Culture

En 2013, le dancehall fait sa révolution

Arnaud Fraisse, mis à jour le 14.04.2013 à 17 h 13

Poussé par quelques stars du rap et de l’électro comme Snoop Dogg ou Diplo de Major Lazer, mais aussi par une nouvelle génération d’artistes de Kingston à Londres, le reggae dancehall fait son grand retour dans les sound systems mais aussi en infiltrant les musiques les plus jouées dans les clubs.

Major Lazer (Kevin Kusatsu)

Major Lazer (Kevin Kusatsu)

Comment une île caribéenne d’un peu plus de 2,6 millions d’habitants peut-elle autant influencer les courants contemporains de la musique populaire? L’avant-poste londonien ou la proximité des Etats-Unis jouent sans doute sur le phénomène, mais la Jamaïque peut être fière d’avoir conquis le monde par sa musique. Après quelques années où son influence s’est faite plus discrète ou subtile, un avis de tempête dancehall (une version club et turbulente du reggae, vu comme une musique plus calme et plus spirituelle) est annoncé pour 2013.

Parmi les signes qui, depuis l'an dernier, permettent de croire à cette tendance, on trouve l’alignement favorable des trois grandes planètes du reggae: Jamaïque, Etats-Unis et Grande-Bretagne. Si l'île n’a jamais cessé de vibrer au son du dancehall, une génération «post-Sean Paul» (pour être un peu caricatural) commence à s'y faire entendre. En Angleterre, les courants UK bass, dubstep ou grime, par exemple, assument de plus en plus nettement leurs influences reggae, tandis qu’aux Etats-Unis, les plus grandes stars du hip-hop et du R&B se remettent à goûter à la ferveur jamaïcaine, comme aux plus belles heures du ragga/hip-hop au tournant des années 1990-2000.

1. La nouvelle vague de Jamaïque

La folie dancehall s’arrêtera en Jamaïque le jour où l’île sera engloutie, ce que personne ne souhaite. Depuis les années 1980, le dancehall est le battement de coeur de cette île caribéenne de 11.000 km carrés.

En France, la vision la plus communément répandue de la musique jamaïquaine est celle d’un reggae roots et traditionnel, image un peu romantique d’une musique à laquelle on aime donner une dimension mystique et sur laquelle plane toujours le fantôme de Bob Marley. En réalité, depuis l’explosion du dancehall des années 90, poussé sur le plan international par les pionniers Shabba Ranks, Ninjaman ou Super Cat, c’est une version plus digitale et percussive du reggae qui domine l’île et fait vibrer et danser sa jeunesse.

Par à-coups, elle est même parvenue à résonner au-delà de la capitale Kingston. La décennie 2000 a été particulièrement bénéfique pour le dancehall sur le plan mondial avec l’émergence —ou la confirmation— de quelques stars parmi lesquelles Shaggy (dans un registre plus pop), Mr. Vegas, Elephant Man et surtout Sean Paul, sans doute l’artiste le plus iconique de cette génération et qui a connu une série de hits internationaux sans égale entre 2001 et 2010.

On aurait pu croire que sa réussite ouvrirait une brèche mais la réalité a été plus abrupte: le chanteur reste une exception, un cas isolé d’autant plus flagrant qu’il est en perte de vitesse depuis quatre ans et que sans lui, le dancehall a peiné pour se faire entendre sur le plan mondial avant cette année.

Sean Paul (Chris Phelps/Warner Music)

A Kingston pourtant, les talents fourmillent. Depuis l’avènement du genre, l’île n’a jamais manqué d’artistes (on appelle les chanteurs dancehall DJ ou Singjays lorsqu’ils sont un peu plus mélodieux). Si les «patriarches» Beenie Man et son rival Bounty Killer, voire Elephant Man, n’ont pas lâché le terrain (tout comme l’indéracinable famille Marley, qui arrive à sa troisième génération avec Daniel Bambaata Marley, fils de Ziggy…), le fait le plus notable de ces derniers mois est l’émergence d’une nouvelle génération de chanteurs décomplexés, qui intègrent aussi bien l’héritage reggae et dancehall de la Jamaïque que l’envie d'en faire bouger les codes. Sans doute peut-on voir ici aussi, sur cette jeune génération, les effets du web, fenêtre sans filtre sur les musiques du reste du monde.

Beenie Man (Mixpak Records)

Parmi les artistes passés d’espoirs à chefs de file de la nouvelle génération, on peut par exemple signaler Konshens, qui a bénéficié d’un réel engouement au Japon (un gros marché reggae) avant de s’imposer réellement en Jamaïque avec des titres très «rude boy», bien directs et parfois salaces, comme Gal A Bubble.

