sont milliers. Il faut aller les lever un à un. La politique du détail est moins facile et moins glorifiante, elle est la seule utile.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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