Monde

L'Europe immobile face à l'extrême droite

Jean-Dominique Giuliani, mis à jour le 24.06.2009 à 9 h 44

Les gouvernements nationaux et les institutions européennes peinent à apporter des réponses au phénomène.

Les élections européennes ont été marquées par une déroute de la sociale démocratie qui n'arrive en tête que dans 7 Etats membres, un triomphe de la droite et du centre-droit qui gagne dans les 20 autres et qui s'installe dans un rôle de pivot au sein du Parlement européen. Mais l'attention mérite d'être portée sur d'autres résultats du scrutin.

L'extrême gauche piétine et apparaît en recul. Les souverainistes sont battus. L'extrême droite progresse. Elle réalise un score à deux chiffres dans huit Etats membres, l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, le Danemark, la Finlande, la Hongrie, l'Italie et les Pays-Bas. Aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders arrive en seconde position et prend le relais de Pim Fortuyn qui avait atteint les 26% aux législatives de 2002. Le Royaume-Uni enverra siéger à Strasbourg pour la première fois 2 députés du BNP. «L'Alarme orthodoxe» grecque y fait son entrée.

Dans la plus nombreuse Assemblée parlementaire du monde, avec 736 députés, les résultats de l'extrême droite demeurent modestes, mais pour la première fois de manière durable, elle semble en mesure de constituer un groupe politique, c'est-à-dire rassembler au moins 25 élus de plus de 7 pays différents. L'expérience précédente n'avait duré que 9 mois en 2007, avec le Groupe Identité-Tradition-Souveraineté et avait pris fin avec les propos «roumanophones» d'Alessandra Mussolini qui avaient fâché ses compères roumains.

La présence permanente d'un groupe politique d'extrême droite minoritaire au Parlement européen sera un défi pour les formations démocratiques qui devront vraisemblablement poursuivre leurs efforts pour discipliner une Assemblée qui s'est longtemps permis des excès, des manifestations bruyantes, des provocations, qui lui ont porté tort.

Débordements

Plus inquiétant, la campagne électorale a donné lieu à de vrais débordements devant lesquels les gouvernements et les institutions européennes ont été prises de court. Pour la première fois en Europe, 70 ans après l'Holocauste, des néo-nazis sont apparus dans plusieurs Etats membres, des propos racistes, voire des clips de campagne comme en République tchèque ont plaidé la solution finale (à l'égard des Roms), des arguments racistes ont empoisonné les débats. Ils allaient bien au-delà des habituelles provocations de marginaux en quête de notoriété.

Confiants dans les sentiments démocratiques des populations, ne disposant pas toujours des instruments légaux pour interdire ou contenir l'expression de ces extrémistes, les responsables publics ont eu du mal à y faire face ou ont été tentés de tenir compte de certains sentiments xénophobes au profit de leurs formations politiques, comme en Italie. Cette situation mérite une véritable analyse et une réponse ferme et forte.

Les Européens angoissés

Les Européens sont inquiets et nerveux. La crise accroît leurs angoisses au point de générer un besoin de repli identitaire préoccupant face au monde qui change. Ces sentiments les portent à se braquer face à l'immigration, y compris dans ses composantes les plus nobles que sont l'asile et l'accueil des réfugiés. Les déviances habituelles que rendent possibles cette peur, fleurissent ici où là sur le territoire de l'Union qui avait espéré les en chasser définitivement.

Face à la mondialisation, à l'exception des Français, les Européens étaient jusqu'ici positifs et confiants. Le message européen d'ouverture sur un monde plus pacifique qui commerce et facilite la libre circulation s'était imposé largement, y compris chez les plus récents Etats membres. Avec la crise, la montée du chômage et la pression d'une concurrence plus forte ébranlent ces convictions. Les partis d'extrême droite ont fait campagne contre tout, comme d'habitude, mais plus particulièrement cette fois-ci contre la mondialisation, contre aussi les politiques européennes suspectées de la relayer.