Comme d’autres valeurs montantes de la scène dancehall, Konshens vise le marché international et comprend la nécessité de trouver le ton juste entre un dancehall purement yardie (comprenez «ghetto») et un son de Kingston exportable. 

Parmi les autres jeunes stars, on trouve également Tommy Lee Sparta. Musicalement, il reste fidèle aux riddims locaux (compositions instrumentales utilisées par plusieurs chanteurs pour chacune d’entre elles) mais il développe un univers visuel et sonore singulier en Jamaïque, jouant sur l’imagerie gothique (ou un glam moderne) et se positionnant comme une sorte d’antéchrist ragga. Jah est secoué mais la cote de Tommy Lee Sparta monte et son imagerie interpelle au-delà des frontières.

L’une des grosses personnalités émergentes de la bouillonnante scène dancehall de Kingston se nomme Popcaan. Il appartient au collectif Portmore Empire (du nom d’un des quartiers de Kingston), fondé par Vybz Kartel, l’une des plus grandes stars locales, dont le succès au-delà de la Jamaïque aura sans doute été freiné par ses innombrables soucis judiciaires.

Popcaan (Mixpak Records)

Popcaan se concentre sur la musique et reprend le flambeau de son mentor en jouant la carte internationale. Après être apparu sur le titre Clarks de son patron (une ode aux chaussures so british, objets de convoitises sur l’île caribéenne depuis des lustres), il a décroché un hit au-delà de son île natale avec le plutôt suave Only Man She Wants.

Depuis, il est parvenu à capitaliser sur ce premier tube en attirant clairement l’attention des meilleurs producteurs locaux ou internationaux, comme le novateur Dre Skull (qui a composé la musique utilisée pour The System), ou d’artistes hip-hop américains de premier plan comme Snoop Dogg ou Pusha T, le protégé de Kanye West.

Au-delà de ces trois cas, une ribambelle d’artistes locaux revigore le dancehall. Les chanteurs plus aguerris comme Busy Signal, Mavado (qui enchaîne les participations sur des titres américains) ou Vybz Kartel semblent enfin assumer leur statut de leaders (quand les autorités locales le leur permettent…) et entraînent derrière eux des talents comme I-Octane, Gyptian, Romain Virgo ou le très prometteur Chronixx et des filles comme Gaza Slim, la protégée de Vybz Kartel, et la désinhibée Natalie Storm.

2. Une poussée de fièvre aux Etats-Unis

Mais si l’on peut aujourd’hui imaginer une année 2013 marquée par le dancehall, c’est que le reste du monde a lui aussi envie de chalouper sur les rythmiques jamaïcaines ou de les marier aux musiques du moment.

Les Etats-Unis se situent à quelques encablures de la Jamaïque, pourtant le marché américain n’est pas si ouvert aux vibes de Kingston. Evidemment, la communauté jamaïcaine n’a jamais cessé de vibrer aux sons de Beenie Man, Mavado ou Bounty Killer, mais le reste du pays ne s’est pas trouvé de champion caribéen à couronner après le règne de Sean Paul. Et si relève il y a, personne en son sein ne semble posséder l’appel pop de l’interprète de Gimme The Light et Hold My Hand, qui a côtoyé les Rihanna et Beyoncé…

Mais en ce début d'année, le pays se réchauffe aux sons du dancehall sous la double influence de Jamaïcains ambitieux et novateurs et de quelques Américains convertis.

Comme bien souvent, c’est le cousin hip-hop qui a réveillé la furie dancehall. Sur son titre The Don, le rapper Nas (déjà auteur en 2010 d’un album entier avec Damian Marley) est allé chercher un sample du légendaire Supercat, star du ragga dans les années 1990. De son côté, l’influent Kanye West a animé son tube Mercy d’un extrait de Dust A Sound Boy, un classique reggae de Super Beagle.

Le rap et le reggae sont redevenus les meilleurs amis du monde et l’influence du dancehall se ressent au-delà même de l’utilisation d’échantillons, si l’on en croit l’une des nouvelles stars du hip-hop US, Future, qui utilise le procédé de l’auto-tune en citant parmi ses sources d’inspiration l’une des grandes stars jamaïcaines, Mavado.

Même les stars américaines de la pop se sont mises au dancehall. Pour leur retour, Gwen Stefani et son groupe No Doubt sont ainsi allés chercher Busy Signal et Major Lazer pour signer Push And Shove.