Le slogan du Parti de la Liberté néerlandais a été : «Moins d'Europe, plus de Pays-Bas, jamais de Turquie». Il a recueilli 17% des voix. Partout ces arguments ont été largement utilisés, parfois à des fins internes compliquées comme en Belgique où les différents partis d'extrême-droite recueillent 28,5% des suffrages, mais aussi en Autriche (17%), en Hongrie (14,7%), au Danemark (14,8%) et même en Italie où la Ligue du Nord rassemble 10,22% des électeurs malgré les gesticulations berlusconiennes dans la même direction. Alors que la gauche et l'extrême gauche auraient pu bénéficier des excès libéraux révélés par la crise financière, c'est l'extrême droite qui la supplante dans le discours protestataire

Immigration

L'immigration est devenue un sujet de préoccupation durable pour les Européens. 19 millions de ressortissants de pays tiers vivent légalement sur le territoire de l'Union, soit 3,8% d'une population totale de 500 millions d'habitants. On estime à 8 millions les personnes en situation irrégulière. C'est-à-dire que la somme des ressortissants de pays tiers présents sur le territoire européen serait de 27 millions, soit 5,4% du total. Ce chiffre peut être comparé - ou ajouté - aux 8 millions d'Européens qui vivent dans un autre Etat membre que celui dont ils sont originaires. L'Union reste au cœur de la mobilité mondiale avec plus de 900 millions de passages par an sur son territoire. Avec les règles des accords de Schengen, ces entrées et sorties sont contrôlées à partir de 1 636 points de passage.

Les drames des clandestins venus se jeter sur les côtes italiennes, maltaises et espagnoles, s'ils sont spectaculaires et fort problématiques pour les autorités locales, n'en restent pas moins limités et circonscrits. Mais ils mettent l'accent sur le peu de solidarité entre Etats européens manifestée à cette occasion, le défaut de structures fédérales de contrôle avec la faiblesse de l'agence Frontex et la disparité des moyens mis en œuvre par les Etats pour contrôler les frontières communes. L'Union européenne et ses institutions prêtent le flan à la critique facile de «l'Europe passoire», thème récurrent et fallacieux de l'extrême droite.

La mise en place progressive d'une politique commune de l'immigration répond en partie à ces critiques. Elle ne saurait pour autant placer le débat au niveau qui convient : entre 2008 et 2060 le nombre d'Européens en âge de travailler devrait décliner de 15%, soit près de 50 millions de personnes. Les prévisions démographiques européennes sont catastrophiques et la population totale de l'Union pourrait, à la même date, s'établir en dessous de 400 millions ! Une immigration est donc nécessaire sur le plan économique et vraisemblablement sur le plan intellectuel. Pourrait-on ajouter qu'il est souhaitable, sur le plan moral et de son image, que l'Union soit une terre d'accueil et demeure le continent de l'ouverture ? Mais qui ose aujourd'hui tenir ce discours et donc attaquer de front les thèses de l'extrême droite ?

Islamophobie

L'islamophobie est désormais une réalité. Geert Wilders en a fait un thème fort de sa campagne. Alors que les opinions publiques européennes se distinguent de l'opinion américaine en refusant majoritairement l'immixtion de la religion dans les affaires publiques, qu'elles revendiquent une laïcité aux contours il est vrai très divers, qu'elles refusent la thèse du «clash des civilisations» développée par Samuel Huntington, elles vivent mal la cohabitation avec les musulmans et les effets d'une intégration ratée des populations de cette confession installées sur le territoire européen. La radicalisation fondamentaliste a accru les inquiétudes et fait le lit de l'extrême droite. Le torrent «d'eau tiède» développé en réponse par nombre de gouvernements et par les institutions européennes a fait le jeu des extrêmes.

La question turque, qui a surtout focalisé une opposition à «l'élargissement sans fin» de l'Union, a été utilisée dans le discours islamophobe. L'absence de réflexion et de prise de position claire sur les frontières politiques de l'Union ainsi que les gesticulations embrouillées sur les origines de la civilisation européenne se paient ainsi très cher. Elles confortent le discours de l'extrême droite. Pendant la campagne électorale européenne, la Turquie et l'islam ont été utilisés par tous les partis d'extrême droite comme un repoussoir et un chiffon rouge.

Les Roms visés

Une autre catégorie de déviances graves est apparue sur le territoire européen dont la communauté Rom a fait les frais. Depuis plusieurs mois les incidents se multiplient en Italie, en Roumanie, en République tchèque, en Slovaquie, qui mettent en cause les Roms. Ratonnades, bavures policières, démonstrations néo-nazies ont fait leur retour, sans que ces événements n'aient vraiment donné lieu à une information européenne. L'Italie a dû instaurer l'Etat d'urgence en Campanie, dans le Lazio et en Lombardie après de graves incidents.

En République tchèque, le ministère de l'intérieur a reconnu plus de 30 morts Roms dans les 20 dernières années. Anna Polakova, rédactrice de la Radio nationale tchèque, a décidé de demander l'asile politique au Canada après que ses enfants aient été agressés et sa famille menacée à plusieurs reprises. Lorsqu'on lui demandait pourquoi elle ne se contentait pas d'émigrer au Royaume-Uni, elle a répondu qu'elle souhaitait partir le plus loin possible car désormais le «néo-nazisme traverse l'Europe toute entière» et que son instinct et sa mémoire familiale lui recommandaient de s'éloigner le plus possible. La Hongrie, qui connaît le retour des milices proches du Jobbik, le Parti pour une meilleure Hongrie, est le théâtre de défilés qui rappellent la montée du nazisme en Allemagne avant guerre. Deux Roms y ont trouvé la mort le 23 février 2009. En Slovaquie, c'est la police qui est accusée d'avoir battu des enfants de la communauté. En Bulgarie, le gouvernement est accusé de pratiques discriminatoires dans l'accès à la santé. La Croatie elle-même, qui n'est pas encore dans l'Union, est déférée devant la Cour européenne des Droits de l'Homme  pour pratiques ségrégationnistes dans l'enseignement scolaire.

Le dessous des cartes du racisme

L'Union européenne ne semble pas en mesure de venir en aide efficacement à la communauté Rom. La première puissance économique du monde en termes de PIB donne l'impression de n'avoir pas les moyens d'intégrer 6 millions d'Européens, déjà décimés par l'histoire du continent ! Cette question remet en cause certains succès de l'intégration en Europe centrale, qui avait réussi, lors du processus d'adhésion, à apaiser - on le pensait durablement - l'épineux sujet des minorités qui a toujours été le poison mortel du continent. Il semble qu'il revienne sur le devant de la scène sous des formes pour l'instant amodiées, mais qui exigent une véritable vigilance.

Le dessous des cartes du racisme en Europe est plus sombre que nous voulons le voir. Les gouvernements tentent de l'endiguer. Ils manquent souvent d'expérience et de moyens juridiques, de bases légales qui ne peuvent trouver leurs fondements que dans l'expérience historique. Les institutions européennes ne sont pas à la hauteur. La Commission par exemple devrait être intraitable et le Parlement féroce envers ces débordements. L'absence de vision politique de l'Union, la mollesse de sa diplomatie, le «politiquement correct» de nombre de ses acteurs, voire la faiblesse de leurs convictions et leur penchants populistes, ouvrent la voie à des dérives que notre histoire devrait nous interdire.

Les succès de l'extrême droite aux élections européennes demeurent pour l'instant limités. Mais ils doivent sonner comme une alarme sur un continent qui a connu la Shoah. A cet égard, la conduite par trop diplomatique d'une Europe toujours plus intergouvernementale ne permet pas une réponse forte et ferme. Elle doit venir de chaque gouvernement mais aussi «de la pression des pairs» et donc faire l'objet de prises de positions sans faiblesse des institutions européennes. Elles ont su imposer aux nouveaux adhérents des conditions strictes en matière de respect des droits des minorités, de non discrimination. Elles doivent maintenant rappeler à chacun des Etats membres que l'appartenance à l'Union est incompatible avec les valeurs de l'extrême droite et lutter ouvertement contre elle.

Jean-Dominique Giuliani

(Photo: Des manifestants d'extrême droite à Passau, en Allemagne, en janvier 2009, REUTERS/Michael Dalder)

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