No Doubt a bien calculé son coup, car si Busy Signal est une autorité reconnue dans le reggae, dans le monde de la pop, Major Lazer est probablement vu comme le groupe qui aura su renouveler le dancehall en le mariant à des sonorités plus club et electro. Rien d’étonnant, car derrière ce personnage fictif et un collectif protéiforme se cache le producteur Wesley Pentz, plus connu sous le nom de Diplo, qui a créé Major Lazer avec son comparse Switch, parti depuis...

Né dans le Mississippi mais établi à Philadelphie, Diplo, l’un des wonder boys de la scène electro, n’a jamais caché sa passion pour le reggae et le dancehall, depuis sa collaboration avec M.I.A. jusqu’à ses récents travaux. Au-delà d’un premier album très réussi, l’impact de Major Lazer a été décuplé en 2011 grâce au tube de Beyoncé Run The World, qui reprend l’instrumental de Pon De Floor.

Désormais à la tête de son label Mad Decent, Diplo distillera encore cette année sa fusion entre electro et dancehall puisque Free The Universe, le nouvel album de Major Lazer, est attendu pour le 15 avril. On y retrouvera, entre autres,  Ezra Koenig de Vampire Weekend, Bruno Mars, Wyclef, Shaggy ou le rappeur Tyga… un casting éclectique, pop et prestigieux, réuni par le dancehall moderne. Dans la foulée, Diplo emmènera son commando électro-reggae à l’assaut du monde pour une tournée qui s’arrêtera d’ailleurs en France pour quatre dates.

Major Lazer (Kevin Kusatsu)

Mais Diplo n’est pas le seul producteur responsable du regain d’intérêt autour du reggae: la tête de proue américaine du mouvement dubstep et star du monde electro, Skrillex, est allée mélanger ses sonorités agressives au son de Damian «Jr Gong» Marley.

En plus du poster boy de la génération dubstep, un autre compositeur américain change la donne… Etabli à Brooklyn, Dre Skull est à la tête d’un label, Mixpak, qui mélange électro, hip-hop et reggae. Il est tout simplement en train de révolutionner le son dancehall.

Dre Skull (Mixpak Records)

Barbu, le crâne chauve, Dre Skull a trimballé sa dégaine de hipster du côté de Kingston et converti les pontes locaux à ses sonorités reggae futuristes aussi efficaces dans les clubs de New York que dans les sound-systems de la capitale jamaïcaine. Le bad boy superstar Vybz Kartel lui a même confié les clés de son album Kingston Story en 2011 et Dre Skull ne s’est pas raté en transformant l’essai en un disque que l’on peut déjà considérer comme une œuvre majeure pour le dancehall.

Depuis, Dre Skull a composé le riddim de The System, le récent hit de Popcaan, tandis que le légendaire Beenie Man est lui aussi venu frapper à sa porte.

Et comme pour boucler la boucle et signifier clairement que les Américains veulent vivre un été jamaïcain, Snoop Dogg, auto-rebaptisé Snoop Lion, se prépare à livrer un album entièrement reggae, Reincarnated, le 23 avril. Un projet dont il a confié les manettes à Diplo, qui est lui-même allé chercher Dre Skull dans la foulée.

Un disque jamaïcain très américain, finalement, mais Snoop s’est renseigné et s’est également offert les services des rois, des reines et des valeurs montantes de Kingston comme Mavado et Popcaan, et se fait mousser auprès des vrais fans de reggae en produisant avec la chaîne Noisey une série documentaire sur le dancehall, après s’être laissé filmé pour un film sur sa métamorphose rasta.

3. Le Royaume-Uni rafraîchit et fusionne

La Jamaïque est fiévreuse comme toujours, les Etats-Unis replongent… et la vieille Europe n’échappera pas non plus, par le Royaume-Uni, au virus reggae/dancehall en 2013.

Par son histoire coloniale, ce dernier est bien évidemment, parfois de manière spectaculaire, l’autre pays du reggae, à tel point qu’il est parfois difficile de savoir si les phénomènes liés à la culture dancehall partent de Kingston ou de Londres. On pense évidemment à la carte postale annuelle du carnaval de Notting Hill, qui ne serait sans doute qu’un gentil vide-greniers sans l’aide de la diaspora jamaïcaine établie à Londres, mais aussi, depuis The Clash, à l’influence quasi-permanente du reggae dans la pop, le rock et l’electro british.

Outre le reggae classique prodigué par des artistes comme Maxi Priest, UB40 ou Estelle, on retrouve la trace de la musique jamaïquaine dans des nombreux sons taillés pour les clubs. Le dub est une évidence mais on peut aussi entendre des basses, des rythmes ou des sons aux accents jamaïcains dans la drum and bass (ou jungle), la house (dans sa variante «UK Funky» plus particulièrement), la récente explosion dubstep ou le grime, une version made in England du rap, dont la star Wiley a sorti un nouvel album ce 1er avril.

De longue date, les artistes britanniques —ou établis entre les deux îles— comme General Levy, Smiley Culture ou  Gappy Ranks, ont rivalisé ou rivalisent avec les références d’outre-Atlantique, que ce soit en termes de qualité ou de popularité. Il est donc logique  de voir une nouvelle génération nourrie aux sons du dancehall montrer son nez, menée par Lea-Anna, Smoodface, la jeune Lady Chann ou le charismatique Stylo G (cité par le quotidien The Guardian ou MTV UK comme l’un des artistes à suivre en 2013…).

Le dancehall s’infiltre donc dans toutes les strates des courants musicaux récents et le phénomène est largement relayé et poussé par les radios locales à forte teneur en reggae, hip-hop et electro, comme BBC 1Xtra ou la très hype Rinse FM. Le rôle des DJ (sélecteurs) est évidemment essentiel dans cette infiltration et les soirées bashment (une version plus moderne des sound systems, qui diffusent de la musique hip-hop électro en plus du dancehall) font fureur dans tout le royaume, et sont en passe de devenir les soirées préférées des Britanniques de 30 ans.

Stylo G (3Beat Records)

Parmi les plus recommandables et influents, le collectif The Heatwave incarne presque à lui seul la fièvre bashment et le renouveau dancehall au Royaume-Uni, à tel point que le groupe ne peut même plus assurer son émission hebdomadaire sur Rinse FM, faute de temps et de bookings incessants.

Et si les multinationales s’intéressent au phénomène et investissent dessus, c’est qu’on commence à dépasser la tendance et à atteindre une réalité de marché. En novembre dernier, une grande marque de boissons énergisantes a ainsi capitalisé sur le bashment et le retour en force du dancehall lors d’un événement baptisé «Culture Clash».

La finale de l’édition 2012 (après trois dates régionales) s’est tenue à la Wembley Arena de Londres, qui peut contenir jusqu’à 12.500 personnes. Lors de ce clash, quatre sound-systems aux tendances différentes (mais tous nés du reggae) se sont affrontés à coups de décibels, de chansons et d’effets spectaculaires.

Major Lazer est donc venu se mesurer à Magnetic Man, au plus traditionnel Channel One Sound System et à l’équipe plus «grime» de Boy Better Know, menée par Wiley lui-même. Chaque équipe a même été soutenue par des invités de renommée mondiale parmi lesquels Anthony B, Lethal Bizzle, Ms. Dynamite, Katy B et la mégastar américaine pop R&B Usher.

Boy Better Know l’a emporté à domicile, mais peu importe: aussi commerciale que puisse paraître l’opération, le Culture Clash est l’un des signes les plus nets de la résurgence du dancehall et de son influence sur le panorama musical actuel.

Si les Etats-Unis, mais aussi le Japon, l’Allemagne et bien évidemment le Royaume-Uni et la Jamaïque célèbrent déjà la musique jamaïcaine en 2013, reste à savoir ce que fait notre village gaulois… Malgré ses départements ultramarins très sensibles aux sons de Kingston (particulièrement chez les voisins de Guadeloupe et Martinique), ses grandes figures (Lord Kossity, Nuttea, Jacky & Ben-J…) et quelques artistes qui ont émergé plus récemment (Admiral T, Krys…)  on ne peut pas dire que l’Hexagone soit une grande terre d’accueil du dancehall, y compris dans ses variations les plus récentes.

Le roots et sa mystique rassemblent toujours un public français conséquent lors des concerts et festivals mais les derniers artistes vaguement reggae à avoir connu un succès grand public chez nous sont Keen-V et Colonel Reyel. Ce qui fait froid dans le dos…

Ailleurs, que ce soit dans sa forme traditionnelle, ou lorsqu’il infuse d’autres genres pour faire vibrer les clubs, le dancehall revit après des années de reconstruction. Sans réelle superstar mais poussé par une nouvelle génération, le genre n’a jamais semblé aussi riche, puissant et influent que ces derniers mois. Les plus grands DJ l’annoncent avec nettement plus d’assurance que les météorologues: si le réchauffement de la planète se poursuit en 2013, le dancehall en est l’un des principaux responsables.

Arnaud Fraisse

Les temps forts du printemps dancehall

1er avril: Sortie de The Ascent, le nouvel album de Wiley (Warner Music UK)
15 avril: Sortie de Free The Universe, le nouvel album de Major Lazer (Mad Decent/Because Music)
23 avril: Sortie de Reincarnated, l’album reggae de Snoop Lion (Red Ink)

Arnaud Fraisse
Arnaud Fraisse (5 articles)
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